J'appartiens à ces lecteurs de Schopenhauer qui, après qu'il

Note sur la Transcription.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les

erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Une

liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.

Marquage: _mots en gras_

CONSIDÉRATIONS INACTUELLES

DEUXIÈME SÉRIE

_OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_:

PAGES CHOISIES, publiées par HENRI ALBERT, avec une préface. Portrait

de Frédéric Nietzsche gravé sur bois par JULIEN TINAYRE 1 vol.

L'ORIGINE DE LA TRAGÉDIE, ou _Hellénisme et Pessimisme_, traduit par

JEAN MARNOLD et JACQUES MORLAND 1 vol.

CONSIDÉRATIONS INACTUELLES (_David Strauss. Les Etudes historiques_),

traduit par HENRI ALBERT 1 vol.

HUMAIN, TROP HUMAIN (Ire partie), traduit par A.-M. DESROUSSEAUX 2 vol.

LE VOYAGEUR ET SON OMBRE, _Opinions et Sentences mêlées_ (_Humain, trop

humain_, IIe partie), traduit par HENRI ALBERT 1 vol.

AURORE (_Réflexions sur les Préjugés moraux_); traduit par HENRI ALBERT

1 vol.

LE GAI SAVOIR (_La Gaya Scienza_), traduit par HENRI ALBERT 1 vol.

AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, traduit par HENRI ALBERT 1 vol.

PAR DELA LE BIEN ET LE MAL, _Prélude d'une philosophie de l'Avenir_,

traduit par HENRI ALBERT 1 vol.

LA GÉNÉALOGIE DE LA MORALE, traduit par HENRI ALBERT 1 vol.

LE CRÉPUSCULE DES IDOLES, LE CAS WAGNER, NIETZSCHE CONTRE WAGNER,

L'ANTÉCHRIST, traduits par HENRI ALBERT 1 vol.

LA VOLONTÉ DE PUISSANCE, _Essai d'une transmutation de toutes les

valeurs_, traduit par HENRI ALBERT 2 vol.

ECCE HOMO, suivi des POÉSIES, traduit par HENRI ALBERT 1 vol.

ŒUVRES COMPLÈTES DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE

PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE HENRI ALBERT

FRÉDÉRIC NIETZSCHE

Considérations inactuelles

DEUXIÈME SÉRIE

Schopenhauer éducateur

Richard Wagner à Bayreuth

TRADUIT PAR

HENRI ALBERT

[Illustration]

PARIS

MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMXXII

IL A ÉTÉ TIRÉ:

_12 exemplaires sur Hollande van Gelder numérotés à la presse de 1 à

12._

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

660

Tous droits de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

I

SCHOPENHAUER ÉDUCATEUR

(1874)

1.

Ce voyageur, qui avait vu beaucoup de pays et de peuples, et visité

plusieurs parties du monde, et à qui l'on demandait quel était le

caractère général qu'il avait retrouvé chez tous les hommes, répondait

que c'était leur penchant à la paresse. Certaines gens penseront

qu'il eût pu répondre avec plus de justesse: ils sont tous craintifs.

Au fond, tout homme sait fort bien qu'il n'est sur la terre qu'une

seule fois, en un exemplaire unique, et qu'aucun hasard, si singulier

qu'il soit, ne réunira, pour la seconde fois, en une seule unité,

quelque chose d'aussi multiple et d'aussi curieusement mêlé que lui.

Il le sait, mais il s'en cache, comme s'il avait mauvaise conscience.

Pourquoi? Par crainte du voisin, qui exige la convention et s'en

enveloppe lui-même. Mais qu'est-ce qui force l'individu à craindre

le voisin, à penser, à agir selon le mode du troupeau, et à ne pas

être content de lui-même? La pudeur peut-être chez certains, mais ils

sont rares. Chez le plus grand nombre, c'est le goût des aises, la

nonchalance, bref ce penchant à la paresse dont parle le voyageur. Il

a raison: les hommes sont encore plus paresseux que craintifs, et ce

qu'ils craignent le plus ce sont les embarras que leur occasionneraient

la sincérité et la loyauté absolues. Les artistes seuls détestent

cette attitude relâchée, faite de convention et d'opinions empruntées,

et ils dévoilent le mystère, ils montrent la mauvaise conscience de

chacun, affirmant que tout homme est un mystère unique. Ils osent

nous montrer l'homme tel qu'il est lui-même et lui seul, jusque

dans tous ses mouvements musculaires; et mieux encore, que, dans

la stricte conséquence de son individualité, il est beau et digne

d'être contemplé, qu'il est nouveau et incroyable comme toute œuvre

de la nature, et nullement ennuyeux. Quand le grand penseur méprise

les hommes, il méprise leur paresse, car c'est à cause d'elle qu'ils

ressemblent à une marchandise fabriquée, qu'ils paraissent sans

intérêt, indignes qu'on s'occupe d'eux et qu'on les éduque. L'homme qui

ne veut pas faire partie de la masse n'a qu'à cesser de s'accommoder de

celle-ci; qu'il obéisse à sa conscience qui lui dit: «Sois toi-même!

Tout ce que tu fais maintenant, tout ce que tu penses et tout ce que tu

désires, ce n'est pas toi qui le fais, le penses et le désires.»

Toute jeune âme entend cet appel de jour et de nuit, et il la fait

frémir, car elle devine la mesure de bonheur qui lui est départie

de toute éternité quand elle songe à sa véritable délivrance. Mais

ce bonheur elle ne saurait l'atteindre d'aucune façon, tant qu'elle

demeure prisonnière dans les chaînes des opinions et de la crainte.

Et combien, sans cette délivrance, la vie peut être désespérante et

dépourvue de signification! Il n'y a pas, dans la nature, de créature

plus morne et plus répugnante que l'homme qui a échappé à son génie, et

qui maintenant louche à droite et à gauche, derrière lui et partout.

