Voici, en troisième lieu, la culture qu'encouragent tous ceux qui

se savent _laids_ ou _ennuyeux_ et qui voudraient se tromper sur

eux-mêmes par ce qu'ils appellent les «_belles formes_». Avec un

vernis extérieur, avec des paroles, des attitudes, des ornements, de

l'apparat, des bonnes manières, le spectateur doit être dupé sur le

_contenu_, car il est admis que l'on juge généralement l'intérieur

d'après l'extérieur. Il me semble parfois que les hommes modernes

s'inspirent réciproquement un ennui démesuré et qu'ils finissent

par juger nécessaire de se rendre intéressants au moyen de tous les

arts. Les voilà qui se font servir, eux-mêmes, par leurs artistes

comme des mets succulents et épicés; les voilà qui versent sur leur

propre personne tous les aromes d'Orient et d'Occident, et certes! ils

prennent alors une odeur très intéressante, ils sentent tout l'Orient

et tout l'Occident. Les voilà qui s'arrangent à satisfaire à tous

les goûts et chacun doit être servi, soit qu'il ait envie de bonnes

ou de mauvaises odeurs, qu'il goûte l'alambiqué ou les grossièretés

paysannes, le grec ou le chinois, les tragédies ou les malpropretés

dramatiques. Les plus célébres cuisiniers de ces hommes modernes qui

veulent être à tout prix intéressés et intéressants se trouvent, comme

on sait, parmi les Français, les plus mauvais parmi les Allemands. Ceci

est en somme plus consolant pour les premiers que pour les derniers,

et nous n'en voudrons nullement aux Français s'ils se moquent de nous

précisément à cause de notre manque d'intérêt et d'élégance et si,

chez certains Allemands, le besoin de distinction et de manières leur

rappelle les Indiens, qui demandent qu'on leur mette un anneau dans le

nez et qui poussent des cris pour être tatoués.

Et ici rien ne me retient de me laisser aller à une digression. Depuis

la dernière guerre avec la France bien des choses ont changé et se

sont déplacées en Allemagne et il apparaît clairement que l'on a aussi

rapporté de là-bas quelques nouveaux vœux qui concernent la culture

allemande. Cette guerre fut pour bien des gens le premier voyage dans

la partie élégante du monde. De quel magnifique désintéressement

ferait preuve le vainqueur s'il ne dédaignait pas d'apprendre un peu

de culture chez le vaincu! C'est en particulier sur le domaine de

l'art appliqué que l'on voudrait sans cesse rivaliser avec le voisin

cultivé. L'installation de la maison allemande doit ressembler à celle

de la maison française. La langue allemande elle-même, par l'entre-mise

d'une académie fondée sur le modèle français, doit s'attribuer le «bon

goût» et se débarrasser de l'influence néfaste que Gœthe a exercée

sur elle. C'est du moins ce qu'a affirmé récemment l'académicien

berlinois Dubois-Reymond. Nos théâtres ont depuis longtemps aspiré,

tranquillement et honnêtement, au même but. On a même inventé le savant

allemand qui serait élégant! Il fallait donc s'attendre à voir écarté

tout ce qui jusqu'à présent ne semblait pas se soumettre à cette loi de

l'élégance, la musique, la tragédie et la philosophie allemandes.

