C'est en cela, je le répète, que Schopenhauer est grand, qu'il

poursuit cette image, comme Hamlet poursuivit le spectre, sans se

laisser détourner à la manière des savants, ou sans s'abandonner à la

scolastique abstraite, comme c'est le sort des dialecticiens indomptés.

L'étude des demi-philosophes n'a d'attrait que parce que l'on se

rend compte que ceux-ci tombent toujours, dans les constructions

édifiées par les grandes philosophies, sur les endroits où il est

possible d'exercer la critique savante, où la réflexion, le doute, la

contradiction sont permis. De la sorte, ils échappent aux exigences de

la grande philosophie qui, dans son ensemble, affirme toujours qu'elle

est l'échange de la vie et que par elle on peut apprendre le sens de

sa propre vie. Et, inversement, il te suffira de savoir lire dans ta

propre vie pour y deviner les hiéroglyphes de la vie universelle.

Voilà aussi l'interprétation qu'il faudra toujours donner en premier

lieu à la philosophie de Schopenhauer; elle devra être individuelle,

comme un retour de l'individu à lui-même, pour qu'il comprenne sa

propre misère et ses propres besoins, sa propre limitation, et qu'il

connaisse les antidotes et les consolations qui ne peuvent être que

le sacrifice de son propre moi, la soumission aux intentions les plus

nobles, avant tout à la justice et à la miséricorde. Schopenhauer

nous apprend à distinguer entre l'augmentation réelle et apparente du

bonheur humain; il nous montre comment ni le fait de s'enrichir ni le

fait d'acquérir des honneurs et des connaissances ne peuvent tirer

l'individu du mécontentement que lui cause la non-valeur de sa vie et

comment l'aspiration à ces biens n'a de sens que quand on l'éclaire par

un but supérieur et universel: acquérir de la puissance pour aider la

nature et corriger quelque peu ses folies et ses maladresses. Il s'agit

tout d'abord d'agir pour soi-même, mais par soi-même, enfin, pour la

collectivité. C'est là, à vrai dire, une tendance qui ne peut aboutir

qu'à une profonde résignation, car que peut-on améliorer encore dans

l'individu et dans la généralité?

Si nous appliquons ces paroles à Schopenhauer, nous touchons au

troisième danger, le plus particulier celui-là, au milieu duquel il

vivait et qui se tenait caché dans l'édifice même de son être. Tout

homme trouve en lui-même une limitation, aussi bien de ses dons que

de sa volonté morale, qui le remplit de désirs et de mélancolie; de

même que le sentiment de son péché le fait aspirer à la sainteté: en

tant qu'être intellectuel il porte en lui l'appétit profond du génie.

C'est ici que nous touchons à la racine véritable de toute culture et

si j'entends par là le désir de l'homme de renaître génie ou saint, je

sais qu'on n'a pas besoin d'être bouddhiste pour comprendre ce mythe.

Partout où nous trouvons ces dons intellectuels sans ce désir, dans

les milieux savants aussi bien que parmi les gens qui se prétendent

cultivés, ils n'éveillent chez nous que de la répugnance ou du dégoût;