En fin de compte, on ne peut plus même attaquer un pareil homme, car

il est tout de surface, sans noyau véritable; il est comme un vêtement

défraîchi, mis à neuf et que l'on fait bouffer, comme un fantôme

galonné qui ne peut plus inspirer la crainte et certainement pas la

pitié. Si l'on dit à juste titre du paresseux qu'il tue le temps,

il faut veiller sérieusement à ce qu'une époque qui place son salut

dans l'opinion publique, c'est-à-dire dans la paresse privée, soit

véritablement une fois mise à mort; je veux dire par là qu'elle doit

être rayée de l'histoire de la délivrance véritable de la vie. Combien

grande devra être la répugnance des générations futures, lorsqu'elles

auront à s'occuper de l'héritage de cette période au cours de laquelle

ce ne furent pas des hommes vivants qui gouvernèrent, mais des

apparences d'hommes pensant publiquement. A cause de cela notre époque

passera peut-être, aux yeux de quelque lointaine postérité, pour la

tranche la plus obscure et la plus immense de l'histoire, parce que la

plus inhumaine.

Je parcours les nouvelles rues de nos villes et j'imagine que de

toutes ces affreuses maisons construites par la génération de ceux qui

pensent publiquement il ne restera plus rien dans un siècle et qu'alors

les opinions de ces constructeurs de maisons se seront probablement

écroulées elles aussi. Combien, au contraire, ceux qui n'ont pas le

sentiment qu'ils sont les citoyens de ce temps ont le droit d'être

pleins d'espérance. S'ils étaient de ce temps ils contribueraient à sa

destruction et périraient avec lui, tandis qu'au contraire ils veulent

éveiller le temps à une vie nouvelle, pour se perpétuer dans cette vie

même.

Mais, lors même que l'avenir ne nous laisserait rien espérer,

la singulière existence que nous menons, précisément dans cet

«aujourd'hui», nous encourage le plus fortement à vivre selon

notre propre mesure, conformément à nos propres lois. N'est-il pas

inexplicable que nous vivions en ce moment, alors qu'un temps infini

nous a formés, que nous ne disposions que de notre brève existence

actuelle, au cours de laquelle nous devons montrer pourquoi et dans

quel dessein nous sommes nés précisément aujourd'hui? Nous avons à

répondre de notre existence devant nous-mêmes; c'est pourquoi nous

voulons être aussi les véritables pilotes de cette existence et ne pas

permettre que notre vie ressemble à un hasard sans idées directrices.

Il faut la traiter avec quelque peu d'audace et l'envisager

dangereusement, d'autant plus qu'au meilleur comme au pire des cas,

il ne peut nous arriver que de la perdre. Pourquoi s'attacher à

cette glèbe, pourquoi tenir à tel métier, pourquoi tendre l'oreille

pour écouter ce que dit le voisin? C'est bien «petite ville» que de

s'engager à des opinions qui ne comptent plus à des centaines de lieux

de distance. L'orient et l'occident n'ont d'autre valeur que celle de

quelques traits à la craie que quelqu'un dessine devant nos yeux pour

se moquer de notre poltronnerie.

«Je veux faire l'essai de parvenir à la liberté», se dit la jeune

âme; et elle devrait en être empêchée parce que le hasard veut que

deux nations se haïssent et se combattent, ou qu'il y ait une mer

entre deux parties du monde, ou qu'autour d'elle on enseigne une

religion qui pourtant, il y a quelques milliers d'années, n'existait

pas encore. «Tout cela, ce n'est pas toi, se dit-elle. Personne ne peut

te construire le pont sur lequel toi tu devras franchir le pont de la

vie, personne hormis toi seul.» Il est vrai qu'il existe d'innombrables

sentiers et d'innombrables ponts et d'innombrables demi-dieux qui

veulent te conduire à travers le fleuve; mais le prix qu'ils te

demanderont ce sera le sacrifice de toi-même; il faut que tu te donnes

en gage et que tu te perdes. Il y a dans le monde un seul chemin que

personne ne peut suivre en dehors de toi. Où conduit-il? Ne le demande

pas. Suis-le. Qui donc a prononcé ces paroles: «un homme ne s'élève

jamais plus haut que lorsqu'il ne sait pas où son chemin peut le

conduire?» Mais comment pouvons-nous nous retrouver nous-mêmes? Comment

l'homme peut-il se connaître? Ce sont là des questions difficiles à

résoudre. Si le lièvre a sept peaux, l'homme peut s'en enlever sept

fois septante sans qu'il puisse dire ensuite: «Cela est maintenant

véritablement toi, ce n'est plus seulement une enveloppe.» De plus,

c'est là un geste cruel et dangereux que de fouiller ainsi soi-même

sa chair pour descendre brutalement, par le plus court chemin, dans

le fond de son être. Comme il arrive facilement qu'on se blesse, sans

qu'aucun médecin puisse nous guérir! A quoi cela servirait-il, en

outre, si tout témoigne de notre être, nos amitiés et nos inimitiés,

notre regard et nos serrements de mains, notre mémoire et ce que nous

oublions, nos livres et les traits de notre plume? Mais il y a un moyen

pour faire cette enquête importante.

Que la jeune âme jette un coup d'œil sur sa vie passée et qu'elle se

pose cette question: Qui as-tu véritablement aimé jusqu'à présent?

Qu'est-ce qui t'a attiré et, tout à la fois, dominé et rendu heureux?

Fais défiler devant tes yeux la série des objets que tu as vénérés.

Peut-être leur essence et leur succession te révéleront-elles une

loi, la loi fondamentale, de ton être véritable. Compare ces objets,

rends-toi compte qu'ils se complètent, s'élargissent, se surpassent

et se transfigurent les uns les autres, qu'ils forment une échelle

dont tu t'es servi jusqu'à présent pour grimper jusqu'à toi. Car ton

essence véritable n'est pas profondément cachée au fond de toi-même;

elle est placée au-dessus de toi à une hauteur incommensurable, ou du

moins au-dessus de ce que tu considères généralement comme ton moi.

Tes vrais éducateurs, tes vrais formateurs te révèlent ce qui est la

véritable essence, le véritable noyau de ton être, quelque chose qui ne

peut s'obtenir ni par éducation, ni par discipline, quelque chose qui

est, en tous les cas, d'un accès difficile, dissimulé et paralysé. Tes

éducateurs ne sauraient être autre chose pour toi que tes libérateurs.

