générale aussi la farouche pudeur que l'on met à cacher cette hâte,
parce que l'on voudrait paraître satisfait et dérober sa misère au
spectateur perspicace, et général enfin le besoin de nouveaux mots
sonores dont il convient d'affubler la vie pour lui prêter un air de
bruit et de fête. Chacun connaît l'état d'âme singulier qui s'empare
de nous quand soudain des souvenirs désagréables s'imposent à nous
et que nous nous efforçons, par des gestes violents et des paroles
bruyantes à les agiter. Mais les gestes et les paroles de la vie
quotidienne laissent deviner que nous nous trouvons tous et toujours
dans une condition semblable, par crainte du souvenir et des pensées
intimes. Qu'est-ce donc qui s'empare si souvent de nous, quelle mouche
nous a piqués et nous empêche de dormir? Des fantômes s'agitent autour
de nous, chaque instant de la vie veut nous dire quelque chose, mais
nous ne voulons pas écouter cette voix surnaturelle. Quand nous sommes
seuls et silencieux, nous craignons qu'on nous murmure quelque chose à
l'oreille et c'est pourquoi nous détestons le silence, pourquoi nous
nous étourdissons en société.
Tout cela, nous le comprenons seulement de-ci de-là et nous nous
étonnons grandement de la peur et de la hâte vertigineuse, et de
l'état de songe où se déroule notre vie et qui, semblant craindre
de s'éveiller, rêve avec d'autant plus de vivacité et d'inquiétude
que l'éveil est proche. Mais nous sentons en même temps que nous
sommes trop faibles pour supporter longtemps ces moments de profond
recueillement, et nous sentons que ce n'est pas nous qui sommes les
êtres vers lesquels toute la nature se sent pressée pour obtenir sa
délivrance. C'est beaucoup déjà que nous puissions nous hausser un
peu et redresser la tête pour nous rendre compte que nous sommes
profondément enfoncés dans le fleuve. Et, pour cela encore, notre
propre force ne suffit pas. Si nous émergeons à la surface, si nous
nous éveillons pour un court moment, c'est parce que nous avons été
soutenus et élevés. Quels sont ceux qui nous élèvent?
Ce sont ces _hommes_ véridiques, ces hommes qui se séparent du règne
animal, _les philosophes_, _les artistes_, _les saints_. A leur
apparition, et par leur apparition, la nature, qui ne saute jamais,
fait son bond unique, et c'est un bond de joie, car elle sent que
pour la première fois elle est arrivée au but, c'est-à-dire là où
elle comprend qu'il lui faut désapprendre d'avoir des buts et qu'en
jouant avec la vie et le devenir elle avait eu affaire à trop forte
partie. Cette connaissance la fait s'illuminer et une douce lassitude
du soir--ce que les hommes appellent «beauté»--repose sur son visage.
Maintenant, par son air transfiguré, elle veut exprimer le grand
_éclaircissement_ sur le sens de l'univers; et ce que les hommes
peuvent désirer de plus haut, c'est de participer sans cesse, en ayant
l'oreille aux aguets, à cet éclaircissement. Si quelqu'un songe à ce
que Schopenhauer, par exemple, a dû _entendre_ au cours de sa vie, il
se dira probablement après coup: «Mes oreilles qui n'entendent pas,
mon cerveau vide, ma raison hésitante, mon cœur rétréci, tout ce qui
est à moi, hélas, comme je méprise tout cela! Ne pas savoir voler,
mais seulement voleter! Voir plus haut que soi-même et ne pas pouvoir
monter jusque-là! Connaître le chemin qui mène à cet immense point
de vue du philosophe, s'y être déjà engagé, et retourner en arrière
après quelques pas! Et si le plus ardent de tous les vœux ne se
réalisait qu'un seul jour, combien volontiers on donnerait en échange
tout le reste de sa vie! Monter aussi haut que jamais personne n'est
monté, dans l'air pur des Alpes et des glaces, là où il n'y a plus ni
brouillards ni nuages, où l'essence même des choses s'exprime d'une
façon dure et rigide, mais avec une précision inévitable! Il suffit de
songer à tout cela pour que l'âme devienne solitaire et infinie! Si
son désir s'accomplissait, si le regard tombait sur les choses, droit
et lumineux, si la honte, la crainte et le désir s'évanouissaient,
quels termes faudrait-il trouver pour dénommer un pareil état d'âme,
pour qualifier cette émotion, nouvelle et énigmatique, sans agitation,
cette émotion qui rendrait son âme pareille à celle de Schopenhauer,
étendue sur les prodigieux hiéroglyphes de l'existence, sur la
doctrine pétrifiée du devenir, non point comme la nuit est étendue,
mais pareille à la lumière rouge et ardente qui rayonne sur la vie?
