se savent _laids_ ou _ennuyeux_ et qui voudraient se tromper sur
eux-mêmes par ce qu'ils appellent les «_belles formes_». Avec un
vernis extérieur, avec des paroles, des attitudes, des ornements, de
l'apparat, des bonnes manières, le spectateur doit être dupé sur le
_contenu_, car il est admis que l'on juge généralement l'intérieur
d'après l'extérieur. Il me semble parfois que les hommes modernes
s'inspirent réciproquement un ennui démesuré et qu'ils finissent
par juger nécessaire de se rendre intéressants au moyen de tous les
arts. Les voilà qui se font servir, eux-mêmes, par leurs artistes
comme des mets succulents et épicés; les voilà qui versent sur leur
propre personne tous les aromes d'Orient et d'Occident, et certes! ils
prennent alors une odeur très intéressante, ils sentent tout l'Orient
et tout l'Occident. Les voilà qui s'arrangent à satisfaire à tous
les goûts et chacun doit être servi, soit qu'il ait envie de bonnes
ou de mauvaises odeurs, qu'il goûte l'alambiqué ou les grossièretés
paysannes, le grec ou le chinois, les tragédies ou les malpropretés
dramatiques. Les plus célébres cuisiniers de ces hommes modernes qui
veulent être à tout prix intéressés et intéressants se trouvent, comme
on sait, parmi les Français, les plus mauvais parmi les Allemands. Ceci
est en somme plus consolant pour les premiers que pour les derniers,
et nous n'en voudrons nullement aux Français s'ils se moquent de nous
précisément à cause de notre manque d'intérêt et d'élégance et si,
chez certains Allemands, le besoin de distinction et de manières leur
rappelle les Indiens, qui demandent qu'on leur mette un anneau dans le
nez et qui poussent des cris pour être tatoués.
Et ici rien ne me retient de me laisser aller à une digression. Depuis
la dernière guerre avec la France bien des choses ont changé et se
sont déplacées en Allemagne et il apparaît clairement que l'on a aussi
rapporté de là-bas quelques nouveaux vœux qui concernent la culture
allemande. Cette guerre fut pour bien des gens le premier voyage dans
la partie élégante du monde. De quel magnifique désintéressement
ferait preuve le vainqueur s'il ne dédaignait pas d'apprendre un peu
de culture chez le vaincu! C'est en particulier sur le domaine de
l'art appliqué que l'on voudrait sans cesse rivaliser avec le voisin
cultivé. L'installation de la maison allemande doit ressembler à celle
de la maison française. La langue allemande elle-même, par l'entre-mise
d'une académie fondée sur le modèle français, doit s'attribuer le «bon
goût» et se débarrasser de l'influence néfaste que Gœthe a exercée
sur elle. C'est du moins ce qu'a affirmé récemment l'académicien
berlinois Dubois-Reymond. Nos théâtres ont depuis longtemps aspiré,
tranquillement et honnêtement, au même but. On a même inventé le savant
allemand qui serait élégant! Il fallait donc s'attendre à voir écarté
tout ce qui jusqu'à présent ne semblait pas se soumettre à cette loi de
l'élégance, la musique, la tragédie et la philosophie allemandes.
Mais, vraiment, il n'y aurait pas de quoi remuer le petit doigt en
faveur de la culture allemande, si l'Allemand, sous le nom de culture,
qui lui fait encore défaut et qu'il devrait acquérir maintenant,
n'entendait que les artifices et les agréments qui enjolivent la vie,
y compris l'ingéniosité des maîtres de danse et des tapissiers, s'il
ne devait s'appliquer, dans son langage, qu'aux règles académiques et
à une certaine civilité générale. La dernière guerre et le contact
personnel avec les Français ne semblent pourtant pas avoir suscité
d'aspirations plus hautes et je soupçonne souvent l'Allemand de vouloir
se dérober au devoir ancien que lui imposent ses dons merveilleux
et la singulière profondeur, le sérieux de sa nature. Il aimerait
beaucoup mieux s'amuser à faire le singe, apprendre des manières et
des tours qui rendraient sa vie plus divertissante. On ne saurait
faire une injure plus grave à l'esprit allemand qu'en le traitant
comme s'il était de cire, malléable au point que l'on pourrait un
jour, par un simple modelage, lui donner de l'élégance. Et s'il était
malheureusement vrai qu'un grand nombre d'Allemands se sentiraient
disposés à se laisser ainsi modeler et redresser, il faudrait répéter
sans cesse, jusqu'à ce que l'on finisse par l'entendre: «Elle n'habite
plus du tout en vous, cette vieille façon allemande, qui, bien qu'elle
soit dure, âpre et pleine de résistance, est pourtant la matière la
plus précieuse, celle que seuls les grands sculpteurs peuvent utiliser,
parce que seule elle est digne d'eux. Ce que vous avez en vous est, par
contre, une matière molle et pâteuse. Faites-en ce que vous voulez,
pétrissez d'élégantes poupées et des idoles intéressantes, le mot de
Richard Wagner demeurera toujours vrai: «L'Allemand est anguleux et
gauche lorsqu'il veut affecter de bonnes manières, mais il apparaît
sublime et supérieur à tous quand on le met au feu.» Les élégants ont
toutes les raisons de se mettre en garde contre ce feu allemand, car il
pourrait les délivrer un jour, eux, leurs poupées et leurs idoles de
cire.