Mais, vraiment, il n'y aurait pas de quoi remuer le petit doigt en

faveur de la culture allemande, si l'Allemand, sous le nom de culture,

qui lui fait encore défaut et qu'il devrait acquérir maintenant,

n'entendait que les artifices et les agréments qui enjolivent la vie,

y compris l'ingéniosité des maîtres de danse et des tapissiers, s'il

ne devait s'appliquer, dans son langage, qu'aux règles académiques et

à une certaine civilité générale. La dernière guerre et le contact

personnel avec les Français ne semblent pourtant pas avoir suscité

d'aspirations plus hautes et je soupçonne souvent l'Allemand de vouloir

se dérober au devoir ancien que lui imposent ses dons merveilleux

et la singulière profondeur, le sérieux de sa nature. Il aimerait

beaucoup mieux s'amuser à faire le singe, apprendre des manières et

des tours qui rendraient sa vie plus divertissante. On ne saurait

faire une injure plus grave à l'esprit allemand qu'en le traitant

comme s'il était de cire, malléable au point que l'on pourrait un

jour, par un simple modelage, lui donner de l'élégance. Et s'il était

malheureusement vrai qu'un grand nombre d'Allemands se sentiraient

disposés à se laisser ainsi modeler et redresser, il faudrait répéter

sans cesse, jusqu'à ce que l'on finisse par l'entendre: «Elle n'habite

plus du tout en vous, cette vieille façon allemande, qui, bien qu'elle

soit dure, âpre et pleine de résistance, est pourtant la matière la

plus précieuse, celle que seuls les grands sculpteurs peuvent utiliser,

parce que seule elle est digne d'eux. Ce que vous avez en vous est, par

contre, une matière molle et pâteuse. Faites-en ce que vous voulez,

pétrissez d'élégantes poupées et des idoles intéressantes, le mot de

Richard Wagner demeurera toujours vrai: «L'Allemand est anguleux et

gauche lorsqu'il veut affecter de bonnes manières, mais il apparaît

sublime et supérieur à tous quand on le met au feu.» Les élégants ont

toutes les raisons de se mettre en garde contre ce feu allemand, car il

pourrait les délivrer un jour, eux, leurs poupées et leurs idoles de

cire.

On pourrait, à vrai dire, trouver encore une autre origine, une origine

plus profonde, à ce penchant vers les «belles formes» qui prévaut en

Allemagne. Il tient à la hâte, à cet empressement essoufflé à saisir

le moment, à la précipitation qui fait cueillir le fruit quand il est

encore vert, à cette course et cette chasse qui met sur le visage de

tous l'empreinte de la peur et qui maquille en quelque sorte tout ce

qu'il peut. Comme s'ils agissaient sous l'empire d'une boisson qui ne

les laisse plus respirer librement, ils continuent, dans leur choquante

insouciance, à être les esclaves tourmentés des trois M, le moment, le

milieu et la mode. Leur manque de dignité et de pudeur saute alors aux

yeux, à tel point qu'une élégance mensongère devient nécessaire pour

pouvoir masquer la maladie de la hâte sans dignité. Car, chez l'homme

moderne, la mode avide des belles formes correspond à la laideur du

contenu: celle-là doit cacher, celle-ci doit être cachée. Etre cultivé,

cela veut dire maintenant ne pas laisser voir combien on est misérable

et mauvais, combien l'avidité de parvenir prend les allures de la

bête fauve, combien on est insatiable dans le désir de collectionner,

égoïste et sans pudeur dans le besoin de la jouissance.

Souvent, lorsque je montrais à quelqu'un l'absence de toute culture

allemande, je m'entendais objecter: «Mais cette absence est toute

naturelle, car les Allemands ont été jusqu'à présent trop pauvres et

trop modestes. Attendez que nos compatriotes soient devenus riches et

conscients d'eux-mêmes, alors ils auront aussi une culture!» Il se peut

que la foi sauve, en tous les cas cette façon de foi ne me sauve point,

parce que je sens que la culture allemande à laquelle on ajoute foi

ici--celle de la richesse, du vernis et de la simulation maniérée--est

précisément l'antipode hostile de la culture allemande à laquelle moi

j'ajoute foi. Certes, celui qui doit vivre parmi les Allemands souffre

beaucoup de la grisaille si décriée de leur vie et de leurs sens, de

l'absence complète du goût de la forme qui se manifeste chez eux, de

leur esprit stupide et apathique, de la candeur qu'ils mettent dans les

rapports délicats avec leurs semblables, plus encore de ce qu'ils ont

de louche, de quelque peu dissimulé et de malpropre dans le caractère.

Il est douloureusement affecté par le plaisir indéracinable qu'ils

prennent à tout ce qui est faux et contrefait, à l'imitation grossière,

à la traduction de ce qu'il y a de bon à l'étranger en quelque chose

de national qui est mauvais. Maintenant que s'ajoute encore à tout

cela comme le pire des maux l'inquiétude fiévreuse, cette fureur du

succès et du gain, cette estimation trop haute des choses du moment, il

est révoltant de devoir penser que toutes ces maladies et toutes ces

faiblesses ne doivent par principe jamais être guéries, mais seulement

et sans cesse couvertes d'un fard au moyen de cette «culture des

formes intéressantes»! Et il en est ainsi chez un peuple qui a produit

Schopenhauer et Wagner, chez un peuple qui doit encore souvent produire

des individualités du même genre. Ou bien nous tromperions-nous

peut-être de la façon la plus désolante? Tous deux ne devraient-ils pas

nous garantir que des forces semblables aux leurs existent encore dans

l'esprit allemand, dans l'âme allemande? Seraient-ils eux-mêmes des

exceptions, les derniers aboutissants et les dernières mascottes, si je

puis dire, de qualités que l'on tenait autrefois pour allemandes? Je ne

sais trop que répondre ici et je reviens à mon sujet, pour reprendre

mes considérations générales, dont j'ai été détourné par des doutes

pleins d'inquiétudes.