Et quel serait, en outre, le sort de celui qui irait assez avant dans
la divination de la destinée particulière et du bonheur singulier du
philosophe, pour éprouver toute l'incertitude et tout le malheur, tout
le désir sans espoir de celui qui n'est pas philosophe! Savoir que l'on
est le fruit de l'arbre qui, parce qu'il reste dans l'ombre, ne mûrira
jamais, et voir devant soi, tout proche, le rayon de soleil qui vous
fait défaut!»
Ces réflexions pourraient être une telle source de souffrances que
celui qui s'y livrerait deviendrait aussitôt envieux et méchant, s'il
lui était possible de le devenir, mais il est fort probable qu'il
finira par retourner son âme pour qu'elle ne se consume pas en vains
désirs. Ce sera alors, pour lui, le moment de _découvrir_ un nouveau
cercle de devoirs.
J'en arrive ici à répondre à cette question: Est-il possible d'entrer
en communication avec l'idéal supérieur de l'homme tel que l'a conçu
Schopenhauer par une activité personnelle et régulière? Mais, avant
tout, ceci est établi: les devoirs nouveaux ne sont pas les devoirs
d'un solitaire; en les accomplissant on appartient, bien au contraire,
à une puissante communauté dont les membres, bien qu'ils ne soient pas
liés par des formes et des lois extérieures, se retrouvent cependant
dans une même idée fondamentale. Cette idée fondamentale est la
_culture_, en tant qu'elle place chacun de nous devant une seule
tâche: _accélérer la venue du philosophe, de l'artiste et du saint, en
nous-mêmes et en dehors de nous, de façon à travailler de la sorte à
l'accomplissement de la nature_. Car, de même que la nature a besoin
du philosophe, l'artiste lui est nécessaire, et ceci dans un but
métaphysique, pour l'éclairer sur elle-même, pour que lui soit enfin
opposé, sous une forme pure et définitive, ce que, dans le désordre
de son devenir, elle ne voit jamais clairement--donc pour que la
nature prenne conscience d'elle-même. C'est Gœthe qui, dans une parole
orgueilleuse et profonde, fit entendre que toutes les tentations de la
nature ne valent qu'en tant que l'artiste devine ses balbutiements,
qu'il va au-devant de la nature et exprime le sens de ces tentatives.
«Je l'ai souvent dit, s'écrie-t-il une fois, et le répéterai souvent
encore, la cause finale des luttes du monde et des hommes, c'est
l'œuvre dramatique. Car autrement ces choses ne pourraient absolument
servir à rien.»--Et enfin la nature a besoin du saint, du saint dont le
moi s'est entièrement fondu, dont la vie de souffrance a presque perdu,
ou même tout à fait perdu son sens individuel, pour se confondre, dans
un même sentiment, avec tout ce qui est vivant; du saint qui subit ce
miracle de transformation, qui n'est jamais le jouet des hasards du
devenir, cette dernière et définitive humanisation, où pousse sans
cesse la nature pour se délivrer d'elle-même. Il est certain que nous
tous nous avons des liens et des affinités qui nous attachent au saint,
tout comme une parenté d'esprit nous unit à l'artiste et au philosophe.
Il y a des moments et en quelque sorte des étincelles du feu le plus
vif et le plus aimant à la clarté desquels nous ne comprenons plus
le mot «moi»; il y a au delà de notre être quelque chose qui, en de
pareils moments, passe de notre côté, et c'est pourquoi, du fond de
notre cœur, nous désirons qu'il soit construit des ponts entre ici et
là-bas.
Il est vrai que, dans notre état d'esprit habituel, nous ne pouvons
contribuer en rien à la création de l'homme rédempteur, c'est pourquoi
nous nous haïssons nous-mêmes lorsque nous sommes dans cet état d'une
haine qui est la source de ce pessimisme que Schopenhauer dut enseigner
de nouveau à notre époque, mais qui existe depuis qu'il existe un
désir de culture. La source de ce pessimisme, mais non point son
épanouissement; son assise inférieure en quelque sorte, non pas son
faîte; son point de départ, non point son aboutissement, car, un jour,
il nous faudra apprendre à détester quelque chose d'autre et de plus
général, non point seulement notre individu et sa misérable limitation,
ses vicissitudes et son âme inquiète, le jour où nous nous trouverons
dans cette condition supérieure où nous aimerons aussi autre chose que
ce que nous pouvons aimer maintenant.