C'est le secret de toute culture, elle ne procure pas de membres

artificiels, un nez en cire ou des yeux à lunettes; par ces adjonctions

on n'obtient qu'une caricature de l'éducation. Mais la culture est une

délivrance; elle arrache l'ivraie, déblaye les décombres, éloigne le

ver qui blesse le tendre germe de la plante; elle projette des rayons

de lumière et de chaleur; elle est pareille à la chute bienfaisante

d'une pluie nocturne. Imitant et adorant la nature, lorsque celle ci

est maternelle et compatissante, elle accomplit l'œuvre de la nature

lorsqu'elle prévient ses coups impitoyables et cruels, pour les faire

tourner au bien, lorsqu'elle jette un voile sur ses impulsions de

marâtre et ses tristes déraisons.

Certes, il existe d'autres moyens de se retrouver, de revenir à

soi-même de l'engourdissement où l'on vit généralement comme enveloppé

d'un sombre nuage, mais je n'en connais point de meilleur que de

revenir à son éducateur, à celui qui nous a formés. Et c'est pourquoi

je veux me souvenir aujourd'hui de ce maître et de ce censeur dont je

puis me glorifier, d'Arthur Schopenhauer, quitte à rendre plus tard

hommage à d'autres encore.

2.

Si je veux décrire quel événement ce fut pour moi lorsque je jetai

un premier coup d'œil sur les écrits de Schopenhauer, il faut que je

m'arrête un peu à cette image qui, dans ma jeunesse, se présentait

à mon esprit, fréquente et impérieuse, comme nulle autre. Lorsque

je me laissais aller jadis à vagabonder à plaisir pour formuler des

souhaits, je me disais que le terrible effort et l'impérieux devoir

de m'éduquer moi-même pourraient m'être enlevés par le destin s'il

m'arrivait de trouver à temps un philosophe qui serait mon éducateur,

un vrai philosophe à qui l'on pourrait obéir sans hésitation parce

qu'on aurait plus confiance en lui qu'en soi-même. Il m'arrivait

alors de me demander quels seraient les principes en vertu desquels

il m'éduquerait, et je réfléchissais à ce qu'il penserait des deux

principes d'éducation en usage aujourd'hui. L'un exige de l'éducateur

qu'il reconnaisse immédiatement les dons particuliers de ses élèves

et qu'il dirige ensuite toutes les forces et toutes les facultés vers

cette unique vertu pour l'amener à la maturité véritable et à la

fécondité. L'autre maxime veut, par contre, que l'éducateur discerne

et cultive toutes les forces pour établir entre elles un rapport

harmonieux. Mais faudrait-il contraindre celui qui a un penchant décidé

vers l'orfèvrerie à cultiver, à cause de cela, la musique? Devrait-on

donner raison au père de Benvenuto Cellini, qui obligea son fils à

retourner toujours au «doux cornet», alors que celui-ci ne parlait de

son instrument qu'en l'appelant «ce maudit sifflet»? On n'approuvera

pas un pareil procédé en face de dons qui s'affirment avec tant de

précision. Cette maxime du développement harmonieux ne devrait donc

être appliquée que sur des natures plus faibles, qui sont peut-être un

repaire de besoins et de penchants, mais si on les prend isolément, ou

en bloc, ne signifient pas grand'chose.

Or, où donc trouvons-nous l'ensemble harmonieux et la consonance de

plusieurs voix en une seule nature, où donc admirons-nous davantage

l'harmonie, si ce n'est précisément chez des hommes tels que Cellini en

était un, des hommes chez qui tout, la connaissance, le désir, l'amour,

la haine tendaient vers un noyau, vers une force originelle et où naît

précisément, par la prépondérance impérieuse et souveraine de ce centre

vivant, un système harmonieux de mouvements? Il se peut donc que les

deux maximes ne soient pas du tout en contradiction. Peut-être l'une

affirme-t-elle seulement que l'homme doit avoir un centre et l'autre

qu'il doit avoir aussi une périphérie. Ce philosophe éducateur, dont je

rêvais à part moi, ne se contenterait probablement pas de découvrir la

force centrale, mais il saurait éviter aussi qu'elle exerce une action

destructive sur les autres forces: la tâche de son œuvre éducatrice

devrait être, à mon sens, de transformer l'homme tout entier en un

système solaire et planétaire, vivant et mouvant, et de reconnaître la

loi de sa mécanique supérieure.

Toujours est-il que ce philosophe me manquait et je continuai à

tâtonner çà et là. Je me rendis compte à quel point nous sommes

d'aspect misérable, nous autres hommes modernes, si on nous compare

aux Grecs et aux Romains, ne fût-ce que par rapport à la compréhension

sévère et sérieuse des tâches éducatrices. On peut parcourir toute

l'Allemagne avec le cœur animé d'un pareil besoin, on peut aller d'une

Université à l'autre sans trouver ce que l'on cherche; des désirs

infiniment moindres et beaucoup plus simples n'y trouvent pas leur

réalisation. Celui qui, parmi les Allemands, voudrait par exemple faire

sérieusement son éducation d'orateur, celui qui aurait l'intention de

se mettre à l'école de l'écrivain, ne trouverait nulle part ni maître,

ni école. On ne paraît pas encore avoir songé ici que parler et écrire

sont des arts qui ne peuvent être acquis sans la direction la plus

attentive et l'apprentissage le plus laborieux.