Je suis loin d'avoir énuméré toutes les puissances qui encouragent

peut-être la culture, sans que l'on puisse cependant discerner le but

que celle-ci doit atteindre: la production du génie. Trois de ces

puissances ont été nommées: l'égoïsme de ceux qui veulent acquérir des

biens; l'égoïsme de l'État; l'égoïsme de tous ceux qui ont des raisons

de dissimuler et de se cacher sous une apparence différente de ce

qu'ils sont. Je mentionne en troisième lieu l'_égoïsme de la science_

et la singulière attitude de ses serviteurs, les _savants_.

La science est à la sagesse ce que la vertu est à la sainteté; elle

est froide et sèche, elle est sans amour et ne sait rien d'un sentiment

profond d'imperfection et d'une aspiration plus haute. Elle est tout

aussi utile à elle-même qu'elle est nuisible à ses serviteurs, en ce

sens qu'elle transporte sur ses serviteurs son propre caractère et que

par là elle dessèche ce qu'ils peuvent avoir d'humain en eux. Tant que

l'on entend par culture l'encouragement de la science, elle passe avec

une froideur implacable à côté des grands hommes passionnés, car la

science ne voit partout que des problèmes de la connaissance et, dans

le domaine qu'elle s'est réservé, la souffrance apparaît comme quelque

chose d'insolite et d'incompréhensible et devient, par conséquent, elle

aussi, un problème.

Qu'on s'habitue à transformer toute expérience en un jeu, de questions

et de réponses dialectiques, en une simple affaire de raisonnement et

l'on s'apercevra qu'au bout de fort peu de temps, avec une activité

pareille, l'homme en est réduit à agiter ses os comme un squelette.

Chacun sait et voit cela. Mais comment est-il alors possible que la

jeunesse ne s'effraye pas du spectacle qu'offrent ces squelettes et

qu'elle ne cesse de s'abandonner à la science, aveuglément, sans choix

et sans mesure. Le prétendu «instinct de vérité» ne joue ici aucun

rôle, car comment un instinct pourrait-il pousser à rechercher la

connaissance pure, froide et sans suite? Ce que sont, au contraire,

les véritables forces actives dont sont animés les serviteurs de

la science, l'esprit dépourvu de préventions ne le comprend que

trop bien. Il conviendrait donc d'examiner et de disséquer une fois

les savants, après qu'ils se sont eux-mêmes habitués à tâter et à

décomposer audacieusement tout au monde, sans excepter ce qu'il y a de

plus vénérable. Si je dois dire ce que je pense, j'affirmerai que le

savant se compose d'un mélange compliqué d'impulsions et de réactions

très dissemblables, il est à tous les points de vue un métal impur.

On trouve chez lui, tout d'abord, une forte curiosité, qui s'accroît

toujours davantage, l'aspiration aux aventures de la connaissance, la

suggestion continuelle et toujours plus puissante de ce qui est nouveau

et rare, une opposition à ce qui est vieux et ennuyeux. Il faut y

ajouter un certain instinct de jeux et de recherches dialectiques, la

joie du chasseur qui, dans le domaine de la pensée, dépiste les ruses

du renard, de telle sorte que ce n'est pas la vérité que l'on cherche,

mais que la recherche l'intéresse par elle-même et que le plaisir

essentiel consiste à couvrir les pistes, à cerner, à réduire habilement

à merci. En outre, l'instinct de la contradiction se plaît à se

manifester; la personnalité veut s'affirmer et se faire sentir envers

et contre tous; le combat devient un plaisir, la victoire individuelle

un but, tandis que la lutte pour la vérité n'est plus qu'un prétexte.