car nous nous doutons que de pareils hommes, avec tout leur esprit,

ne développent point, mais entravent tout au contraire toute culture

qui serait en train de naître, de même que la création du génie qui

est le but de toute culture. Il y a là un état d'endurcissement qui

équivaut, par sa valeur, à cette vertu fière d'elle-même, habituelle

et froide, qui est ce qu'il y a de plus éloigné et qui éloigne le

plus de la sainteté véritable. La nature de Schopenhauer était

double. Condition singulière et particulièrement dangereuse! Peu de

penseurs ont ressenti, dans une pareille mesure et avec une certitude

incomparable, que le génie habitait en eux. Le génie de Schopenhauer

lui permettait ce qu'il y a de plus haut et qu'il n'y aurait pas de

sillon plus profond que celui que le soc de sa charrue graverait dans

le sol de la nouvelle humanité. C'est ainsi qu'une moitié de son être,

rassasiée et pleine, restait sans désirs, certaine de sa force; c'est

ainsi qu'il accomplissait sa tâche avec grandeur et dignité, dans sa

perfection victorieuse. Dans l'autre moitié de son être s'agitait

un désir impétueux; nous comprenons son désir en apprenant qu'il se

détourna avec un regard douloureux du grand fondateur de la Trappe,

Rancé, en s'écriant: «C'est affaire de la grâce.» Car le génie aspire

profondément à la sainteté, parce que du haut de son observatoire

il a vu plus loin et plus clairement que tout autre homme; plus

profondément, jusqu'à la réconciliation de l'Etre et du Connaître;

plus loin jusqu'au royaume de la paix et de la négation du vouloir,

au delà, jusqu'à l'autre rive dont parlent les Hindous. Mais c'est

là précisément ce qu'il y a de merveilleux: combien la nature de

Schopenhauer a dû être incompréhensible et indestructible, si ce désir

même n'a pas pu la détruire, mais ne l'a pas non plus endurcie! Ce que

cela signifie, chacun le comprendra dans la mesure où il peut se juger

lui-même; mais dans toute sa gravité personne ne sera en mesure de le

comprendre.

Plus on réfléchit aux trois dangers que je viens de décrire, plus il

semblera étrange que Schopenhauer ait pu s'en défendre avec une telle

vigueur et qu'il ait pu sortir de la lutte dans un tel état de santé. A

vrai dire, il conserva des cicatrices et des blessures ouvertes et un

état d'esprit qui paraîtra un peu trop rude et parfois trop belliqueux.

Le plus grand homme même voit s'élever au-dessus de lui son propre

idéal. Que Schopenhauer puisse être donné en exemple, cela est certain,

malgré toutes ces cicatrices et toutes ces tares. On pourrait même dire

que ce que son être avait d'imparfait et de trop humain nous rapproche

précisément de lui dans le sens le plus humain, car nous voyons en lui

quelqu'un qui souffre et un compagnon d'infortune, sans nous arrêter

seulement à l'altière réserve du génie.

Ces trois dangers constitutionnels qui menacent Schopenhauer nous

menacent tous. Chacun porte en lui une originalité productive qui

est le noyau même de son être; et s'il est conscient de cette

originalité une étrange auréole se dessine autour de lui, celle de

l'extraordinaire. Pour la plupart des gens, c'est là quelque chose

d'insupportable, parce qu'ils sont paresseux et que toute originalité

est chargée de chaînes pénibles et lourdes à porter. Il n'en faut point

douter, pour l'être extraordinaire qui se charge de ces chaînes, la vie

sera privée de tout ce que l'on désire durant sa jeunesse, la sévérité,

la sûreté d'une carrière facile, l'honneur; son sort, que lui offriront

en cadeau ses prochains, sera l'isolement; où qu'il vive ce sera pour

lui le désert et la caverne. Qu'il prenne alors garde à ne pas se

laisser asservir, à ne pas être affligé et mélancolique! C'est pourquoi

il devra s'entourer des images de bons et braves lutteurs tels que

Schopenhauer en fut un. Mais le second danger qui menaça Schopenhauer

n'est pas rare non plus. De-ci de-là quelqu'un est doué par la nature

de perspicacité, ses pensées suivent volontiers la double voie de la

dialectique; il lui arrive alors facilement de lâcher étourdiment la

bride à ses talents, au point qu'il se laisse périr en tant qu'homme

et qu'il ne vit même pour ainsi dire plus qu'une vie de fantôme dans

la «science pure», habitué à rechercher dans les choses le pour et

le contre, il ne comprend plus rien à la vérité et qu'il lui faille

vivre sans courage et sans confiance, dans la négation, le doute, la

corrosion, le mécontentement, abandonné aux derniers espoirs, attendant

les déceptions et affirmant qu' «un chien même ne voudrait plus vivre

ainsi!»