Mais rien ne démontre, d'une façon plus marquée et plus humiliante,

le sentiment de satisfaction prétentieuse que les contemporains

éprouvent à l'égard d'eux-mêmes, si ce n'est la médiocrité, moitié

parcimonieuse, moitié étourdie, des prétentions qu'ils imposent aux

éducateurs et aux maîtres. De quoi se contente-t-on, même parmi

les gens les plus distingués et les mieux éduqués, sous le nom de

«précepteur»! Quel ramassis de cerveaux confus et d'organisations

démodées est souvent désigné sous le nom de «gymnase» et trouvé

bon? Qu'est-ce qui nous suffit à tous comme établissement supérieur

d'instruction publique, comme Université, quels conducteurs, quelles

institutions, quand on songe à la difficulté de la tâche qui consiste

à éduquer un homme pour qu'il devienne un homme? Même la façon tant

admirée dont les savants allemands se jettent sur leur tâche montre

avant tout que ceux-ci pensent plus à la science qu'à l'humanité,

qu'on leur inculque le désir de se sacrifier à la science comme une

troupe perdue, pour dresser ensuite de nouvelles générations à ce

sacrifice. La fréquentation de la science, si elle n'est dirigée et

endiguée par les maximes les plus élevées de l'éducation, mais si on

la déchaîne toujours davantage, d'après le principe que «plus il y

en a, mieux cela vaudra», cette fréquentation est certainement aussi

dangereuse pour les savants que le principe économique du «laisser

faire» pour la moralité des peuples tout entiers. Qui donc se souvient

encore que l'éducation des savants, chez qui l'humanité ne doit être

ni abandonnée ni desséchée, est un des problèmes les plus difficiles!

Et pourtant on peut en apercevoir la difficulté si l'on fait attention

aux nombreux exemplaires qui ont été déformés par un abandon trop

précoce à la science et qui ont conservé de cette occupation même

une gibbosité. Mais il existe encore une preuve plus importante,

qui témoigne de l'absence de toute éducation supérieure, une preuve

plus imposante, plus dangereuse et, avant tout, plus générale, s'il

apparaît, dès l'abord, clairement pourquoi un orateur, un écrivain, ne

peuvent être éduqués aujourd'hui,--parce qu'il n'y a pour eux point

d'éducateurs--; s'il apparaît presque tout aussi clairement pourquoi

un savant s'altère et se tortille maintenant forcément l'esprit--parce

que c'est la science, c'est-à-dire une abstraction inhumaine qui doit

l'éduquer,--on peut se demander un jour où se trouvent au fond, pour

nous tous, savants et ignorants, nobles et vilains, les modèles moraux,

les célébrités parmi nos contemporains qui seraient l'incarnation

visible de toute morale créatrice de ce temps? Où donc a passé toute

réflexion au sujet des questions morales dont se sont préoccupées de

tous temps les sociétés les plus évoluées? Il n'existe plus d'hommes

illustres qui cultivent ces questions; personne ne se livre plus à des

méditations qui s'y rattachent; de fait, on se nourrit sur le capital

de moralité que nos ancêtres ont amassé et que nous ne nous entendons

pas à augmenter au lieu de le gaspiller; dans notre société, ou bien

on ne parle pas de pareilles choses, ou bien on en parle avec une

maladresse et une inexpérience naturalistes qui provoquent forcément

la répugnance. C'est au point que nos écoles et nos maîtres font

maintenant abstraction de toute éducation morale ou qu'ils se tirent

d'affaire avec des formules: et le mot vertu est un mot qui ne dit

plus rien ni au maître ni à l'élève, un mot de l'ancien temps dont on

sourit; et c'est pis encore lorsqu'on ne sourit pas, car alors on fait

l'hypocrite.

L'explication de cette mollesse et de l'étiage inférieur de toutes

les forces morales est difficile et compliquée. Mais nul ne peut

considérer l'influence du christianisme victorieux sur la moralité du

monde ancien, sans tenir compte aussi de la répercussion qu'exerce la

défaite du christianisme, c'est-à-dire le sort qui l'attend à notre

époque avec une certitude de plus en plus grande. Le christianisme,

par l'élévation de son idéal, a tellement renchéri sur les anciens

systèmes de morale et sur le naturel qui régnait également dans tous

ces systèmes, qu'en face de ce naturel les sens se sont émoussés

jusqu'à l'écœurement; ensuite, tout en admettant encore cette qualité

supérieure sans être capable de la réaliser, on n'était capable, quoi

qu'on en eût, de revenir au bien et à la grandeur, c'est-à-dire à

cette vertu antique. Dans ce va-et-vient entre le christianisme et

l'antiquité, entre un timide et mensonger christianisme de mœurs et

un goût de l'antiquité tout aussi découragé et tout aussi embarrassé,

vit l'homme moderne et il s'en trouve fort mal; la crainte héréditaire

du naturel et encore le charme renouvelé de ce naturel, le désir de

trouver un appui quel qu'il soit, la faiblesse de la connaissance qui

vacille entre le bien et le meilleur, tout cela engendre dans l'âme

moderne une inquiétude et un désordre qui la condamnent à être stérile

et sans joie. Jamais on n'avait davantage besoin d'éducateurs moraux et

jamais il ne fut plus improbable qu'on les trouverait. A des époques

où les médecins sont le plus nécessaires, dans les cas de grandes

épidémies, ils sont aussi le plus exposés au danger. Car où sont les

médecins de l'humanité moderne, assez bien portants et assez solides

sur leurs jambes pour pouvoir soutenir quelqu'un d'autre et le conduire

par la main? Il y a un certain assombrissement, une sorte d'apathie

qui pèse sur les meilleures personnalités de notre temps, un éternel

mécontentement provoqué par la lutte entre la simulation et la loyauté

qui se livre au fond de leur être, une inquiétude qui leur enlève

la confiance en eux-mêmes, et c'est celle qui les rend tout à fait

incapables d'être à la fois les conducteurs et les censeurs des autres.

C'est donc vraiment s'écarter du but de ses désirs que de s'imaginer

trouver comme éducateur un vrai philosophe qui pourrait nous sortir de

l'insuffisance conditionnée par la misère de notre époque, pour nous

enseigner à être de nouveau _simples_ et _honnêtes_ aussi bien dans

notre pensée que dans notre vie, c'est-à-dire inactuels, le mot pris

dans son sens le plus profond; car les hommes sont maintenant devenus

si multiples et si compliqués, qu'il leur faut devenir déloyaux dès

qu'ils veulent parler, poser des affirmations et agir d'après celles-ci.

Etant ainsi agité par des aspirations, des besoins et des désirs,

j'appris à connaître Schopenhauer.

