LXVIII.

Le royaume de Logres avait eu bien à souffrir de l'absence du

roi Artus. Les barons, n'ayant plus rien à craindre du suzerain,

entretenaient au grand détriment du peuple des guerres privées. Ceux

qui jusqu'alors avaient été les plus faciles à maintenir dans la

droite voie devenaient les plus cruels ennemis de la paix; briseurs

de chemins, ravisseurs du bien des veuves et de l'honneur des filles,

fléaux des orphelins et des églises. Il fallait porter remède à de si

grands maux. De toutes les parties du royaume les plaintes arrivaient

à la reine, et ceux même qui avaient le plus abusé de la force

reconnaissaient la nécessité de rétablir l'autorité suprême. Les plus

hauts tenanciers caressaient d'ailleurs l'espoir de voir tomber sur

eux le choix du plus grand nombre. Le roi Aguisel d'Écosse, cousin

d'Artus, se flattait surtout de recueillir la succession du roi. Il

est vrai que mess. Gauvain était parent plus proche encore, mais sa

grande loyauté donnait à penser qu'il refuserait d'occuper la place

de son oncle.

L'Assemblée générale des barons fut donc convoquée. Aguisel parla le

premier de la nécessité de remplacer le roi Artus, qui, tout portait

à le croire, avait cessé de vivre. Suivant lui, c'était au parent le

plus proche du roi regretté qu'il convenait d'offrir la couronne.

Or, Galehaut savait que mess. Gauvain aurait refusé de la prendre,

tant que la nouvelle de la mort de son oncle ne serait pas arrivée.

En lui faisant reconnaître les vues ambitieuses d'Aguisel, il sut

le décider à revenir sur cette résolution; et quand le roi d'Écosse

vint, au nom des hauts barons, lui demander s'il consentait à devenir

roi, il répondit qu'il ne refuserait pas si tel était le voeu

général, «tout en espérant, ajouta-t-il, que le roi Artus, mon oncle,

n'est pas mort, et qu'il reviendra bientôt. Alors seront déliés de

leur serment de fidélité les barons qui m'auront choisi, et le roi ne

pourra me savoir mauvais gré d'avoir gouverné en son absence.»

Il est aisé de deviner le dépit et la surprise du roi Aguisel, quand

il vit mess. Gauvain ne consentir à être élu que pour mieux conserver

le trône au roi Artus, si jamais il reparaissait. Il lui fallut se

soumettre et, comme les autres, reconnaître mess. Gauvain pour le

droit héritier de la couronne en vacance. À peine élu, les troubles,

les désordres cessèrent. Mess. Gauvain eut le nom de roi; la reine

en eut l'autorité.

Un jour arrivèrent de Carmelide des messagers qui demandèrent à

parler à mess. Gauvain: «Monseigneur, dirent-ils, le roi Artus vous

salue comme son homme, son neveu et son ami. Il est en bon point,

il jouit de toute sa liberté dans le royaume de Carmelide, et il

vous semond de venir le joindre, avec tous les barons du royaume de

Logres, pour le jour de la prochaine Ascension.»

Messire Gauvain, avant de faire réponse aux messagers, alla trouver

la reine. «Voici, lui dit-il, de bonnes nouvelles du roi. Il est

en Carmelide où il nous ordonne de nous rendre pour tenir conseil

avec lui.» La reine était trop sage pour ne pas deviner ce que mess.

Gauvain ne lui disait pas. Le roi Artus était en Carmelide, il

était donc le prisonnier ou le protecteur de celle qui avait levé

l'odieuse clameur. Le silence gardé par mess. Gauvain sur ce que

le roi Artus avait pu dire de plus ne lui permettait aucun doute.

Elle fit pourtant meilleure chère que les jours précédents, et

laissa seulement percer la joie que lui causait la nouvelle de la

conservation des jours et de la bonne santé du roi.

De son côté, mess. Gauvain répondit aux messagers qu'il serait fait

ainsi que son oncle désirait, et il manda aussitôt aux barons de

Logres que le roi, libre et bien portant, les invitait à se trouver

le jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.

Mais la sage reine prit Galehaut à conseil: «J'ai, lui dit-elle,

plus que jamais besoin de vos avis. La demoiselle de Carmelide me

paraît avoir surpris la confiance de monseigneur le roi: c'est la

juste punition du péché qui m'a fait manquer à la foi que je devais

à mon époux. Ah Galehaut! vous savez si Lancelot méritait d'être

aimé des plus sages et des plus belles du monde. Toutefois, je ne me

plaindrais pas d'être châtiée pour un autre crime imaginaire. Que

je finisse mes jours dans une noire prison, je l'aurai mérité. Mais

je crains de mourir avant d'avoir la ferme volonté de me repentir;

et je serais alors en danger de perdre l'âme en même temps que le

corps.--Dame, répond Galehaut, ne redoutez pas le jugement de la

cour. Mille chevaliers, le roi Artus lui-même, perdront la vie avant

qu'on vienne à menacer la vôtre. Je vais en Carmelide, j'y serai

bien accompagné d'hommes armés, et s'il arrivait qu'on osât vous

condamner, nous saurions bien, Lancelot et moi, rendre vaines toutes

les sentences.»

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 41 / 68 题