Le troisième danger c'est l'endurcissement, tant au point de vue

moral qu'au point de vue intellectuel; l'homme déchire le lien qui le

rattachait à son idéal; il cesse d'être fécond sur tel ou tel domaine,

il renonce à se développer et, au sens de la culture, il devient

nuisible ou inutile. L'originalité de son être s'est résolue en un

atome indivisible et isolé, en une masse refroidie. Ainsi l'originalité

aussi bien que la crainte de l'originalité peuvent faire périr

quelqu'un; il trouvera sa perte dans son moi, aussi bien que dans le

renoncement au moi, dans le désir comme dans l'endurcissement. Vivre,

n'est-ce pas d'une façon générale être en danger?

En dehors de ces dangers de toute sa constitution, auxquels

Schopenhauer aurait pu être exposé--quel que soit le siècle au cours

duquel il ait vécu--il y a encore les dangers que son _époque_ lui

faisait courir. Cette distinction entre les dangers constitutionnels et

les dangers de l'époque est essentielle pour comprendre ce qu'il y a

de symbolique et d'éducatif dans la nature de Schopenhauer. Imaginons

l'œil du philosophe posé sur l'existence: il veut en fixer à nouveau

la valeur. Car ce fut toujours le travail particulier de tous les

grands penseurs d'être les législateurs pour la mesure, la monnaie et

le poids des choses. Que d'obstacles se dressent en face de lui, quand

l'humanité qu'il aperçoit devant ses yeux est un fruit flétri et rongé

des vers! Combien il lui faut ajouter à la valeur médiocre du temps

présent, pour pouvoir rendre justice à l'existence dans sa totalité!

S'il est utile d'étudier l'histoire des peuples anciens et étrangers,

cette étude est particulièrement précieuse pour le philosophe qui veut

formuler un jugement équitable sur l'ensemble des destinées humaines

sans se contenter de l'humanité moyenne, voulant connaître les plus

hautes destinées réservées aux individus et aux peuples tout entiers.

Or, tout ce qui appartient au présent est indiscret, l'œil s'en voit

influencé et déterminé, lors même que le philosophe ne le veut point;

involontairement, sans une appréciation d'ensemble, on le taxe trop

haut. C'est pourquoi le philosophe doit évaluer son temps, en le

différenciant exactement des autres époques, surmontant à part lui le

présent même dans l'image que celui-ci donne de la vie; et, dans ce

cas, surmonter le présent c'est le rendre imperceptible, le masquer en

quelque sorte sous d'autres couleurs. C'est là une tâche difficile,

presque impossible à résoudre.

