Les chevaliers bretons battirent le lendemain la grande forêt dans
tous les sens, sans arriver au roi; mais son cheval étendu mort et
percé de coups de lance les avait confirmés dans la pensée que leur
seigneur avait subi le même sort, ou pour le moins avait été emmené
prisonnier. La ville fut consternée en apprenant le mauvais succès
de leurs recherches; mais qui pourrait exprimer la douleur de la
reine, déjà dévorée d'inquiétude depuis la clameur de la demoiselle
de Carmelide? Galehaut essayait de la conforter: «Nous apprendrons
bientôt, disait-il, par quelle aventure le roi est retenu: mais vous,
dame, n'avez rien à redouter de la calomnie! Malheur à l'indigne
femme qui n'a pas craint de lever cette folle clameur!--Je me soucie
peu, Galehaut, de cette femme, répondait la reine; mais je crains la
méchanceté des hommes. Veuillez donc avertir votre ami d'éviter de
me voir en particulier, tant que le roi sera loin d'ici.» Galehaut
approuva la prudence et la sagesse de la reine. Le jour même, elle
partit de Caradigan et revint à Carduel, sous la garde de mess.
Gauvain, de mess. Yvain, de Keu le sénéchal et des autres chevaliers
de son hôtel.
Pour la demoiselle de Carmelide, quand elle eut avis de la prise du
roi, elle reparut en cour demandant aux barons de Logres qu'on la
mît en présence d'Artus. «Demoiselle, répondit Baudemagus, le roi
n'est pas ici; il s'est vu contraint de quitter Caradigan, et nous
a remis le pouvoir de faire droit.--Cela ne peut être: de la bouche
du roi doit sortir le jugement de ma cause. Je suis ajournée devant
lui, c'est de lui que je me plains, c'est lui qui doit me rendre
l'honneur qui m'appartient.--Dame, les chevaliers de la cour du roi
répondent pour le roi: ils ont plein droit de parler et de juger en
son nom. Leurs honneurs et leurs personnes répondent de la droiture
de leurs sentences.--Non, non; le roi seul doit m'écouter et me
rendre justice.» Elle attendit pour sortir que l'heure des plaids fût
écoulée, comme si elle eût conservé jusqu'à la fin l'espoir de voir
arriver Artus. Puis, d'un air triste et courroucé, elle retourna en
Carmelide où elle savait bien le trouver.
Elle se rendit, en arrivant, à la prison où il était retenu: «Roi
Artus, lui dit-elle, grâce à mes fidèles chevaliers, vous êtes en mon
pouvoir. Si vous refusez de me reconnaître pour votre femme épousée,
au moins serez-vous forcé de me renvoyer les compagnons de la
Table-Ronde que mon père m'avait accordés en dot.» Artus ne répondit
rien; il ne supposait pas encore que la demoiselle dont il était
devenu le prisonnier eût pour elle le bon droit. Mais, chaque jour,
la fausse Genièvre faisait glisser dans sa coupe un philtre amoureux;
chaque jour elle venait le voir, lui parlait d'une voix douce et
caressante, le regardait d'un oeil tendre et passionné; si bien que,
peu à peu, entraîné par la force du poison, le roi se trouva sans
défense contre ses artifices. Que dirons-nous de plus? Il en vint
jusqu'à l'oubli des droits de la véritable reine, et ne passa plus
guères de nuits sans reposer près de la fausse Genièvre.
Cependant, après les fêtes de Pâques et par l'effet d'un certain
retour sur lui-même, il se plaignit d'être retenu loin de ses barons.
«Ah Sire! fit la demoiselle, ne pensez pas que je renonce à votre
compagnie de mon plein gré: une fois rentré dans vos domaines, vous
pourriez bien méconnaître votre loyale épouse. Si je vous ai conquis
par une sorte de violence, c'est avec l'espoir de vous ramener aux
devoirs que sainte Église a consacrés. Je n'ai pas regretté votre
couronne; je vous aimerais plus sans elle que le premier des princes
couronnés.--Pour moi, reprit le roi Artus, je n'aime personne autant
que vous, et, depuis que je suis ici, j'ai tout à fait mis en oubli
celle qui avait occupé longtemps votre place. Je dois pourtant avouer
que jamais dame ne montra plus de sens, ne fut de plus grande bonté
et courtoisie que cette autre Genièvre, trop longtemps regardée comme
ma véritable épouse. Elle a par sa largesse et sa débonnaireté gagné
tous les coeurs, les riches comme les pauvres. C'est, disait chacun,
l'émeraude de toutes les dames.--Ainsi font, dit la fausse Genièvre,
toutes celles qui usent des mêmes artifices; car elles ont le plus
grand besoin d'en imposer.--Cela peut être: mais encore ne puis-je
être assez émerveillé de toutes les bonnes qualités qu'elle semblait
avoir et qui m'ont si longtemps retenu dans le péché.»
Ces entretiens donnaient de grandes inquiétudes à la fausse Genièvre:
le roi avait beau témoigner de la plus aveugle passion, elle
tremblait que le philtre dont elle usait ne perdît un jour de sa
vertu. «Que voulez-vous plus de moi? lui dit un jour Artus.--Je veux
que vous me fassiez reconnaître par vos barons, comme fille du roi
Léodagan et votre loyale épouse.--Je le veux bien; et pour éviter
le blâme des clercs et des laïcs, j'entends rassembler les hauts
hommes de Carmelide et les amener à vous reconnaître de nouveau pour
la droite héritière de Léodagan, pour celle que le roi de Logres a
épousée devant sainte Église. Je demanderai ensuite aux barons de
Bretagne de confirmer ce témoignage.»
Genièvre applaudit à cette résolution, et le roi indiqua la fête
de l'Ascension pour l'Assemblée de Carmelide, en s'engageant à
reconnaître devant les barons de la contrée la seconde Genièvre comme
véritable reine de Logres. En même temps il envoya vers mess. Gauvain
pour lui annoncer qu'il était en bon point d'esprit et de corps, et
pour qu'il eût à semondre les barons de Logres de se trouver à ce
jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.