LES RAMEAUX D’OLIVIER

N’oublions pas que nous vivons des jours féconds et décisifs. Il est

probable que nos descendants nous envieront l’aube que nous traversons

sans la connaître; comme nous envions ceux qui prirent part au siècle de

Périclès, aux plus beaux temps de la gloire romaine et à certaines

heures de la Renaissance italienne. Lumineuse dans le souvenir, la

magnifique poussière qui enveloppe les grands mouvements des hommes,

aveugle ceux qui la soulèvent et la respirent; leur cache la direction

de la route, et surtout la pensée, la nécessité ou l’instinct qui les

mène.

Il importe de s’en rendre compte. Le tissu de la vie quotidienne fut à

peu près pareil dans tous les siècles où les hommes atteignirent une

certaine facilité d’existence. Ce tissu où la surface occupée par les

biens et les maux reste sensiblement la même, s’éclaire ou s’assombrit

par transparence, selon l’idée dominante de la génération qui le

déroule. Et quels que soient sa forme ou son déguisement cette idée se

réduit toujours, en dernière analyse, à une certaine conception de

l’univers. Les calamités et les prospérités individuelles ou publiques

n’ont qu’une influence passagère sur le bonheur et le malheur des

hommes, tant qu’elles ne modifient point au sujet de leurs dieux, de

l’infini, de l’inconnu et de l’économie du monde, les idées générales

qui les éclairent et les nourrissent. C’est donc là, plutôt que dans les

guerres ou les troubles civils, qu’il nous faut regarder pour savoir si

une génération a passé dans l’ombre ou la lumière, dans la détresse ou

dans la joie. C’est là que nous voyons pourquoi tel peuple qui essuya

bien des revers nous a laissé d’innombrables témoignages de beauté et

d’allégresse, tandis que tel autre, naturellement riche ou souvent

victorieux, ne nous a légué que les monuments d’une vie morne et

terrifiée.

*

* *

Nous sortons, (pour ne parler que des trois ou quatre derniers siècles

de la civilisation actuelle) nous sortons de la grande période

religieuse. Durant cette période, malgré les espérances d’outre-tombe,

la vie humaine se détacha sur un fond assez sombre et assez menaçant. Il

est vrai que reculant chaque jour davantage, ce fond laissait les mille

rideaux mobiles et diversement nuancés de l’art et de la métaphysique

s’interposer assez librement entre les derniers hommes et ses plis

effacés. On oubliait un peu son existence. Il n’apparaissait plus qu’aux

heures des grandes déchirures. Cependant il existait toujours à l’état

immanent, donnant à l’atmosphère et au paysage une couleur uniforme; et

à la vie humaine une signification diffuse qui imposait une sorte de

patience provisoire aux questions trop pressantes.

Aujourd’hui, ce fond s’en va par lambeaux. Qu’y a-t-il à sa place qui

prête à l’horizon une forme visible, une signification nouvelle?

L’axe illusoire sur lequel l’humanité croyait évoluer s’est brusquement

rompu; et l’immense plateau qui porte les hommes, après avoir oscillé

quelque temps dans nos imaginations alarmées, s’est tranquillement remis

à tourner sur le pivot réel qui l’avait toujours soutenu. Rien n’est

changé qu’un de ces mots inexpliqués dont nous recouvrons les choses que

nous ne comprenons point. Jusqu’ici le pivot du monde nous semblait

formé de puissances spirituelles; aujourd’hui, nous sommes convaincus

qu’il est composé d’énergies purement matérielles. Nous nous flattons

qu’une grande révolution s’est accomplie au royaume de la vérité. En

fait, il n’y a eu, dans la république de notre ignorance, qu’une

permutation d’épithètes, une sorte de coup d’état verbal, les termes

«esprit» et «matière» n’étant que les attributs interchangeables du même

inconnu.

*

* *

Mais s’il est vrai, qu’en elles-mêmes, ces épithètes ne devraient avoir

qu’une importance littéraire, puisque l’une et l’autre sont probablement

inexactes et ne représentent pas plus la réalité que l’épithète

«Atlantique» ou «Pacifique» appliquée à l’océan ne représente celui-ci,

elles n’en ont pas moins, selon que l’on s’attache exclusivement à la

première ou à la seconde, sur notre avenir, sur notre morale, et partant

sur notre bonheur, une influence prodigieuse. Nous errons autour de la

vérité, sans autre guide que des hypothèses qui allument en guise de

torches quelques mots fumeux mais magiques, et ces mots deviennent

bientôt pour nous des entités vivantes qui se mettent à la tête de notre

activité physique, intellectuelle et morale. Si nous croyons que

l’esprit dirige l’univers, toutes nos recherches et toutes nos

espérances se concentrent sur notre propre esprit, ou plutôt sur les

facultés verbales et imaginatives de celui-ci; et nous nous adonnons à

la théologie et à la métaphysique. Sommes-nous persuadés que le dernier

mot de l’énigme se trouve dans la matière, nous nous attachons

exclusivement à l’interroger et nous n’accordons plus notre confiance

qu’aux sciences expérimentales. Nous commençons cependant à reconnaître

que «matérialisme» et «spiritualisme» ne sont que les deux noms opposés

mais identiques de notre angoisse impuissante à comprendre[2].