On rencontre encore chez le savant, pour une bonne part, la volonté

de découvrir _certaines_ «vérités», et cela par soumission à l'égard

de certaines personnalités puissantes, de certaines castes, opinions,

églises, par soumission à l'égard de certains gouvernements, parce

qu'il sent qu'il se rend utile à lui-même en mettant la «vérité» de

leur côté. Le savant se distingue aussi, moins régulièrement mais

encore assez souvent, par les qualités suivantes:

En premier lieu, l'honnêteté et le sens de la simplicité, vertus très

appréciables quand elles sont autre chose que de la maladresse et le

manque d'habitude dans la dissimulation, ce pourquoi il faut encore un

certain esprit. En effet, partout où l'esprit et la souplesse frappent

à première vue, il faut être quelque peu sur ses gardes et douter de la

droiture de caractère. D'autre part cette honnêteté ne vaut souvent pas

grand'chose et sur le domaine de la science elle est rarement féconde,

vu qu'elle est affaire d'habitude et qu'elle ne dit généralement la

vérité que quand il s'agit de choses simples ou indifférentes, car il

y a là une certaine paresse à vouloir dire plutôt la vérité qu'à la

taire. Tout ce qui est nouveau exigeant un changement de point de vue,

l'honnêteté vénère, autant que cela est possible, l'opinion ancienne et

elle reproche, à celui qui défend la nouveauté, son manque de jugement.

La doctrine de Copernic a certainement rencontré de l'opposition parce

qu'elle avait l'évidence et l'habitude contre elle. La haine de la

philosophie, qui se rencontre souvent chez les savants, est avant tout

une haine des syllogismes et des démonstrations artificielles. On

peut même dire qu'au fond chaque génération de savants possède sans

le vouloir une mesure déterminée de perspicacité permise; tout ce qui

dépasse cette mesure est mis en doute et presque considéré comme un

argument à invoquer contre l'honnêteté.

En deuxième lieu, un regard pénétrant pour tout ce qui se trouve dans

le proche voisinage, allié à la plus grande myopie quand il s'agit

de juger ce qui est lointain et d'ordre général. Le champ visuel du

savant est généralement très étroit et pour apercevoir les objets il

faut qu'il s'en approche de très près. S'il veut passer d'un point

qu'il vient d'étudier à un autre, il est obligé de déplacer tout son

appareil visuel vers ce point. Il découpe l'image en une série de

taches, comme quelqu'un qui, au théâtre, se sert d'une lorgnette pour

voir la scène et dont le regard embrasse tour à tour une tête, le

morceau d'un vêtement, mais sans parvenir à regarder l'ensemble. Ces

taches différentes, il ne les voit jamais réunies et il se voit dans

l'obligation d'inférer au lien qui les rattache, c'est pourquoi il n'a

jamais de forte impression d'ensemble. Il jugera, par exemple, un écrit

dont il n'est pas en état de voir l'ensemble d'après quelques morceaux,

quelques phrases, quelque fautes; il serait prématuré de prétendre que

pour lui un tableau à l'huile n'est qu'un sauvage amas de pâtés.

En troisième lieu l'insipidité et la vulgarité de sa nature, qu'il

montre dans ses sympathies et ses antipathies. Doué de ces qualités,

il réussit surtout dans les travaux historiques, quand il conforme

les mobiles qu'il prête aux hommes du passé aux mobiles qui lui

sont connus. C'est dans une taupinière qu'une taupe se retrouve le

plus facilement. Il est gardé contre toutes les hypothèses d'ordre

artistique et contre toutes les licences. S'il a de la persévérance,

il fouille dans les motifs du passé, car il en trouve en lui-même qui

sont du même ordre. A vrai dire, pour cette raison, il est généralement

incapable de comprendre et d'apprécier ce qui est rare, sublime,

exceptionnel, par conséquent ce qui est seul important et essentiel.

En quatrième lieu, la pauvreté de sentiment et la sécheresse. Ces

qualités prédisposent le savant à la vivisection. Il ne se doute pas

des souffrances que l'entendement apporte souvent avec soi, c'est

pourquoi il ne craint pas de s'aventurer sur les domaines où d'autres

sentent leur cœur frémir. Il est froid, de sorte que volontiers on le

tiendrait pour cruel. On pourrait aussi le croire audacieux, mais il

ne l'est point, pareil au mulet qui côtoie l'abîme sans connaître le

vertige.

En cinquième lieu, l'idée médiocre qu'il a de lui-même, sa modestie.