J'appartiens à ces lecteurs de Schopenhauer qui, après qu'ils ont lu

de lui la première page, savent avec certitude qu'ils liront l'œuvre

entière et qu'ils écouteront chacune des paroles qu'il a écrites. Ma

confiance en lui fut soudaine et aujourd'hui elle est encore la même

que celle qu'elle était il y a neuf ans. Je le compris comme s'il avait

écrit à mon intention; ceci pour m'exprimer d'une façon intelligible

bien qu'immodeste et sotte. De là vint que je n'ai jamais trouvé chez

lui un paradoxe, bien que j'aie relevé ça et là de petites erreurs,

car que sont les paradoxes sinon des affirmations qui n'inspirent pas

confiance, parce que l'auteur les lança sans y croire vraiment, voulant

seulement briller et séduire par leur moyen, simplement se donner

une attitude? Schopenhauer ne prend jamais d'attitude, car il écrit

pour lui-même et personne n'aime à être dupé, le philosophe moins que

quiconque, lui qui a même érigé en règle: ne trompe personne, pas même

toi-même! Ne trompe même pas avec la complaisante duperie sociale que

comporte presque chaque entretien et que les écrivains imitent presque

inconsciemment; moins encore au moyen de la duperie plus consciente qui

part de la tribune de l'orateur et qui se sert des moyens artificiels

de la rhétorique. Schopenhauer, tout au contraire, se parle à lui-même,

et si l'on veut, à tout prix, s'imaginer un auditeur, qu'on songe

au fils que son père instruit. C'est un épanchement loyal, rude et

cordial, devant un auditeur qui écoute avec amour. Des écrivains de ce

genre nous font défaut. Un sentiment de bien-être vigoureux s'empare

de nous dès que nous entendons le son de sa voix; il en est de nous

comme si nous pénétrions dans une haute futaie: nous respirons soudain

plus librement et nous nous sentons renaître. «Il y a ici un air

fortifiant, toujours pareil», nous disons-nous; il y a ici un calme

et un naturel inimitables, tels que l'éprouvent des hommes qui se

sentent maîtres dans leur propre maison, dans une très riche maison,

et cela en opposition avec les écrivains qui, quand ils ont une fois

été spirituels, s'en étonnent le plus eux-mêmes, leur débit prenant

de ce fait quelque chose d'inquiet et d'antinaturel. De même, quand

Schopenhauer parle, nous ne nous rappelons pas le savant que la nature

a doué de membres engourdis et inhabiles, le savant à la poitrine

étroite, au geste anguleux et embarrassé ou à la démarche arrogante.

Tout au contraire, l'âme rude et un peu sauvage de Schopenhauer

apprend, non tant à regretter qu'à mépriser la souplesse et la grâce

de courtisans des bons écrivains français, et personne ne découvrirait

chez lui cette imitation apparente, en quelque sorte plaquée des

Français, dont certains écrivains allemands tirent vanité.

L'expression de Schopenhauer me fait souvenir çà et là quelque peu de

Gœthe, mais autrement elle ne me rappelle aucun modèle allemand. Car

Schopenhauer s'entend à dire simplement ce qui est profond et ce qui

est émouvant sans rhétorique, ce qui est sévèrement scientifique sans

pédanterie. De quel maître allemand aurait-il pu apprendre cela? Aussi

se tient-il éloigné de la manière pointilleuse et mobile à l'excès de

Lessing, cette manière très peu allemande, s'il m'est permis de la

qualifier ainsi; et ceci constitue un mérite, vu que Lessing, pour

ce qui est de l'expression en prose, est l'auteur allemand le plus

séduisant. Et pour dire dès maintenant le suprême de ce que je puis

dire de son procédé d'exposition, je veux rapporter à lui-même cette

phrase qu'il a écrite: «Il faut qu'un philosophe soit très loyal pour

ne se servir d'aucun accessoire poétique ou rhétorique.» Que la probité

soit quelque chose, que ce soit même une vertu, c'est là, à vrai dire,

à notre époque d'opinion publique, une de ces opinions privées dont

l'affirmation est interdite. Et c'est pourquoi je n'aurai pas loué

Schopenhauer, mais je l'aurai seulement caractérisé lorsque j'aurai

répété: il est loyal, même en tant qu'écrivain; si peu d'écrivains

le sont que l'on devrait en somme se méfier de tous les hommes qui

écrivent. Il n'y a qu'un seul écrivain que je place au même rang que

Schopenhauer pour ce qui est de la probité, et je le place même plus

haut, c'est Montaigne. Qu'un pareil homme ait écrit, véritablement la

joie de vivre sur terre s'en trouve augmentée. Pour ma part, du moins,

depuis que j'ai connu cette âme, la plus libre et la plus vigoureuse

qui soit, il me faut dire ce que Montaigne disait de Plutarque: «A

peine ai-je jeté un coup d'œil sur lui qu'une cuisse ou une aile m'ont

poussé[1].» C'est avec lui que je tiendrais, si la tâche m'était

imposée de m'acclimater sur la terre.

En dehors de la probité, il y a encore une autre qualité que

Schopenhauer a en commun avec Montaigne, c'est une véritable sérénité

rassérénante, _aliis lætus, sibi sapiens_. Car il existe deux façons

très différentes de sérénité. Le penseur véritable rassérène et

réconforte toujours quoi qu'il exprime, sa gravité ou sa plaisanterie,

son entendement humain ou son indulgence divine; il le fait sans gestes

moroses, mains tremblantes ou yeux mouillés, mais avec assurance et

simplicité, avec force et courage, peut-être d'une façon chevaleresque

et dure, en tous les cas comme quelqu'un qui est victorieux. Or,

c'est cela précisément qui rassérène le plus profondément et le plus

cordialement de voir le dieu victorieux à côté de tous les monstres

qu'il a combattus. Songez, par contre, à la sérénité telle qu'on la

rencontre de-ci de-là chez les écrivains médiocres et chez les penseurs

a courte vue; la lecture seule suffit pour nous autres à nous plonger

dans la misère: c'est le sentiment que j'ai éprouvé, par exemple,

devant la sérénité de Strauss. On a véritablement honte d'avoir des

contemporains aussi sereins, parce qu'ils compromettent votre époque

et nous autres hommes auprès de la postérité. Ces joyeux compagnons

ne voient pas les souffrances et les calamités qu'ils prétendent

apercevoir et combattre en leur qualité de penseurs; leur sérénité

chagrine, car elle est une duperie, parce qu'elle veut faire croire

qu'il y a là une victoire. La sérénité cependant n'existe en somme que

lorsqu'elle est le résultat d'une victoire; il en est ainsi dans les

œuvres des vrais penseurs, aussi bien que dans toute œuvre d'art.