C'est seulement quand, à l'âge actuel ou dans un âge futur, nous avons
admis dans cette communauté supérieure des philosophes, des artistes
et des saints, que notre amour et notre haine se verront également
assigner un but nouveau. D'ici là nous avons notre tâche et notre
cercle de devoirs, notre haine et notre amour. Car nous savons ce que
c'est que la culture. Elle exige, pour appliquer le principe de l'homme
conçu par Schopenhauer, que nous préparions, que nous accélérions la
création d'hommes semblables, en apprenant à connaître et en faisant
disparaître ce qui est une entrave à la venue de ces hommes, bref, que
nous luttions infatigablement contre tout ce qui nous a empêchés de
réaliser la forme supérieure de notre existence en ne nous permettant
pas de devenir nous-mêmes ces hommes tels que les avait conçus
Schopenhauer.
6.
Il est parfois plus facile de convenir d'une chose que de la
comprendre. La plupart de ceux qui réfléchiront à la parole suivante
seront dans ce cas: «L'humanité doit travailler sans cesse à engendrer
quelques grands hommes ... cela et nulle autre chose doit être sa
tâche.» Combien volontiers voudrait-on appliquer à la société et à
son but un enseignement que l'on peut tirer de l'étude de toutes
les espèces du monde animal et végétal. On constatera alors que
seuls importent quelques exemplaires supérieurs, où seul ce qui est
extraordinaire, puissant, compliqué et terrible joue un rôle; on le
ferait volontiers, si les préjugés que l'on tient de l'éducation
n'y opposaient la plus vive résistance. Il est en somme facile de
comprendre que le but de l'évolution se trouve réalisé quand une
espèce a atteint sa limite extrême et qu'elle a réalisé le type
intermédiaire qui conduit à une espèce supérieure, et non point lorsque
l'espèce présente un nombre considérable d'exemplaires pareils et
que ces exemplaires jouissent du plus grand bien-être ou même qu'ils
sont les derniers venus dans la même catégorie. Ce but semble être
réalisé tout au contraire par les existences qui paraissent dispersées
au hasard et qui rencontrent ça et là des conditions favorables à
leur développement. On devrait comprendre tout aussi aisément que
l'humanité, étant capable d'arriver à la conscience de son but, a
le devoir de rechercher et d'établir ces conditions favorables,
nécessaires à la création de grands hommes rédempteurs. Mais voilà que
l'on soulève je ne sais trop quelles objections: on prétend que le but
final doit être dans le bonheur de tous ou du plus grand nombre, qu'il
faut le chercher dans l'épanouissement des grandes communautés, et si
quelqu'un se décide en hâte à sacrifier sa vie au service d'un Etat, il
y mettrait beaucoup plus de façons et il y réfléchirait à deux fois si
ce sacrifice était réclamé non pas par un Etat, mais par un individu.
Il paraît absurde qu'un homme puisse exister à cause d'un autre homme.
Qu'il existe au contraire pour tous les autres, ou du moins pour le
plus grand nombre possible! Voilà ce que l'on exige! Mais, brave
homme que tu es, serait-il donc moins absurde de laisser décider le
nombre quand il s'agit de mérite et de valeur? Car la question se
pose ainsi: Comment ta vie, la vie de l'individu, atteint-elle sa
valeur la plus haute, sa signification la plus profonde? Comment faire
pour la gaspiller le moins possible? Cela ne peut être qu'en vivant
au profit des exemplaires les plus rares et les plus précieux, non
point au profit du plus grand nombre, c'est-à-dire, individuellement,
des exemplaires les plus précieux. Il faut précisément implanter et
cultiver dans l'âme du jeune homme ce sentiment qu'il est lui-même
en quelque sorte une œuvre manquée de la nature, mais qu'il est
en même temps le témoignage des intentions les plus hautes et les
plus merveilleuses de cette artiste. Elle n'a pas atteint son but,
devra-t-il se dire, mais je veux honorer sa haute intention en me
mettant à son service, de façon à ce que, un jour, elle réussisse mieux.