On pourrait, à vrai dire, trouver encore une autre origine, une origine
plus profonde, à ce penchant vers les «belles formes» qui prévaut en
Allemagne. Il tient à la hâte, à cet empressement essoufflé à saisir
le moment, à la précipitation qui fait cueillir le fruit quand il est
encore vert, à cette course et cette chasse qui met sur le visage de
tous l'empreinte de la peur et qui maquille en quelque sorte tout ce
qu'il peut. Comme s'ils agissaient sous l'empire d'une boisson qui ne
les laisse plus respirer librement, ils continuent, dans leur choquante
insouciance, à être les esclaves tourmentés des trois M, le moment, le
milieu et la mode. Leur manque de dignité et de pudeur saute alors aux
yeux, à tel point qu'une élégance mensongère devient nécessaire pour
pouvoir masquer la maladie de la hâte sans dignité. Car, chez l'homme
moderne, la mode avide des belles formes correspond à la laideur du
contenu: celle-là doit cacher, celle-ci doit être cachée. Etre cultivé,
cela veut dire maintenant ne pas laisser voir combien on est misérable
et mauvais, combien l'avidité de parvenir prend les allures de la
bête fauve, combien on est insatiable dans le désir de collectionner,
égoïste et sans pudeur dans le besoin de la jouissance.
Souvent, lorsque je montrais à quelqu'un l'absence de toute culture
allemande, je m'entendais objecter: «Mais cette absence est toute
naturelle, car les Allemands ont été jusqu'à présent trop pauvres et
trop modestes. Attendez que nos compatriotes soient devenus riches et
conscients d'eux-mêmes, alors ils auront aussi une culture!» Il se peut
que la foi sauve, en tous les cas cette façon de foi ne me sauve point,
parce que je sens que la culture allemande à laquelle on ajoute foi
ici--celle de la richesse, du vernis et de la simulation maniérée--est
précisément l'antipode hostile de la culture allemande à laquelle moi
j'ajoute foi. Certes, celui qui doit vivre parmi les Allemands souffre
beaucoup de la grisaille si décriée de leur vie et de leurs sens, de
l'absence complète du goût de la forme qui se manifeste chez eux, de
leur esprit stupide et apathique, de la candeur qu'ils mettent dans les
rapports délicats avec leurs semblables, plus encore de ce qu'ils ont
de louche, de quelque peu dissimulé et de malpropre dans le caractère.
Il est douloureusement affecté par le plaisir indéracinable qu'ils
prennent à tout ce qui est faux et contrefait, à l'imitation grossière,
à la traduction de ce qu'il y a de bon à l'étranger en quelque chose
de national qui est mauvais. Maintenant que s'ajoute encore à tout
cela comme le pire des maux l'inquiétude fiévreuse, cette fureur du
succès et du gain, cette estimation trop haute des choses du moment, il
est révoltant de devoir penser que toutes ces maladies et toutes ces
faiblesses ne doivent par principe jamais être guéries, mais seulement
et sans cesse couvertes d'un fard au moyen de cette «culture des
formes intéressantes»! Et il en est ainsi chez un peuple qui a produit
Schopenhauer et Wagner, chez un peuple qui doit encore souvent produire
des individualités du même genre. Ou bien nous tromperions-nous
peut-être de la façon la plus désolante? Tous deux ne devraient-ils pas
nous garantir que des forces semblables aux leurs existent encore dans
l'esprit allemand, dans l'âme allemande? Seraient-ils eux-mêmes des
exceptions, les derniers aboutissants et les dernières mascottes, si je
puis dire, de qualités que l'on tenait autrefois pour allemandes? Je ne
sais trop que répondre ici et je reviens à mon sujet, pour reprendre
mes considérations générales, dont j'ai été détourné par des doutes
pleins d'inquiétudes.