Le jugement des anciens philosophes grecs sur la valeur de l'existence

a une toute autre signification qu'un jugement moderne, parce que ces

philosophes voyaient devant et autour d'eux la vie elle-même dans

sa pleine perfection, et parce que chez eux le sentiment du penseur

n'était pas troublé comme chez nous par l'antinomie entre le désir

de liberté, de beauté, de majesté de la vie et l'instinct de vérité

qui se pose cette question: «Que vaut au juste la vie?» Pour tous les

temps, il importe de savoir ce qu'Empédocle a affirmé au sujet de la

vie, alors que la joie de vivre, vigoureuse et exubérante, animait la

culture grecque. Son jugement est d'un poids d'autant plus considérable

qu'il n'est contredit par aucun jugement contraire d'aucun grand

philosophe de la même grande époque. C'est lui qui parle avec le

plus de précision, mais, au fond, si l'on sait ouvrir les oreilles,

ils disent tous la même chose. Un penseur moderne, je l'ai déjà dit,

souffrira toujours d'un désir non réalisé, il exigera qu'on lui montre

de nouveau de la vie, de la vie vraie, rouge et saine, pour qu'il

formule ensuite son jugement sur elle. Pour lui, du moins, il estimera

qu'il est nécessaire qu'il soit un homme vivant avant d'avoir le droit

de croire qu'il peut être un juge équitable. Voilà pourquoi ce sont

précisément les nouveaux philosophes qui font partie des plus puissants

accélérateurs de la vie; voilà pourquoi ils aspirent à s'évader de leur

propre époque affaiblie, vers une nouvelle culture, vers une nature

transfigurée. Mais chez eux cette aspiration est aussi un _danger_. En

eux combat le réformateur de la vie et le philosophe, c'est-à-dire le

juge de la vie. De quelque côté que penche la victoire ce sera toujours

une victoire accompagnée de pertes. Comment donc Schopenhauer a-t-il

échappé à ce dernier danger?

Si tout grand homme doit avant tout être considéré comme l'enfant

authentique de son temps et souffre certainement de toutes ses

infirmités d'une façon plus intense et plus sensible que tous les

hommes moindres, la lutte d'un pareil grand homme _contre_ son temps

n'est en apparence qu'une lutte insensée et destructive contre

lui-même. En apparence seulement, car en combattant son temps il combat

ce qui l'empêche d'être grand, c'est-à-dire libre et complètement

lui-même, il s'ensuit que son inimitié est au fond dirigée précisément

contre ce qui n'est pas lui-même, bien qu'il en soit lui-même affligé,

c'est-à-dire contre l'impur mélange et l'impur côte-à-côte de

choses qui ne sauraient se mêler et se confondre, contre la soudure

artificielle de l'actuel et de l'inactuel. En fin de compte, le

prétendu enfant de l'époque apparaît seulement comme un enfant utérin

de celle-ci. Ainsi Schopenhauer, dès sa plus tendre jeunesse, s'éleva

contre cette mère indigne, fausse et vaniteuse qu'est notre époque,

et, en l'expulsant en quelque sorte de lui-même, il purifia et guérit

son être et se retrouva lui-même dans toute la santé et la pureté qui

lui appartenaient. C'est pourquoi les écrits de Schopenhauer doivent

être utilisés comme des miroirs du temps et cela ne tient certainement

pas à un défaut du miroir si tout ce qui est actuel y apparaît comme

déformé par la maladie, amaigri et pâle, avec les yeux caves et la mine

fatiguée, expression visible des souffrances de cette hérédité mauvaise.

Chez Schopenhauer, le désir d'une nature vigoureuse, d'une humanité

saine et simple n'était que le désir de se retrouver lui-même; et sitôt

qu'il eut vaincu en lui l'esprit du temps, il découvrit nécessairement

aussi le génie qui cuvait en son âme. Le secret de son être lui fut

alors révélé, le dessein de lui cacher ce génie qu'avait cette marâtre,

notre temps, fut mis à néant. L'empire de la nature transfigurée était

découvert! Dès lors, quand il tournait son regard intrépide vers la

question: «Que vaut la vie?» il n'avait plus à condamner une époque

confuse et affadie, une existence obscure et hypocrite. Il savait bien

qu'on peut trouver et atteindre sur cette terre quelque chose de plus

altier et de plus pur qu'une existence aussi actuelle et que ce serait

pour chacun faire injustice à la vie que de ne la connaître et évaluer

que d'après la laideur de cet aspect. Non, le génie seul est invoqué

maintenant, afin de savoir s'il peut justifier le fruit suprême de la

vie, peut-être la vie elle-même. L'homme magnifique et créateur doit

répondre à ces questions: «Peux-tu justifier du fond du cœur cette

existence? Te suffit-elle? Veux-tu être son avocat, son sauveur? Une

seule affirmation véridique de ta bouche libérera la vie sur laquelle

pèse une si lourde accusation.» Que répondras-tu?--Tu donneras la

réponse d'Empédocle.

4.

