Le royaume de Logres avait eu bien à souffrir de l'absence du
roi Artus. Les barons, n'ayant plus rien à craindre du suzerain,
entretenaient au grand détriment du peuple des guerres privées. Ceux
qui jusqu'alors avaient été les plus faciles à maintenir dans la
droite voie devenaient les plus cruels ennemis de la paix; briseurs
de chemins, ravisseurs du bien des veuves et de l'honneur des filles,
fléaux des orphelins et des églises. Il fallait porter remède à de si
grands maux. De toutes les parties du royaume les plaintes arrivaient
à la reine, et ceux même qui avaient le plus abusé de la force
reconnaissaient la nécessité de rétablir l'autorité suprême. Les plus
hauts tenanciers caressaient d'ailleurs l'espoir de voir tomber sur
eux le choix du plus grand nombre. Le roi Aguisel d'Écosse, cousin
d'Artus, se flattait surtout de recueillir la succession du roi. Il
est vrai que mess. Gauvain était parent plus proche encore, mais sa
grande loyauté donnait à penser qu'il refuserait d'occuper la place
de son oncle.
L'Assemblée générale des barons fut donc convoquée. Aguisel parla le
premier de la nécessité de remplacer le roi Artus, qui, tout portait
à le croire, avait cessé de vivre. Suivant lui, c'était au parent le
plus proche du roi regretté qu'il convenait d'offrir la couronne.
Or, Galehaut savait que mess. Gauvain aurait refusé de la prendre,
tant que la nouvelle de la mort de son oncle ne serait pas arrivée.
En lui faisant reconnaître les vues ambitieuses d'Aguisel, il sut
le décider à revenir sur cette résolution; et quand le roi d'Écosse
vint, au nom des hauts barons, lui demander s'il consentait à devenir
roi, il répondit qu'il ne refuserait pas si tel était le voeu
général, «tout en espérant, ajouta-t-il, que le roi Artus, mon oncle,
n'est pas mort, et qu'il reviendra bientôt. Alors seront déliés de
leur serment de fidélité les barons qui m'auront choisi, et le roi ne
pourra me savoir mauvais gré d'avoir gouverné en son absence.»
Il est aisé de deviner le dépit et la surprise du roi Aguisel, quand
il vit mess. Gauvain ne consentir à être élu que pour mieux conserver
le trône au roi Artus, si jamais il reparaissait. Il lui fallut se
soumettre et, comme les autres, reconnaître mess. Gauvain pour le
droit héritier de la couronne en vacance. À peine élu, les troubles,
les désordres cessèrent. Mess. Gauvain eut le nom de roi; la reine
en eut l'autorité.
Un jour arrivèrent de Carmelide des messagers qui demandèrent à
parler à mess. Gauvain: «Monseigneur, dirent-ils, le roi Artus vous
salue comme son homme, son neveu et son ami. Il est en bon point,
il jouit de toute sa liberté dans le royaume de Carmelide, et il
vous semond de venir le joindre, avec tous les barons du royaume de
Logres, pour le jour de la prochaine Ascension.»
Messire Gauvain, avant de faire réponse aux messagers, alla trouver
la reine. «Voici, lui dit-il, de bonnes nouvelles du roi. Il est
en Carmelide où il nous ordonne de nous rendre pour tenir conseil
avec lui.» La reine était trop sage pour ne pas deviner ce que mess.
Gauvain ne lui disait pas. Le roi Artus était en Carmelide, il
était donc le prisonnier ou le protecteur de celle qui avait levé
l'odieuse clameur. Le silence gardé par mess. Gauvain sur ce que
le roi Artus avait pu dire de plus ne lui permettait aucun doute.
Elle fit pourtant meilleure chère que les jours précédents, et
laissa seulement percer la joie que lui causait la nouvelle de la
conservation des jours et de la bonne santé du roi.
De son côté, mess. Gauvain répondit aux messagers qu'il serait fait
ainsi que son oncle désirait, et il manda aussitôt aux barons de
Logres que le roi, libre et bien portant, les invitait à se trouver
le jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.
Mais la sage reine prit Galehaut à conseil: «J'ai, lui dit-elle,
plus que jamais besoin de vos avis. La demoiselle de Carmelide me
paraît avoir surpris la confiance de monseigneur le roi: c'est la
juste punition du péché qui m'a fait manquer à la foi que je devais
à mon époux. Ah Galehaut! vous savez si Lancelot méritait d'être
aimé des plus sages et des plus belles du monde. Toutefois, je ne me
plaindrais pas d'être châtiée pour un autre crime imaginaire. Que
je finisse mes jours dans une noire prison, je l'aurai mérité. Mais
je crains de mourir avant d'avoir la ferme volonté de me repentir;
et je serais alors en danger de perdre l'âme en même temps que le
corps.--Dame, répond Galehaut, ne redoutez pas le jugement de la
cour. Mille chevaliers, le roi Artus lui-même, perdront la vie avant
qu'on vienne à menacer la vôtre. Je vais en Carmelide, j'y serai
bien accompagné d'hommes armés, et s'il arrivait qu'on osât vous
condamner, nous saurions bien, Lancelot et moi, rendre vaines toutes
les sentences.»