Je suis loin d'avoir énuméré toutes les puissances qui encouragent
peut-être la culture, sans que l'on puisse cependant discerner le but
que celle-ci doit atteindre: la production du génie. Trois de ces
puissances ont été nommées: l'égoïsme de ceux qui veulent acquérir des
biens; l'égoïsme de l'État; l'égoïsme de tous ceux qui ont des raisons
de dissimuler et de se cacher sous une apparence différente de ce
qu'ils sont. Je mentionne en troisième lieu l'_égoïsme de la science_
et la singulière attitude de ses serviteurs, les _savants_.
La science est à la sagesse ce que la vertu est à la sainteté; elle
est froide et sèche, elle est sans amour et ne sait rien d'un sentiment
profond d'imperfection et d'une aspiration plus haute. Elle est tout
aussi utile à elle-même qu'elle est nuisible à ses serviteurs, en ce
sens qu'elle transporte sur ses serviteurs son propre caractère et que
par là elle dessèche ce qu'ils peuvent avoir d'humain en eux. Tant que
l'on entend par culture l'encouragement de la science, elle passe avec
une froideur implacable à côté des grands hommes passionnés, car la
science ne voit partout que des problèmes de la connaissance et, dans
le domaine qu'elle s'est réservé, la souffrance apparaît comme quelque
chose d'insolite et d'incompréhensible et devient, par conséquent, elle
aussi, un problème.
Qu'on s'habitue à transformer toute expérience en un jeu, de questions
et de réponses dialectiques, en une simple affaire de raisonnement et
l'on s'apercevra qu'au bout de fort peu de temps, avec une activité
pareille, l'homme en est réduit à agiter ses os comme un squelette.
Chacun sait et voit cela. Mais comment est-il alors possible que la
jeunesse ne s'effraye pas du spectacle qu'offrent ces squelettes et
qu'elle ne cesse de s'abandonner à la science, aveuglément, sans choix
et sans mesure. Le prétendu «instinct de vérité» ne joue ici aucun
rôle, car comment un instinct pourrait-il pousser à rechercher la
connaissance pure, froide et sans suite? Ce que sont, au contraire,
les véritables forces actives dont sont animés les serviteurs de
la science, l'esprit dépourvu de préventions ne le comprend que
trop bien. Il conviendrait donc d'examiner et de disséquer une fois
les savants, après qu'ils se sont eux-mêmes habitués à tâter et à
décomposer audacieusement tout au monde, sans excepter ce qu'il y a de
plus vénérable. Si je dois dire ce que je pense, j'affirmerai que le
savant se compose d'un mélange compliqué d'impulsions et de réactions
très dissemblables, il est à tous les points de vue un métal impur.
On trouve chez lui, tout d'abord, une forte curiosité, qui s'accroît
toujours davantage, l'aspiration aux aventures de la connaissance, la
suggestion continuelle et toujours plus puissante de ce qui est nouveau
et rare, une opposition à ce qui est vieux et ennuyeux. Il faut y
ajouter un certain instinct de jeux et de recherches dialectiques, la
joie du chasseur qui, dans le domaine de la pensée, dépiste les ruses
du renard, de telle sorte que ce n'est pas la vérité que l'on cherche,
mais que la recherche l'intéresse par elle-même et que le plaisir
essentiel consiste à couvrir les pistes, à cerner, à réduire habilement
à merci. En outre, l'instinct de la contradiction se plaît à se
manifester; la personnalité veut s'affirmer et se faire sentir envers
et contre tous; le combat devient un plaisir, la victoire individuelle
un but, tandis que la lutte pour la vérité n'est plus qu'un prétexte.