Les savants, bien qu'ils soient relégués parfois dans un coin

misérable, n'ont pas le sentiment du sacrifice, de l'abandon. Ils

semblent parfois se rendre compte, dans leur for intérieur, qu'ils

n'appartiennent pas à la gent ailée, mais à la gent rampante. Cette

qualité les rend presque touchants.

En sixième lieu, la fidélité qu'ils vouent à leurs maîtres et à leurs

conducteurs. A ceux-là ils voudraient aider de tout cœur et ils savent

bien que c'est avec la vérité qu'ils leur aideraient le mieux. Car ils

sont doués de reconnaissance, parce que c'est par la reconnaissance

seule qu'ils ont pu pénétrer dans le vénérable portique de la science,

où jamais leur propre effort n'eût pu leur donner accès. Celui qui sait

aujourd'hui s'ériger en maître dans un domaine accessible aux esprits

médiocres qui peuvent y travailler avec succès, celui-là devient un

homme célèbre dans le temps le plus bref, tant est considérable le

nombre de ceux qui veulent se presser autour de lui. Il est vrai que

chacun de ces fidèles et de ces obligés devient aussi pour le maître

une calamité, parce que, tous, ils veulent l'imiter et qu'alors ses

infirmités semblent comme démesurées et exagérées, quand on les

aperçoit sur des êtres aussi médiocres, alors qu'au contraire les

vertus du maître sont diminuées dans la même proportion dès qu'on les

retrouve chez les disciples.

En septième lieu, la routine professionnelle qui pousse le savant

à suivre toujours la même voie où il a été poussé, la véracité par

inadvertance, conformément à une habitude prise. De pareilles natures

deviennent des collectionneurs, des commentateurs, des confectionneurs

d'index et d'herbiers; ils s'instruisent et font des recherches sur

le même domaine, simplement parce qu'ils ne songent jamais qu'il

existe d'autres domaines encore. Leur assiduité a quelque chose de la

formidable bêtise inhérente à la pesanteur, c'est pourquoi ils arrivent

souvent à abattre beaucoup de besogne.

En huitième lieu, la fuite devant l'ennui. Tandis que le véritable

penseur ne désire rien autant que les loisirs, le savant ordinaire les

fuit, parce qu'il ne sait qu'en faire. Sa consolation, ce sont les

livres, c'est-à-dire qu'il écoute comment les autres pensent et qu'il

passe ainsi tout le long du jour à s'occuper agréablement. Il choisit

en particulier les livres auxquels il prend d'une façon quelconque

une part personnelle, dont la lecture peut éveiller quelque peu ses

sympathies et ses antipathies. Ces ouvrages auront trait à sa propre

activité, à celle de sa caste, ils toucheront à ses opinions politiques

et esthétiques ou seulement à ses idées grammaticales; s'il possède

lui-même une spécialité scientifique, il ne manquera pas de moyens pour

tuer les mouches et dissiper son ennui.

En neuvième lieu, le mobile du gagne-pain, qui équivaut en somme

aux fameux «borborygmes d'un estomac délabré». On sert la vérité,

lorsqu'elle est capable de nous conduire directement à des traitements

ou à des situations plus élevées, où du moins de nous faire acquérir

les bonnes grâces de ceux qui ont à dispenser les places et les

honneurs. Mais c'est _cette_ vérité seule qu'on est prêt a servir,

c'est pourquoi on peut tracer une limite rigoureuse entre les

vérités avantageuses, servies par un grand nombre, et les vérités

désavantageuses, auxquelles ne s'adonnent que quelques-uns, dont on ne

peut pas dire: _ingenii largitor venter_.

En dixième lieu, l'estime des confrères, la crainte de leur mépris.

Mobile plus rare, mais supérieur au précédent, que l'on rencontre

encore assez fréquemment. Tous les membres de la confrérie se

surveillent les uns les autres de la manière la plus jalouse, de

telle façon que la vérité dont tant de choses dépendent, le pain,

la position, l'honneur, soit authentiquement baptisée au nom de

son inventeur. On rend rigoureusement hommage à l'autre pour la

vérité qu'il a trouvée, afin qu'il vous rende la pareille si l'on se

trouvait dans le cas de trouver un jour, à son tour, une vérité. La

contre-vérité, l'erreur, sont dévoilées avec fracas, pour que le nombre

des compétiteurs ne devienne pas trop grand. Mais parfois aussi on fait

crever la vérité véritable, de façon à faire de la place pour un temps

à l'erreur opiniâtre et audacieuse. Ici, pas plus qu'ailleurs, les

«idiotismes moraux», que l'on appelle généralement tours de fripons, ne

font défaut.