Avec ce dessein il se place dans le domaine de la culture, car
celle-ci est, pour chacun, l'enfant de la connaissance de soi et
du sentiment de l'insuffisance individuelle. Chacun de ceux qui se
déclarent son partisan déclare par là: «Je vois au-dessus de moi
quelque chose de supérieur et de plus humain que moi-même; aidez-moi
tous pour que je parvienne à l'atteindre, de même que je veux aider
tous ceux qui témoignent comme moi et qui souffrent du même mal que
moi, pour qu'enfin puisse naître de nouveau l'homme qui se sent complet
et infini, dans la connaissance et dans l'amour, dans la contemplation
et dans le pouvoir, l'homme qui, dans sa totalité, tient à la nature,
juge et évaluateur des choses.» Il est difficile de placer quelqu'un
dans cette condition d'intrépide connaissance de soi-même, parce qu'il
est impossible d'enseigner l'amour. L'amour seul permet à l'âme de
se juger elle-même avec un regard lucide, analyseur et méprisant et
l'anime du désir de voir plus loin qu'elle-même, pour s'enquérir,
de toutes ses forces, d'un moi supérieur, qui se tient encore caché
quelque part. Donc, celui-là seul qui s'est attaché de tout cœur à un
grand homme, quel qu'il soit, reçoit par là _la première consécration
de la culture_. Les signes qui la font reconnaître sont l'humilité
sans dépit, la haine que l'on a de sa propre étroitesse et de son
manque d'élan, la compassion avec le génie qui sut s'arracher toujours
à nouveau de notre atmosphère lourde et sèche, la divination de tous
ceux qui se développent et qui luttent et, enfin, la conviction de
rencontrer presque partout la nature dans sa détresse, la nature
qui tente de s'approcher de l'homme, qui s'aperçoit avec douleur
que l'œuvre est encore manquée, bien qu'elle puisse enregistrer des
réussites partielles, des traits, des esquisses de l'œuvre parfaite.
Il en est alors des hommes au milieu desquels nous vivons comme d'une
accumulation d'ébauches artistiques et précieuses, où tout nous invite
à mettre la main à la pâte, à terminer, à assembler ce qui doit être
réuni, à compléter ce qui aspire à la perfection.
J' ai appelé «la première consécration de la culture» cette somme de
conditions intérieures. Il me faut maintenant peindre l'effet de la
_seconde_ consécration et je sais fort bien qu'ici ma tâche est plus
difficile, car il convient de faire le passage entre le fait intime
et l'appréciation du fait extérieur; le regard doit se porter au loin
pour retrouver, dans l'agitation du vaste monde, ce désir de culture
tel qu'il le connaît d'après ces premières expériences. L'individu
doit utiliser ses désirs et ses aspirations comme un _chiffre_ qui lui
permet de lire dès lors les aspirations des hommes. Mais, là encore,
il ne faut pas qu'il s'arrête. De ce degré il devra s'élever au degré
supérieur. La culture n'exige pas seulement de lui ces expériences
personnelles, non seulement l'appréciation du monde extérieur qui
l'entoure, mais encore et principalement un acte déterminé, à savoir,
la lutte pour la culture et la guerre à toutes les influences, toutes
les habitudes, toutes les lois, toutes les institutions dans les
quelles il ne reconnaît pas son but, la production du génie.
Celui là donc qui est capable de se placer sur le second degré est
frappé tout d'abord de voir combien _ce but_ échappe généralement à la
sphère de la connaissance, combien, par contre, la préoccupation de la
culture est universelle et combien sont énormes les forces que l'on
emploie à son service. On se demande avec étonnement si une pareille
connaissance est indispensable. La nature n'atteindrait-elle pas son
but, lors même que le plus grand nombre saurait mal déterminer la
raison de ses propres préoccupations? Celui qui s'est habitué à croire
beaucoup en la finalité inconsciente de la nature n'aura pas de peine à
répondre: «Il en est ainsi! Laissez les hommes dire et penser ce qu'ils
veulent de leur but final, ils ont conscience qu'une obscure poussée
les mène sur le droit chemin.»
Pour pouvoir soulever ici des objections, il faut avoir vécu quelque
peu; mais celui qui est véritablement convaincu que c'est le but de
la culture d'accélérer la venue des grands hommes et que la culture
ne saurait avoir d'autre but, et qui compare maintenant, celui-là
s'apercevra que la formation d'un pareil homme, malgré tout l'étalage
et la pompe de la culture, ne se distingue pas beaucoup d'une cruauté
persistante, telle qu'on l'inflige aux animaux. Il jugera alors qu'il
est nécessaire que «l'obscure poussée» soit enfin remplacée par une
volonté constante. Un autre argument se présentera encore à son esprit:
il ne faut plus qu'il soit possible que cet instinct, inconscient de
son but, cette obscure poussée tant vantée, soient utilisés à des fins
toutes différentes et conduits sur des chemins où ce but supérieur, la
création du génie, ne pourra jamais être atteint. Il existe, hélas!
une sorte de culture profanée et asservie! Pour s'en apercevoir, il
suffit de regarder autour de soi. Ce sont précisément les forces qui
prétendent aujourd'hui accélérer la culture de la façon la plus active
qui sont animées d'arrière-pensées et dont l'activité en faveur de la
culture n'est ni pure ni désintéressée.