On rencontre encore chez le savant, pour une bonne part, la volonté
de découvrir _certaines_ «vérités», et cela par soumission à l'égard
de certaines personnalités puissantes, de certaines castes, opinions,
églises, par soumission à l'égard de certains gouvernements, parce
qu'il sent qu'il se rend utile à lui-même en mettant la «vérité» de
leur côté. Le savant se distingue aussi, moins régulièrement mais
encore assez souvent, par les qualités suivantes:
En premier lieu, l'honnêteté et le sens de la simplicité, vertus très
appréciables quand elles sont autre chose que de la maladresse et le
manque d'habitude dans la dissimulation, ce pourquoi il faut encore un
certain esprit. En effet, partout où l'esprit et la souplesse frappent
à première vue, il faut être quelque peu sur ses gardes et douter de la
droiture de caractère. D'autre part cette honnêteté ne vaut souvent pas
grand'chose et sur le domaine de la science elle est rarement féconde,
vu qu'elle est affaire d'habitude et qu'elle ne dit généralement la
vérité que quand il s'agit de choses simples ou indifférentes, car il
y a là une certaine paresse à vouloir dire plutôt la vérité qu'à la
taire. Tout ce qui est nouveau exigeant un changement de point de vue,
l'honnêteté vénère, autant que cela est possible, l'opinion ancienne et
elle reproche, à celui qui défend la nouveauté, son manque de jugement.
La doctrine de Copernic a certainement rencontré de l'opposition parce
qu'elle avait l'évidence et l'habitude contre elle. La haine de la
philosophie, qui se rencontre souvent chez les savants, est avant tout
une haine des syllogismes et des démonstrations artificielles. On
peut même dire qu'au fond chaque génération de savants possède sans
le vouloir une mesure déterminée de perspicacité permise; tout ce qui
dépasse cette mesure est mis en doute et presque considéré comme un
argument à invoquer contre l'honnêteté.
En deuxième lieu, un regard pénétrant pour tout ce qui se trouve dans
le proche voisinage, allié à la plus grande myopie quand il s'agit
de juger ce qui est lointain et d'ordre général. Le champ visuel du
savant est généralement très étroit et pour apercevoir les objets il
faut qu'il s'en approche de très près. S'il veut passer d'un point
qu'il vient d'étudier à un autre, il est obligé de déplacer tout son
appareil visuel vers ce point. Il découpe l'image en une série de
taches, comme quelqu'un qui, au théâtre, se sert d'une lorgnette pour
voir la scène et dont le regard embrasse tour à tour une tête, le
morceau d'un vêtement, mais sans parvenir à regarder l'ensemble. Ces
taches différentes, il ne les voit jamais réunies et il se voit dans
l'obligation d'inférer au lien qui les rattache, c'est pourquoi il n'a
jamais de forte impression d'ensemble. Il jugera, par exemple, un écrit
dont il n'est pas en état de voir l'ensemble d'après quelques morceaux,
quelques phrases, quelque fautes; il serait prématuré de prétendre que
pour lui un tableau à l'huile n'est qu'un sauvage amas de pâtés.
En troisième lieu l'insipidité et la vulgarité de sa nature, qu'il
montre dans ses sympathies et ses antipathies. Doué de ces qualités,
il réussit surtout dans les travaux historiques, quand il conforme
les mobiles qu'il prête aux hommes du passé aux mobiles qui lui
sont connus. C'est dans une taupinière qu'une taupe se retrouve le
plus facilement. Il est gardé contre toutes les hypothèses d'ordre
artistique et contre toutes les licences. S'il a de la persévérance,
il fouille dans les motifs du passé, car il en trouve en lui-même qui
sont du même ordre. A vrai dire, pour cette raison, il est généralement
incapable de comprendre et d'apprécier ce qui est rare, sublime,
exceptionnel, par conséquent ce qui est seul important et essentiel.
En quatrième lieu, la pauvreté de sentiment et la sécheresse. Ces
qualités prédisposent le savant à la vivisection. Il ne se doute pas
des souffrances que l'entendement apporte souvent avec soi, c'est
pourquoi il ne craint pas de s'aventurer sur les domaines où d'autres
sentent leur cœur frémir. Il est froid, de sorte que volontiers on le
tiendrait pour cruel. On pourrait aussi le croire audacieux, mais il
ne l'est point, pareil au mulet qui côtoie l'abîme sans connaître le
vertige.
En cinquième lieu, l'idée médiocre qu'il a de lui-même, sa modestie.