Que cette dernière indication demeure provisoirement incomprise, cela

est de peu d'importance. Pour moi, il s'agit maintenant de quelque

chose de très simple, d'expliquer comment nous tous nous sommes à

même de taire notre éducation, _contre_ ce temps, en nous servant de

l'intermédiaire de Schopenhauer, parce que nous avons l'avantage de

_connaître_ véritablement notre temps par son entremise. Est-ce là

véritablement un avantage? ce qui est certain, c'est que, dans quelques

siècles, cette connaissance ne sera plus possible. Je me divertis à

l'idée que bientôt l'humanité sera dégoûtée de la lecture aussi bien

que des écrivains, qu'un jour le savant se mettra à réfléchir, fera

son testament et ordonnera que son corps soit brûlé au milieu de

ses livres, surtout des siens. Et si les forêts devenaient de plus

en plus rares, ne serait-il pas temps de traiter les bibliothèques

comme des matières combustibles, comme du bois, de la paille ou de la

broussaille. La plupart des livres ne sont-ils pas nés des vapeurs et

des fumées qui sortent du cerveau, qu'ils redeviennent donc vapeurs et

fumées. Et, s'il n'y avait pas de feu en eux, que le feu les punisse!

Il serait, par conséquent, possible que, pour un siècle à venir, notre

époque soit précisément considérée comme _sœculum obscurum_, parce que

ses produits ont servi avec le plus d'empressement et le plus longtemps

à se chauffer. Comme nous sommes donc heureux de pouvoir connaître

encore ce temps! Car, s'il y a un intérêt quelconque à s'occuper de

son temps, il est heureux qu'on puisse le faire d'une façon aussi

consciencieuse que possible, de telle sorte qu'on ne conservera aucun

doute à son sujet. Et c'est précisément le cas de Schopenhauer.

Certes, le bonheur serait infiniment plus grand si cet examen pouvait

aboutir à la constatation qu'il n'a jamais rien existé de plus fin et

de plus riche en espérance que notre époque. Or, il y a actuellement,

dans un coin quelconque du monde, par exemple en Allemagne, des gens

naïfs qui se préparent à croire quelque chose de semblable, qui vont

même jusqu'à affirmer sérieusement que, depuis quelques années, le

monde a été amélioré et que celui qui élève, au sujet de l'existence,

de sérieuses et sombres objections se voit démenti par les «faits». Car

il en est ainsi selon eux: la fondation du nouvel empire allemand est

le coup le plus décisif et le plus écrasant contre toute philosophie

«pessimiste». Ils l'affirment et n'en veulent point démordre.

Or, celui qui se pose la question de savoir quel est, dans notre temps,

le rôle du philosophe en tant qu'éducateur, doit s'expliquer au sujet

de cette opinion très répandue, en particulier dans les universités,

et il le fera de la façon suivante. C'est une honte de voir qu'une

flatterie aussi répugnante et aussi servile puisse être exprimée et

répétée par des hommes qui se prétendent intelligents et honorables.

Et c'est en outre une preuve que l'on ne se doute même plus combien

le sérieux de la philosophie est éloigné du sérieux d'un journal.

De pareils hommes ont perdu non seulement ce qui leur restait de

sentiments philosophiques, mais encore de sentiments religieux. Ils

ont remplacé tout cela, non peut-être par l'optimisme, mais par le

journalisme, par l'esprit du jour et le manque d'esprit des feuilles

quotidiennes. Toute philosophie qui croit qu'un événement politique

peut déplacer ou même résoudre le problème de l'existence est une

philosophie de plaisanteries, une philosophie de mauvais aloi. Depuis

que le monde existe on a souvent fondé des Etats; c'est là une vieille

histoire! Comment une innovation politique devrait-elle suffire pour

faire, une fois pour toutes, des hommes de joyeux habitants de la

terre? Si quelqu'un croit, cependant, de tout son cœur que cela est

possible, qu'il se présente, car il mérite vraiment d'être nommé

professeur de philosophie à une université allemande, comme Harms à

Berlin, Jürgen Meyer à Bonn et Carrière à Munich.