Que la matinée soit terrible et sérieuse, autant que peut l'être le

problème de l'existence, l'œuvre ne paraîtra accablante et obsédante

que lorsque le demi-penseur ou le demi-artiste l'aura étouffée sous les

exhalaisons de sa médiocrité; tandis que l'homme ne peut rien recevoir

en partage de plus joyeux et de meilleur que de s'approcher d'un de ces

victorieux qui, parce qu'ils ont imaginé ce qu'il y a de plus profond,

devront précisément aimer ce qu'il y a de plus vivant et qui, en sages,

devront finir par s'incliner vers le beau. Ils parlent véritablement,

ils ne se contentent pas de répéter en bégayant; ils se meuvent et

vivent véritablement, non pas en se dissimulant d'une façon inquiétante

sous un masque, comme font généralement les hommes, c'est pourquoi nous

éprouvons dans leur voisinage quelque chose de vraiment humain et de

naturel et que nous aimerions nous écrier comme Gœthe: «Combien une

chose vivante est magnifique et délicieuse; avec quelle mesure elle

remplit ses conditions; elle est vraie, elle existe!»

Je ne fais que décrire la première impression, en quelque sorte

physiologique, que Schopenhauer a produite en moi: ce rayonnement

mystérieux de la puissance intime, qu'un produit de la nature exerce

sur un autre dès la première et la plus légère approche; et quand je

décompose après coup cette impression, j'y trouve trois éléments, car

j'ai trouvé chez Schopenhauer de la loyauté, de la sérénité et de la

constance. Il est honnête parce qu'il se parle et s'écrit à lui-même et

pour lui-même, rasséréné parce qu'il a vaincu par la réflexion ce qu'il

y a de plus difficile, et constant parce qu'il convient qu'il soit

ainsi. Sa force s'élève comme une flamme par un temps calme, droite et

légère, indifférente, sans tremblement et sans inquiétude. Il trouve

son chemin dans tous les cas, sans que nous remarquions même qu'il l'a

cherché; comme s'il y était contraint par la loi de la pesanteur, il

marche devant lui, sûr et agile, poussé par une nécessité. Celui qui a

jamais senti ce que cela veut dire, à notre époque d'humanité niaise,

de trouver une fois un être naturel, d'un seul jet, suspendu dans

ses propres gonds, un être sans entraves et sans préjugés, celui-ci

comprendra le bonheur et l'étonnement qui s'emparèrent de moi lorsque

j'eus trouvé Schopenhauer. Je me doutais que j'avais découvert en lui

cet éducateur et ce philosophe que j'avais si longtemps cherchés.

Hélas! je n'en possédais que l'expression à travers les livres et

c'était là une véritable pénurie. Je m'efforçais d'autant plus à voir à

travers le livre et à me figurer l'homme vivant dont je pouvais lire le

grand testament et qui promettait de n'instituer ses héritiers que ceux

qui voulaient et pouvaient être plus que simplement ses lecteurs: ses

fils et ses élèves.

3.

Je ne me soucie d'un philosophe qu'autant qu'il est capable de

donner un exemple. Que par l'exemple il puisse tirer après lui des

peuples tout entiers, il n'y a à cela aucun doute; l'histoire de

l'Inde, qui est presque l'histoire de la philosophie hindoue, le

démontre. Mais l'exemple doit être donné par la vie apparente et

non point seulement par les livres, c'est-à-dire de la façon dont

enseignaient les philosophes de la Grèce, par la mine, l'attitude, le

costume, la nourriture, les mœurs, plus que par la parole ou même les

écrits. Combien de choses nous font encore défaut en Allemagne pour

arriver à cette courageuse visibilité d'une vie philosophique? C'est

peu à peu seulement que chez nous les corps se délivrent, quand les

esprits paraissent déjà délivrés depuis longtemps; et pourtant c'est

une illusion de croire qu'un esprit est libre et indépendant, cette

indépendance sans limites une fois réalisée--et qui n'est au fond que

la limitation volontaire du créateur--n'est pas démontrée à nouveau

par chaque regard, à chaque pas, du matin au soir. Kant s'accrocha à

l'Université, se soumit au Gouvernement, conserva l'apparence d'une foi

religieuse, supporta de vivre parmi des collègues et des étudiants.

Il est donc naturel que son exemple engendra surtout des professeurs

d'Université et une philosophie de professeurs. Schopenhauer ne

s'embarrasse pas des castes savantes, il se sépare et aspire à être

indépendant de l'Etat et de la Société. C'est là un exemple qu'il

nous donne, un modèle qu'il nous propose d'imiter, si nous voulons

prendre ici, comme point de départ, des circonstances extérieures.

Mais beaucoup de degrés dans la libération de la vie philosophique

sont encore inconnus parmi les Allemands et ne pourront pas le rester

toujours.

Nos artistes vivent plus audacieusement et plus honnêtement; le plus

puissant exemple que nous ayons devant nos yeux, celui de Richard

Wagner, nous montre comment le génie ne doit pas craindre de se mettre

en opposition rigoureuse avec les formes et les prescriptions établies,

quand il veut élever à la lumière l'ordre et la vérité supérieurs qui

vivent en lui. La «vérité», cependant, que nos professeurs ont sans

cesse à la bouche, apparaît, à vrai dire, comme un être beaucoup moins

exigeant, dont il ne faut craindre ni désordre ni infraction à l'ordre

établi; elle apparaît comme une créature bonasse et aimant ses aises,

qui donne sans cesse, à tous les pouvoirs établis, l'assurance qu'elle

ne causera jamais à personne le moindre embarras, car elle n'est, après

tout, que la «science pure». Or je voulais affirmer que la philosophie

en Allemagne doit désapprendre de plus en plus d'être une «science

pure» et l'homme qu'est Schopenhauer devrait nous servir d'exemple.

