Une heure après avoir quitté Sagremor, Lancelot et mess. Yvain
rencontrèrent la soeur de la demoiselle qui avait conduit Galeschin
au Château Ténébreux. Lancelot la salue et mess. Yvain lui demande
si elle suit bien le droit chemin de la Tour douloureuse?--«Que
gagnerai-je, répond-elle, en vous montrant ce chemin?--Vous
gagnerez, dit Lancelot, l'amitié de deux bons chevaliers.--Bons
chevaliers en effet, si vous arrivez où vous tendez.--Et pourquoi?
fait Lancelot.--C'est que d'ici là vous trouverez assez à vous
arrêter, eussiez-vous le coeur vaillant et suffisamment garni de
prouesse.» Ces mots firent rougir Lancelot: «Nous sommes, dit-il,
résolus à gagner la Tour douloureuse, et honni soit qui entreprend ce
qu'il n'oserait achever!
«--Lequel de vous, dit la demoiselle, s'est mis en quête de
monseigneur Gauvain?--Tous deux, répond Yvain.--Vous ne devez pas
ignorer que, d'après la prédiction des Sages, il est réservé au
chevalier le plus preux du siècle d'abattre les mauvaises coutumes
de la Tour douloureuse.--Nous essayerons de le faire, et nous
ne paraîtrons à la cour du roi Artus qu'en y ramenant messire
Gauvain.--Je vous conduirai volontiers, quand vous m'aurez dit vos
noms.» Lancelot se taisait. «Il en sera, dit-elle, ce que vous
voudrez. Votre nom, ou je ne vous conduis pas.» Tout en rougissant de
honte, Lancelot se nomme. «Avançons maintenant,» dit-elle en passant
devant les deux chevaliers. Quand le jour vint à baisser, elle fit un
détour pour arriver chez un ermite où ils passèrent la nuit. C'était
un ancien chevalier parent de la demoiselle. Le lendemain avant
de remonter, ils entendirent la messe; puis, ils atteignirent le
château de Pintadol où on leur conta les prouesses de Galeschin. «Au
moins, demoiselle, dit Lancelot, n'allez pas allonger notre chemin
pour éviter une fâcheuse rencontre: nous vous en saurions mauvais
gré.--Oh! reprend-elle en riant, ne craignez rien; vous aurez toutes
les peines que vous pouvez souhaiter.»
Ils se trouvèrent ensuite au milieu des belles cultures d'Ascalon
le ténébreux. La demoiselle demanda aux vilains s'ils n'avaient
pas vu passer, la veille, un chevalier et une demoiselle.--Oui; le
chevalier a même essayé vainement d'abattre la mauvaise coutume de
cet endroit.» Arrivés aux portes du château, les ténèbres commencent
à les environner. La demoiselle descend la première, messire Yvain
après elle. Ils avancent jusqu'au cimetière où la lumière reparaît;
mess. Yvain entend des lamentations, mais ne devine pas d'où elles
partent. «Sire,» dit la demoiselle en lui montrant la porte du
moutier, «votre ami demandait qu'on ne lui fît pas éviter les
pas dangereux; voulez-vous juger, le premier, du danger de cette
aventure? Mais, je vous en avertis, fussiez-vous le plus hardi des
hommes, vous tremblerez de tous vos membres.--Il n'est pas, répond
Yvain, de souffrances au-dessus du coeur d'un homme. Dites-moi
seulement, demoiselle, quelle est cette aventure; s'il n'y faut que
de la résolution, je pourrai la conduire à bonne fin.
«--En effet, la parole hardie ne suffit pas; le vrai prud'homme doit
savoir ce qu'il entreprend, et ne braver que les dangers dont il
s'est bien rendu compte.»
Elle lui raconte alors ce que sa soeur avait auparavant dit au duc de
Clarence: et quand il se dispose à descendre dans le moutier, elle
l'avertit de reprendre la chaîne qui venait déjà de les conduire à
l'entrée du cimetière.