Mais ici nous apercevons la conséquence de cette doctrine, prêchée

récemment encore sur les toits, et qui consiste à affirmer que l'Etat

est le but suprême de l'humanité et que, pour l'homme, il n'est pas

de but supérieur à celui de servir l'Etat; ce en quoi je ne reconnais

pas un retour au paganisme, mais à la sottise. Il se peut qu'un pareil

homme, qui voit dans le service de l'Etat son devoir suprême, ne sache

véritablement pas quels sont les devoirs suprêmes. Cela n'empêche pas

qu'il y ait encore de l'autre côté des hommes et des devoirs, et l'un

de ces devoirs qui, pour moi du moins, apparaît comme supérieur au

service de l'Etat, incite à détruire la sottise sous toutes ses formes,

même sous la forme qu'elle prend ici. C'est pourquoi je m'occupe à

l'heure présente d'une espèce d'homme dont la téléologie conduit un peu

plus haut que le bien d'un Etat, avec les philosophes et avec ceux-là

seulement par rapport à un domaine assez indépendant du bien de l'Etat,

celui de la culture. Parmi les nombreux anneaux qui, passés les uns à

travers les autres, forment l'humaine chose publique, les uns sont en

or, les autres en tombac.

Or, comment le philosophe regarde-t-il la culture de notre temps?

A vrai dire, sous un tout autre aspect que ces professeurs de

philosophie qui se réjouissent de leur état. Il lui semble presque

apercevoir une destruction et un arrachement complet de la culture,

quand il songe à la hâte générale, à l'accélération de ce mouvement

de chute, à l'impossibilité de toute vie contemplative et de toute

simplicité. Les eaux de la religion s'écoulent et laissent derrière

elles des marécages ou des étangs; les nations se séparent de nouveau,

se combattent les unes les autres et demandent à s'entre-déchirer.

Les sciences, pratiquées sans aucune mesure et dans le plus aveugle

laisser-faire s'éparpillent et dissolvent toute conviction solide; les

classes et les sociétés cultivées sont entraînées dans une grandiose et

méprisante exploitation financière. Jamais le monde n'a été davantage

le monde, jamais il n'a été plus pauvre en amour et en dons précieux.

Les professions savantes ne sont plus que des phares et des asiles,

au milieu de toute cette inquiétude frivole; leurs représentants

deviennent eux-mêmes chaque jour plus inquiets, ayant chaque jour

moins de pensées, moins d'amour. Tout se met au service de la barbarie

qui vient, l'art actuel et la science actuelle ne font pas exception!

L'homme cultivé est dégénéré au point qu'il est devenu le pire ennemi

de la culture, car il veut nier la maladie générale et il est un

obstacle pour les médecins. Ils se mettent en colère, les pauvres

bougres affaiblis, lorsque l'on parle de leurs faiblesses et que l'on

combat leur dangereux esprit mensonger. Ils voudraient faire croire

qu'ils ont remporté le prix sur tous les siècles et leurs démarches

sont animées d'une joie factice. Leurs façons de simuler le bonheur a

parfois quelque chose de saisissant, parce que leur bonheur est tout

à fait incompréhensible. On ne voudrait pas même leur demander, comme

fit Tannhœuser en s'adressant à Biterolf: «Qu'as-tu donc absorbé,

malheureux?» Car hélas! nous le savons mieux que personne. Il y a sur

nous l'oppression d'un jour d'hiver, nous habitons le voisinage d'une

haute montagne, notre vie est pleine de dangers et de privations. Toute

joie est brève et pâle tout rayon de soleil qui glisse sur nous du

sommet glacé. Soudain une musique retentit. C'est un vieillard qui joue

de l'orgue de barbarie et les danseurs tournent en rond... Le voyageur

est ému de ce spectacle: tout est si sauvage, si fermé, si incolore,

si désespéré et c'est là dedans que retentit un air joyeux, d'une joie

bruyante et irréfléchie! Mais déjà les brumes du soir prématuré jettent

leur ombre; les sons se perdent, les pas du voyageur crissent sur la

route; si loin qu'il peut voir, il n'aperçoit rien que la face déserte

et cruelle de la nature.