Mais c'est véritablement un miracle et ce n'est rien moins que le

fait qu'il ait pu s'élever à devenir cet exemple humain, car du dehors

et du dedans il était assailli en quelque sorte par les dangers les

plus formidables qui eussent étouffé ou éparpillé toute créature plus

faible. Il y avait, à ce qu'il-me semble, une forte probabilité que

Schopenhauer disparaîtrait en tant qu'homme, pour laisser au moins

comme résidu de la «science pure»; mais cela encore seulement dans le

cas le plus favorable, car il semblait fort probable qu'il dût sombrer

aussi bien comme homme que comme science.

Un Anglais moderne décrit de la façon suivante le danger que courent

le plus souvent les hommes extraordinaires qui vivent dans une société

médiocre: «Ces caractères exceptionnels commencent par être humiliés,

puis ils deviennent mélancoliques, pour tomber malades ensuite et

mourir enfin. Un Shelley n'aurait pas pu vivre en Angleterre et toute

une race de Shelley eût été impossible.» Nos Hœlderlin et nos Kleist,

d'autres encore, périrent parce qu'ils étaient extraordinaires et

qu'ils ne parvenaient pas à supporter le climat de ce qu'on appelle la

«culture» allemande. Seules des natures de bronze, comme Beethoven,

Gœthe, Schopenhauer et Wagner, parviennent à supporter l'épreuve. Mais

chez eux aussi apparaît, dans beaucoup de traits et beaucoup de rides,

l'effet de cette lutte et de cette angoisse déprimante entre toutes:

leur respiration devient plus pénible et le ton qu'ils prennent est

souvent forcé. Ce diplomate sagace qui n'avait vu Gœthe et ne lui avait

parlé que superficiellement déclara à ses amis: «Voilà un homme qui

a de grands chagrins!» Gœthe interpréta ces paroles en traduisant:

«En voilà un qui ne s'est épargné aucune peine!» Et il ajoutait: «Si

sur les traits de notre visage les traces de souffrances surmontées,

d'actions accomplies ne peuvent s'effacer, il n'est pas étonnant que ce

qui reste de nous et de nos efforts porte aussi ces traces.»

C'est là ce Gœthe que nos philistins de la culture désignent comme le

plus heureux des Allemands, pour démontrer leur affirmation que, quoi

qu'on dise, il doit être possible de trouver le bonheur parmi eux. Ce

disant ils ont l'arrière-pensée qu'il ne faut pardonner à personne qui,

au milieu d'eux, serait malheureux et solitaire. C'est pourquoi, avec

une grande cruauté, ils ont posé et expliqué pratiquement le principe

que son isolement est la conséquence d'une faute secrète. Or, ce pauvre

Schopenhauer avait, lui aussi, sur le cœur, une faute secrète, celle

de mettre plus de prix à sa philosophie qu'à ses contemporains; de

plus, il avait le malheur de savoir précisément par Gœthe qu'il lui

fallait à tout prix défendre sa philosophie dans son existence même

contre l'indifférence de ses contemporains. Car il existe une sorte

de censure inquisitoriale que les Allemands, selon le jugement de

Gœthe, ont poussée à son extrême limite, c'est le silence inviolable.

Par ce silence ils avaient déjà atteint une chose, c'est que la plus

grande partie des exemplaires de la première édition de l'œuvre

principale de Schopenhauer fut mise au pilon. Devant le danger qui le

menaçait de voir sa grande action réduite à néant par l'indifférence

il fut pris d'une inquiétude terrible et difficile à maîtriser; aucun

adepte de quelque importance ne se montrait. Nous sommes attristés

de le voir enquête de la moindre trace de notoriété et son triomphe

tardif, triomphe retentissant, trop retentissant, à l'idée de se voir

enfin véritablement lu (_legor et legar_) a pour nous quelque chose

de saisissant et de douloureux. Tous les traits, où il ne laissa

pas voir la dignité du philosophe, montrent précisément l'homme qui

souffre, inquiet de ses biens les plus sacrés. C'est ainsi qu'il était

tourmenté par le souci de perdre sa petite fortune et de ne plus

pouvoir conserver son attitude véritablement antique vis-à-vis de la

philosophie; c'est ainsi que, dans son désir de rencontrer des hommes

absolument confiants et compatissants, il fit souvent fausse route,

revenant toujours avec un regard mélancolique à son chien fidèle.

Ermite, il l'était absolument; aucun ami partageant ses idées ne le

consolait. Entre un seul et aucun, comme entre le moi et le néant il y

a ici un infini. Quiconque a de véritables amis sait ce que c'est que

la vraie solitude, lors même qu'il aurait autour de lui le monde entier

comme adversaire. Je vois bien que vous ne savez pas ce que c'est que

l'esseulement.

Partout où il y a eu des sociétés, des gouvernements puissants, des

religions, des opinions publiques dominantes, bref, partout où il y eut

jamais de la tyrannie, les philosophes solitaires ont été détestés;

car la philosophie ouvre aux hommes un asile où aucune tyrannie ne

peut pénétrer, les cavernes de l'être intime, le labyrinthe de la

poitrine, et c'est ce qui exaspère les tyrans. Voilà le refuge des

solitaires, mais là aussi un grand danger les guette. Ces hommes, dont

la liberté s'est réfugiée au fond d'eux mêmes, sont aussi condamnés

à vivre extérieurement, à être visibles, à se faire voir; ils ont

d'innombrables relations humaines par leur naissance, leur milieu,

leur éducation, leur patrie, par les circonstances du hasard et par

l'importunité des autres; de même on leur suppose d'innombrables

opinions, parce que ces opinions sont les opinions dominantes; toute

mimique qui n'est pas une dénégation paraît être de l'approbation;

tout geste qui n'est pas un geste destructeur est interprété comme un

consentement. Ils savent, ces solitaires et ces libres d'esprit, que

sans cesse ils paraîtront, en une circonstance quelconque, différents

de ce qu'ils sont; tandis qu'ils ne veulent que la vérité et la

loyauté, ils sont pris dans les mailles d'un réseau de malentendus, et

leur désir ardent ne peut empêcher que leur moindre action s'enveloppe

d'une nuée d'opinions fausses, d'adaptation, de demi-aveux, de silences

discrets, d'interprétations erronées. Un voile de mélancolie enveloppe

alors leur front, car l'idée que la simulation est une nécessité paraît

à de semblables natures plus détestable que le vent; si leur amertume

persiste ils accumulent au fond d'eux-mêmes des pensées qui menacent de

produire une explosion volcanique.