En onzième lieu, le savant par vanité, espèce déjà beaucoup plus rare.

Il veut, autant que possible, posséder un domaine à lui tout seul et

dans ce but il tourne son attention vers les curiosités, surtout si ces

curiosités lui occasionnent des frais extraordinaires, des voyages, des

fouilles, des relations nombreuses dans tous les pays. Il se contente

généralement d'être, lui aussi, l'objet d'une curiosité étonnée et ne

songe pas à gagner son pain par le moyen de ses savantes recherches.

En douzième lieu, le savant par passion du jeu. Son amusement consiste

à trouver des devinettes dans les sciences et à les résoudre; il le

fera sans grand effort pour ne pas perdre le sentiment qu'il agit

en joueur. C'est pourquoi il évitera aussi de pénétrer dans les

profondeurs, mais il lui arrivera parfois de percevoir quelque chose

que le savant qui fait de la science son gagne-pain, avec son regard

rampant, n'apercevra jamais.

Si, en fin de compte, j'indiquais encore, en treizième lieu, comme

modèle de savant, l'instinct de justice, on pourrait m'objecter que cet

instinct noble jusqu'à être métaphysique est particulièrement difficile

à distinguer des autres et qu'il paraît être, pour l'œil humain,

insaisissable et indéfinissable. C'est pourquoi j'ajoute cette dernière

catégorie, en souhaitant que, parmi les savants, l'instinct de justice

soit plus fréquent et plus agissant qu'il n'est visible. Car il suffit

qu'une étincelle du foyer de justice tombe dans l'âme d'un savant pour

que sa vie et son activité en soient embrasées et purifiées, de telle

sorte qu'il ne trouve plus de repos et qu'il s'échappe à tout jamais

de cet état d'esprit tiède ou glacé dans lequel les savants ordinaires

accomplissent leur tâche quotidienne.

Qu'on imagine maintenant tous ces éléments profondément mêlés les uns

aux autres, ou quelques-uns d'entre eux seulement réunis en un alliage,

et l'on saura comment se forment les serviteurs de la vérité. Il est

extrêmement curieux de constater comment, au bénéfice d'une affaire,

qui est, en somme, extrahumaine et surhumaine, la connaissance pure

est détachée de toute causalité, par conséquent dépourvue de passion,

de constater comment une quantité de petites passions de tout ordre se

trouvent fondues eu une combinaison chimique et comment la _résultante_

du savant parvient à se transfigurer à la lumière de cette affaire

sublime et supérieure et absolument désintéressée, au point que l'on

oublie complètement les mélanges et les combinaisons qui ont été

nécessaires à sa protection. Il y a cependant des moments où il faut

y penser et en faire souvenir, c'est quand l'importance du savant par

rapport à la culture est mise en question. Car celui qui sait observer

s'apercevra que le savant, conformément à sa nature, est _infécond_,

ce qui est une conséquence de sa formation, et qu'il est animé d'une

sorte de haine naturelle contre les hommes féconds. Ceci explique

pourquoi, de tous temps, les génies et les savants se sont combattus.

Les uns veulent tuer la nature, la décomposer et la comprendre, les

autres entendent l'augmenter par une nouvelle nature vivante. Il en

résulte, par conséquent, une opposition de sentiments et d'activités.

Les époques complètement heureuses n'avaient pas besoin du savant et

l'ignoraient, les époques malades et rechignées le considéraient comme

l'homme le plus élevé et le plus digne et le plaçaient au premier rang.

Qui donc serait assez médecin pour pouvoir dire où en est notre temps

quant à l'état de santé et quant aux maladies? Ce qu'il y a de certain,

c'est que, maintenant encore, sur bien des domaines, le savant est

estimé trop haut; voilà pourquoi son influence est néfaste, surtout

pour ce qui concerne le génie naissant. Le savant n'a pas de cœur pour

la misère de celui-ci; il parle de lui avec une voix sévère et froide,

et trop vite il hausse les épaules lorsqu'il se trouve en présence de

quelque chose d'étrange et d'absurde dont il n'a ni le temps ni l'envie

de s'occuper. Lui aussi ne sait pas quel est le but de la culture.

Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth · 第 5 / 19 段