Pourtant, si l'on risque d'être accusé de partialité quand on ne

relève que la faiblesse du dessin et le manque de coloris dans

l'image de la vie moderne, le second aspect n'a cependant rien de

plus réjouissant et n'apparaît que sous une forme d'autant plus

inquiétante. Il existe certaines forces, des forces formidables, mais

sauvages et primesautières, des forces tout à fait impitoyables. On les

observe avec une attente inquiète, du même œil qu'on eut à regarder la

chaudière d'une cuisine infernale: à tout moment des bouillonnements

et des explosions peuvent se produire, annonçant de terribles

cataclysmes. Depuis un siècle nous sommes préparés à des commotions

fondamentales. Si, dans ces derniers temps, on tente d'opposer, à

ce penchant profondément moderne de renverser ou de faire sauter la

force constitutive de ce que l'on appelle l'Etat national, celui-ci

n'en constitue pas moins, et pour longtemps, une augmentation du péril

universel et de la menace qui pèse sur nos têtes. Nous ne nous laissons

pas induire en erreur par le fait que les individus se comportent comme

s'ils ne savaient rien de toutes ces préoccupations. Leur inquiétude

montre combien ils sont bien informés; ils pensent à eux-mêmes avec

une hâte et un exclusivisme qui ne se sont jamais rencontrés jusqu'à

présent; ils construisent et ils plantent pour eux seuls et pour un

seul jour; la chasse au bonheur n'est jamais si grande que quand elle

doit être faite aujourd'hui et demain; car après-demain déjà la chasse

sera peut-être fermée. Nous vivons à l'époque des atomes et du chaos

atomique.

Au moyen âge les forces adverses étaient à peu près contenues par

l'Eglise et elles s'assimilaient en une certaine mesure les unes aux

autres par la forte pression qu'exerçait l'Eglise. Lorsque le lien se

déchire et que la pression diminue, les unes se dressent contre les

autres. La Réforme décréta que certaines choses étaient _adiaphora_,

appartenant à des domaines qui ne devaient pas être déterminés par la

pensée religieuse; c'est à ce prix qu'elles eurent le droit de vivre

elles-mêmes. De même le christianisme, opposé à l'antiquité beaucoup

plus religieuse, maintient son existence à un prix semblable. Depuis

cette époque la séparation s'accentua toujours davantage. Aujourd'hui

presque tout ce qui existe sur terre n'est déterminé que par les forces

les plus grossières et les plus malignes, par l'égoïsme de ceux qui

acquièrent et par la tyrannie militaire. L'Etat, entre les mains de

cette tyrannie, de même que l'égoïsme de ceux qui possèdent, fait un

effort pour tout organiser à nouveau, par ses propres moyens, de façon

à servir de lien et de contrainte pour toutes les forces adverses.

Ce qui équivaut à dire que l'Etat souhaite que les hommes professent

pour lui le même culte idolâtre qu'ils avaient voué à l'Eglise. Avec

quel succès? Nous finirons par nous en apercevoir. En tous les cas,

nous nous trouvons encore aujourd'hui dans le fleuve du moyen âge, un

fleuve qui charrie des glaces. Le dégel l'a mis en mouvement et sa

puissance ravage tout sur son passage. Les glaçons s'entre-choquent et

s'accumulent; tous les rivages sont inondés et d'un accès dangereux. Il

est tout à fait impossible d'éviter la révolution, la révolution des

atomes. Mais quels sont les éléments indivisibles les plus petits de la

société humaine?

Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth · 第 2 / 19 段