De temps en temps, ils se vengent de cette obligation de se cacher,

de leur réserve forcée. Ils sortent de leur caverne avec des airs

terribles; leurs paroles et leurs actes sont alors des explosions et

il est possible que leur nature même les fasse périr. C'est ainsi que

Schopenhauer vivait dangereusement. De pareils solitaires ont besoin

d'aimer, ils ont besoin de compagnons devant lesquels il leur est

permis d'être ouverts et simples comme devant eux-mêmes, en présence

desquels cessent les convulsions des réticences et de la dissimulation.

Enlevez ces compagnons et vous engendrez un danger croissant. Cette

désaffection a fait périr Henri de Kleist et c'est le plus terrible

antidote contre des hommes extraordinaires de les replonger ainsi

profondément en eux-mêmes, de telle sorte que leur retour à la surface

est chaque fois semblable à une explosion volcanique. Pourtant il

existe encore des demi-dieux qui sont capables de vivre dans des

conditions aussi abominables, de vivre même victorieusement; si vous

voulez entendre les chants solitaires d'un de ces demi-dieux, écoutez

la musique de Beethoven.

Demeurer solitaire, tel fut donc le premier danger dont l'ombre

environna Schopenhauer. Mais il était exposé encore à un autre

danger, celui de désespérer de la vérité. Ce danger accompagne tout

penseur qui prend comme point de départ la philosophie kantienne, en

admettant qu'il soit un homme vigoureux et complet, aussi bien dans

ses souffrances que dans ses passions et non point seulement une

bruyante machine à penser et à calculer. Or, nous savons tous fort

bien ce qu'il y a d'humiliant dans cette condition préalable que nous

posons. Il me semble même que c'est seulement chez un petit nombre

d'hommes que l'influence de Kant s'est fait sentir d'une façon vivante,

pénétrant le sang et la sève. On affirme partout, à vrai dire, ainsi

qu'on l'écrit, que depuis l'acte de ce modeste savant une révolution

a éclaté dans tous les domaines intellectuels, mais je ne puis y

croire. Car je n'aperçois point d'une façon précise les traces de cette

révolution chez les hommes qui devraient pourtant être atteints avant

que des domaines entiers aient été révolutionnés. Mais, dès que nous

apercevons l'influence populaire de Kant, celle-ci apparaîtra devant

nos yeux sous la forme d'un scepticisme et d'un relativisme qui rongent

et qui émiettent; et c'est seulement chez les esprits les plus actifs

et les plus nobles, n'ayant jamais toléré de vivre dans l'incertitude

que se présenterait, au lieu de cet esprit, le sentiment de douter et

désespérer de toute vérité, tel que nous le retrouvons par exemple chez

Henri de Kleist, comme un effet de la philosophie kantienne.

«Récemment, écrit-il une fois sur le ton saisissant qui lui était

coutumier, récemment j'ai pris contact avec la philosophie kantienne

et il faut que je te communique mes idées à son sujet, sans devoir

craindre qu'elle ne t'ébranle aussi profondément, aussi douloureusement

que moi... Nous ne pouvons pas décider si ce que nous appelons vérité

est véritablement la vérité ou si elle nous paraît seulement telle.

Dans le dernier cas, la vérité que nous cherchons ici-bas n'est plus

rien après la mort et tout effort est vain d'acquérir un bien qui nous

suit dans la tombe... Si la pointe de cette idée ne touche pas ton

cœur, ne souris pas d'un autre qu'elle a blessé profondément, jusqu'en

son tréfonds le plus sacré. Mon seul but, mon but le plus sacré, s'est

évanoui et je n'en ai plus d'autre.»

Quand donc les hommes éprouveront-ils de nouveau de la sorte des

sentiments naturels comme ceux qu'éprouva Kleist, quand sauront-ils

mesurer de nouveau le sens d'une philosophie à l'étiage de leur

«tréfonds le plus sacré»? Et pourtant il devrait en être ainsi, pour

que nous puissions apprécier ce que, après Kant, Schopenhauer peut

être pour nous, à savoir le chef qui, des cimes du découragement

sceptique ou du renoncement critique mène plus haut, jusqu'au sommet

de la contemplation tragique, tandis que l'infini de la voûte nocturne

constellée d'étoiles se déploie au-dessus de nous. Ce chef a lui-même

été le premier à suivre cette voie. Il considéra l'image de la vie

comme un ensemble et l'interpréta comme un ensemble. C'est en cela

qu'il fut grand, tandis que les esprits les plus sagaces ne peuvent

se délivrer de l'erreur qui consiste à croire que l'on serre de plus

près cette interprétation, quand on examine minutieusement les couleurs

qui ont servi à peindre cette image, la toile sur laquelle elle est

fixée et que l'on est peut-être arrivé à ce résultat que c'est une

toile dont la trame est embrouillée et que les couleurs ne peuvent

s'analyser chimiquement. Il faut deviner le peintre pour comprendre

l'image, c'est ce que savait Schopenhauer. Or toute la tribu des gens

de science s'applique à comprendre cette toile et ces couleurs, sans

comprendre l'image. On peut même dire que celui-là seul qui a fixé ses

regards sur l'ensemble du tableau de la vie et de l'être pourra se

servir des sciences spéciales sans en éprouver de dommages car, sans

ces vues et ces règles générales, les sciences spéciales ne sont que

des traquenards, et nous nous sentons alors pris dans les mailles d'un

filet interminable, où notre existence s'embrouille dans un labyrinthe

sans fin.

Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth · 第 1 / 19 段