Voici tout d'abord _l'égoïsme des acquéreurs_, qui a besoin de se
servir de la culture et qui, par gratitude, lui vient en aide, mais
qui voudrait également lui prescrire son but et ses limites. C'est de
ce côté-là que vient le théorème et le sorite qui disent à peu près
ceci: Autant de connaissance et de culture que possible, pour cela
autant de besoins que possible, pour cela autant de production que
possible, pour cela autant de gain et de bonheur que possible. Telle
est la formule séductrice. Les adhérents de la culture définiraient
celle-ci: l'intelligence que l'on mettrait à accommoder ses besoins et
leur satisfaction à l'époque actuelle, en disposant, en même temps,
des meilleurs moyens pour gagner de l'argent aussi facilement que
possible. Former autant d'hommes que possible qui circuleraient à peu
près comme une monnaie a cours, c'est à cela qu'ils viseraient, et,
d'après cette conception, un peuple serait d'autant plus heureux qu'il
posséderait beaucoup de ces hommes qui circuleraient comme argent
courant. C'est pourquoi les établissements pédagogiques modernes se
proposeraient de développer chacun de leurs élèves selon sa valeur, à
devenir _courant_, à l'éduquer de telle sorte qu'il puisse bénéficier,
selon la mesure de sa compétence et de son savoir, de la plus grande
somme de bonheur et d'avantages. On exige ici que l'individu, appuyé
sur une pareille culture générale, soit capable de se taxer exactement
lui-même de façon à savoir ce qu'il doit exiger de la vie. Et, en fin
de compte, on affirme qu'il existe une union naturelle et nécessaire
«de l'intelligence et de la propriété», «de la richesse et de la
culture», mieux encore, que cette union est une nécessité _morale_.
Toute culture paraît répréhensible qui rend solitaire, qui impose
des buts plus élevés que l'argent et le profit, qui use de beaucoup
de temps. On a l'habitude de calomnier ces façons plus sérieuses de
cultiver l'esprit en le traitant d'«égoïsme raffiné» ou d'«épicuréisme
immoral». Il est vrai que pour se conformer ici à la mode courante, on
prise précisément le contraire, à savoir une culture rapide qui mène à
devenir bientôt un être qui gagne de l'argent et que cette culture soit
juste assez profonde pour que cet être puisse gagner beaucoup d'argent.
On ne permet à l'homme qu'autant de culture qu'il en est besoin dans
l'intérêt du profit général et des usages du monde, mais on l'exige
aussi de lui. On dit, en résumé, que l'homme a un droit indispensable
au bonheur sur la terre, c'est pourquoi la culture lui est nécessaire,
mais à cause de cela seulement!
Voici, en second lieu, l'_égoïsme de l'Etat_, car l'Etat exige
également une généralisation et un développement aussi considérables
que possible de la culture et il tient entre les mains les instruments
les plus efficaces pour satisfaire ses désirs. En admettant qu'il se
sache assez fort pour pouvoir non seulement enlever les entraves mais
encore pour imposer son joug à temps, en admettant que son fondement
soit assez large pour pouvoir supporter tout l'édifice de la culture,
c'est lui qui, dans la lutte avec les autres Etats, bénéficiera
toujours lui-même de la vulgarisation de la culture parmi ses citoyens.
Partout où l'on parle maintenant «d'Etats civilisés» on impose la tâche
de développer les facultés intellectuelles d'une génération, au point
que ces facultés servent et soient utiles aux institutions établies,
mais on n'admet pas que ce développement aille plus loin. Il en est
comme d'un ruisseau de montagne, détourné partiellement de son cours
par des digues et des barrages, pour que sa force motrice serve à faire
tourner un moulin, tandis que si son courant impétueux était utilisé
tout entier, il deviendrait plutôt dangereux qu'utile pour le moulin.
Le déchaînement apparent des forces se présente ainsi plutôt comme une
contrainte. Qu'on se rappelle plutôt ce qu'est devenu le christianisme
au cours des temps et sous la domination égoïste de l'Etat. Le
christianisme est certainement la révélation la plus pure de ce besoin
de culture et de la création toujours renouvelée des saints. Mais,
comme il a été utilisé de cent façons pour faire tourner les moulins
des pouvoirs publics, il s'est peu à peu corrompu jusqu'à la moelle,
il est devenu hypocrite et mensonger et il a dégénéré jusqu'à être en
contradiction avec son but primitif. Sa dernière aventure, la Réforme
allemande, n'aurait eu que la durée d'un feu de paille, si elle n'avait
puisé une nouvelle force et de nouvelles ardeurs dans la lutte et les
incendies des Etats.