Mess. Yvain fait le signe de la croix, saisit la chaîne de la main
gauche en levant de la droite son épée nue. À peine a-t-il fait deux
pas qu'il sent une affreuse puanteur: il avance pourtant encore. Au
tiers du chemin il reçoit sur le heaume tant et de si rudes coups
qu'il a beau tourner son écu, il ne garantit ni ses flancs ni son
dos ni sa tête. Il chancelle, les pieds lui manquent, il tombe
enfin privé de sentiment. Quand il rouvre les veux, il a peine à se
souvenir de ce qui lui est arrivé: pour comble de disgrâce, il a
laissé échapper la chaîne. En se retournant, il distingue les lueurs
du cimetière et s'efforce d'y revenir; mais les volées de coups ne
s'arrêtent pus; plus de six fois il tombe avant de regagner la
porte. Enfin, quand il l'atteint, il n'a plus la force de lever
le pied et reste étendu sur le degré. Lancelot l'attendait un peu
plus loin: il approche, le saisit par les épaules et le ramène dans
le cimetière. «En vérité, dit la demoiselle, le chevalier n'est
pas encore venu qui sortira de l'autre côté.--«On verra bien, fait
Lancelot; si je ne l'essayais, j'en mourrais de honte.»
Ce disant, il prend son épée au poing, détache son écu et le lève
sur sa tête. «Eh quoi! dit la demoiselle, êtes-vous las de vivre, ou
voulez-vous nous revenir comme ce chevalier, c'est-à-dire plus mort
que vif? Croyez-moi, beau sire; mieux vaut vivre longtemps timide,
que mourir prud'homme avant l'âge.--«Ne parlez pas ainsi, demoiselle,
et qu'il vous suffise de m'indiquer par où je dois avancer.» La
demoiselle lui indique du doigt la chaîne, et Lancelot, d'une voix
basse: «Ma souveraine dame, je me recommande à vous[80].» Puis il se
signe, descend les degrés, saisit la chaîne et avance résolûment.
L'odeur infecte répandue autour de lui ne l'incommode pas; car la
dame qui lui portait l'oubli de toutes les douleurs, lui faisait
comme un rempart des plus suaves parfums. Bientôt, il est criblé de
coups sur les bras, la tête et les reins; il sent le fer des lances,
des haches et des épées qui le meurtrissent et le percent jusqu'aux
os. Il tombe à genoux, il se relève, frappe à droite, à gauche, au
milieu d'un vacarme épouvantable, comme s'il allait assister à la
chute du monde; rien ne peut l'arrêter. Arrivé aux deux tiers du
chemin, il fléchit encore sur les genoux; mais Amour et Prouesse
le relèvent et lui conservent ses forces. Il brandit l'épée autour
de lui; il croit trancher heaumes et écus toujours nouveaux: tout
malmené qu'il soit, il ne lâche pas la chaîne, si bien qu'enfin il
arrive au dernier pas de l'aventure. Alors vingt lames tranchantes
lui entament la tête qu'il s'étonne de sentir encore sur ses épaules.
Il tombe renversé, mais ses bras en mesurant la terre touchent le
seuil; la porte s'ouvre d'elle-même. Aussitôt, une immense clarté
inonde le moutier et tout le pourpris du château. Peu s'en faut que
la demoiselle voyant ainsi fuir les ténèbres ne se pâme de joie. Elle
descend dans le moutier avec mess. Yvain que l'aventure mise à fin
semble avoir guéri de toutes ses plaies. Ils approchent et relèvent
Lancelot; la demoiselle délace son heaume, peu à peu il reprend ses
esprits. Ils le soulèvent et le portent devant l'autel, ils y font
une courte prière et sortent ensemble du moutier.
[Note 80: «Dame à vous me comant où que je sois.» Invocation exprimée
pour la première fois, et cent fois répétée par les héros de romans à
la suite, jusqu'à Don Quichotte.]
Une foule nombreuse les entoure, transportée de reconnaissance et de
joie. On rend grâces au vainqueur, comme s'il eût été Dieu lui-même.
Tous ceux qui viennent le remercier sont maigres et pâles, comme gens
depuis longtemps enfermés dans une obscurité profonde. Un vieillard
dit à Lancelot: «Sire, veuillez faire un nouvel effort et me suivre,
vous verrez nouvelle aventure.» Lancelot se lève avec peine et
rentre dans le cimetière avec le vieillard qui le conduit devant une
belle tombe de marbre. À peine l'a-t-il vue qu'il se trouve guéri et
dispos, comme avant de tenter l'épreuve du moutier.
Les gens du château qui lui devaient leur délivrance le supplient de
passer la nuit au milieu d'eux; il ne put s'en défendre.
Avant qu'il ne s'endormît, la demoiselle avait eu soin de lui conter
l'origine de cette mauvaise coutume. Messire Yvain eut besoin de
puissants topiques pour fermer ses plaies et pour trouver la force
de remonter en même temps que Lancelot. La demoiselle chevauchait
toujours devant eux avec l'intention de les conduire non pas encore à
la Tour douloureuse, mais au _Val des faux amants_.