Les savants, bien qu'ils soient relégués parfois dans un coin
misérable, n'ont pas le sentiment du sacrifice, de l'abandon. Ils
semblent parfois se rendre compte, dans leur for intérieur, qu'ils
n'appartiennent pas à la gent ailée, mais à la gent rampante. Cette
qualité les rend presque touchants.
En sixième lieu, la fidélité qu'ils vouent à leurs maîtres et à leurs
conducteurs. A ceux-là ils voudraient aider de tout cœur et ils savent
bien que c'est avec la vérité qu'ils leur aideraient le mieux. Car ils
sont doués de reconnaissance, parce que c'est par la reconnaissance
seule qu'ils ont pu pénétrer dans le vénérable portique de la science,
où jamais leur propre effort n'eût pu leur donner accès. Celui qui sait
aujourd'hui s'ériger en maître dans un domaine accessible aux esprits
médiocres qui peuvent y travailler avec succès, celui-là devient un
homme célèbre dans le temps le plus bref, tant est considérable le
nombre de ceux qui veulent se presser autour de lui. Il est vrai que
chacun de ces fidèles et de ces obligés devient aussi pour le maître
une calamité, parce que, tous, ils veulent l'imiter et qu'alors ses
infirmités semblent comme démesurées et exagérées, quand on les
aperçoit sur des êtres aussi médiocres, alors qu'au contraire les
vertus du maître sont diminuées dans la même proportion dès qu'on les
retrouve chez les disciples.
En septième lieu, la routine professionnelle qui pousse le savant
à suivre toujours la même voie où il a été poussé, la véracité par
inadvertance, conformément à une habitude prise. De pareilles natures
deviennent des collectionneurs, des commentateurs, des confectionneurs
d'index et d'herbiers; ils s'instruisent et font des recherches sur
le même domaine, simplement parce qu'ils ne songent jamais qu'il
existe d'autres domaines encore. Leur assiduité a quelque chose de la
formidable bêtise inhérente à la pesanteur, c'est pourquoi ils arrivent
souvent à abattre beaucoup de besogne.
En huitième lieu, la fuite devant l'ennui. Tandis que le véritable
penseur ne désire rien autant que les loisirs, le savant ordinaire les
fuit, parce qu'il ne sait qu'en faire. Sa consolation, ce sont les
livres, c'est-à-dire qu'il écoute comment les autres pensent et qu'il
passe ainsi tout le long du jour à s'occuper agréablement. Il choisit
en particulier les livres auxquels il prend d'une façon quelconque
une part personnelle, dont la lecture peut éveiller quelque peu ses
sympathies et ses antipathies. Ces ouvrages auront trait à sa propre
activité, à celle de sa caste, ils toucheront à ses opinions politiques
et esthétiques ou seulement à ses idées grammaticales; s'il possède
lui-même une spécialité scientifique, il ne manquera pas de moyens pour
tuer les mouches et dissiper son ennui.
En neuvième lieu, le mobile du gagne-pain, qui équivaut en somme
aux fameux «borborygmes d'un estomac délabré». On sert la vérité,
lorsqu'elle est capable de nous conduire directement à des traitements
ou à des situations plus élevées, où du moins de nous faire acquérir
les bonnes grâces de ceux qui ont à dispenser les places et les
honneurs. Mais c'est _cette_ vérité seule qu'on est prêt a servir,
c'est pourquoi on peut tracer une limite rigoureuse entre les
vérités avantageuses, servies par un grand nombre, et les vérités
désavantageuses, auxquelles ne s'adonnent que quelques-uns, dont on ne
peut pas dire: _ingenii largitor venter_.
En dixième lieu, l'estime des confrères, la crainte de leur mépris.
Mobile plus rare, mais supérieur au précédent, que l'on rencontre
encore assez fréquemment. Tous les membres de la confrérie se
surveillent les uns les autres de la manière la plus jalouse, de
telle façon que la vérité dont tant de choses dépendent, le pain,
la position, l'honneur, soit authentiquement baptisée au nom de
son inventeur. On rend rigoureusement hommage à l'autre pour la
vérité qu'il a trouvée, afin qu'il vous rende la pareille si l'on se
trouvait dans le cas de trouver un jour, à son tour, une vérité. La
contre-vérité, l'erreur, sont dévoilées avec fracas, pour que le nombre
des compétiteurs ne devienne pas trop grand. Mais parfois aussi on fait
crever la vérité véritable, de façon à faire de la place pour un temps
à l'erreur opiniâtre et audacieuse. Ici, pas plus qu'ailleurs, les
«idiotismes moraux», que l'on appelle généralement tours de fripons, ne
font défaut.
En onzième lieu, le savant par vanité, espèce déjà beaucoup plus rare.
Il veut, autant que possible, posséder un domaine à lui tout seul et
dans ce but il tourne son attention vers les curiosités, surtout si ces
curiosités lui occasionnent des frais extraordinaires, des voyages, des
fouilles, des relations nombreuses dans tous les pays. Il se contente
généralement d'être, lui aussi, l'objet d'une curiosité étonnée et ne
songe pas à gagner son pain par le moyen de ses savantes recherches.
En douzième lieu, le savant par passion du jeu. Son amusement consiste
à trouver des devinettes dans les sciences et à les résoudre; il le
fera sans grand effort pour ne pas perdre le sentiment qu'il agit
en joueur. C'est pourquoi il évitera aussi de pénétrer dans les
profondeurs, mais il lui arrivera parfois de percevoir quelque chose
que le savant qui fait de la science son gagne-pain, avec son regard
rampant, n'apercevra jamais.
Si, en fin de compte, j'indiquais encore, en treizième lieu, comme
modèle de savant, l'instinct de justice, on pourrait m'objecter que cet
instinct noble jusqu'à être métaphysique est particulièrement difficile
à distinguer des autres et qu'il paraît être, pour l'œil humain,
insaisissable et indéfinissable. C'est pourquoi j'ajoute cette dernière
catégorie, en souhaitant que, parmi les savants, l'instinct de justice
soit plus fréquent et plus agissant qu'il n'est visible. Car il suffit
qu'une étincelle du foyer de justice tombe dans l'âme d'un savant pour
que sa vie et son activité en soient embrasées et purifiées, de telle
sorte qu'il ne trouve plus de repos et qu'il s'échappe à tout jamais
de cet état d'esprit tiède ou glacé dans lequel les savants ordinaires
accomplissent leur tâche quotidienne.
Qu'on imagine maintenant tous ces éléments profondément mêlés les uns
aux autres, ou quelques-uns d'entre eux seulement réunis en un alliage,
et l'on saura comment se forment les serviteurs de la vérité. Il est
extrêmement curieux de constater comment, au bénéfice d'une affaire,
qui est, en somme, extrahumaine et surhumaine, la connaissance pure
est détachée de toute causalité, par conséquent dépourvue de passion,
de constater comment une quantité de petites passions de tout ordre se
trouvent fondues eu une combinaison chimique et comment la _résultante_
du savant parvient à se transfigurer à la lumière de cette affaire
sublime et supérieure et absolument désintéressée, au point que l'on
oublie complètement les mélanges et les combinaisons qui ont été
nécessaires à sa protection. Il y a cependant des moments où il faut
y penser et en faire souvenir, c'est quand l'importance du savant par
rapport à la culture est mise en question. Car celui qui sait observer
s'apercevra que le savant, conformément à sa nature, est _infécond_,
ce qui est une conséquence de sa formation, et qu'il est animé d'une
sorte de haine naturelle contre les hommes féconds. Ceci explique
pourquoi, de tous temps, les génies et les savants se sont combattus.
Les uns veulent tuer la nature, la décomposer et la comprendre, les
autres entendent l'augmenter par une nouvelle nature vivante. Il en
résulte, par conséquent, une opposition de sentiments et d'activités.
Les époques complètement heureuses n'avaient pas besoin du savant et
l'ignoraient, les époques malades et rechignées le considéraient comme
l'homme le plus élevé et le plus digne et le plaçaient au premier rang.
Qui donc serait assez médecin pour pouvoir dire où en est notre temps
quant à l'état de santé et quant aux maladies? Ce qu'il y a de certain,
c'est que, maintenant encore, sur bien des domaines, le savant est
estimé trop haut; voilà pourquoi son influence est néfaste, surtout
pour ce qui concerne le génie naissant. Le savant n'a pas de cœur pour
la misère de celui-ci; il parle de lui avec une voix sévère et froide,
et trop vite il hausse les épaules lorsqu'il se trouve en présence de
quelque chose d'étrange et d'absurde dont il n'a ni le temps ni l'envie
de s'occuper. Lui aussi ne sait pas quel est le but de la culture.