Néanmoins, chacune des deux méthodes nous entraîne en un monde moral qui

semble appartenir à une planète différente.

[2] «L’axiome fondamental de ma philosophie spéculative, dit Huxley,

est que matérialisme et spiritualisme sont les pôles opposés de la

même absurdité, absurdité qui consiste à nous imaginer que nous

pouvons connaître quelque chose touchant l’esprit et la matière.»

*

* *

Négligeons les conséquences accessoires. Le grand avantage de

l’interprétation spiritualiste c’est qu’elle donne à notre vie une

morale, un but et une signification imaginaires mais très supérieurs à

ceux que lui proposent nos instincts incultes. Le spiritualisme plus ou

moins incroyant d’aujourd’hui s’éclaire encore du reflet de cet

avantage, et garde une foi profonde, bien qu’assez informe, à la

suprématie finale et au triomphe indéterminé de l’esprit.

Au contraire, l’autre interprétation ne nous offre aucune morale, aucun

idéal supérieurs à l’instinct, aucun but situé hors de nous; ni d’autre

horizon que le vide. Ou bien, si l’on pouvait tirer une morale de la

seule théorie synthétique qui soit née des innombrables constatations

expérimentales et fragmentaires qui forment la masse imposante mais

muette des conquêtes de la science, j’entends de la théorie

évolutionniste, ce serait l’effroyable et monstrueuse morale de la

nature; c’est-à-dire l’adaptation de l’espèce au milieu, le triomphe du

plus fort et tous les crimes nécessaires de la lutte pour la vie. Or,

cette morale, qui paraît bien être, en attendant une autre certitude, la

morale essentielle de toute vie terrestre, puisqu’elle anime les actions

des hommes agiles et éphémères aussi bien que les lents mouvements des

cristaux immortels, cette morale deviendrait rapidement fatale à

l’humanité si elle était pratiquée à l’extrême. Toutes les religions,

toutes les philosophies, les conseils des dieux et des sages, n’ont eu

d’autre but que d’introduire dans ce milieu trop ardent, et qui, s’il

était pur, dissolverait probablement notre espèce, des éléments qui en

atténuaient la virulence. C’était notamment la foi en des dieux justes

et redoutables, l’espoir de récompenses et la crainte de châtiments

éternels. C’étaient encore les matières neutres et les antidotes,

auxquels, avec une prévoyance assez curieuse, la nature avait réservé

une place dans notre propre cœur, je veux dire la bonté, la pitié, le

sens de la justice.

En sorte que ce milieu intolérant et exclusif, qui devrait être notre

milieu naturel et normal, n’a jamais été pur, et ne le sera probablement

jamais. Quoiqu’il en soit, l’état dans lequel il se trouve aujourd’hui

offre un spectacle étrange et digne d’attention. Il s’agite, il

bouillonne et se précipite comme un liquide dans lequel le hasard vient

de laisser tomber quelques gouttes d’un réactif inconnu. Les principes

pondérateurs qu’y avaient ajoutés les religions s’évaporent et

s’éliminent peu à peu par le haut, tandis que dans le bas ils se

coagulent en une masse épaisse et inactive. Mais à mesure qu’ils

disparaissent, les antidotes purement humains, bien que profondément

oxydés par l’élimination des éléments religieux, acquièrent plus de

vigueur et semblent s’évertuer à maintenir le titre du mélange où

l’espèce humaine est cultivée par un destin obscur. En attendant des

auxiliaires encore innomés, ils occupent la place abandonnée par les

forces qui s’évaporent.

*

* *

N’est-il pas surprenant, tout d’abord, que malgré l’affaiblissement du

sentiment religieux, et l’influence que cet affaiblissement devrait

avoir sur la raison humaine, puisqu’elle ne voit plus d’intérêt

surnaturel à faire le bien; et que l’intérêt naturel qu’il y a à le

faire est assez discutable, n’est-il pas surprenant que la somme de

justice et de bonté et la qualité de la conscience générale, loin de

s’amoindrir se soient incontestablement élevées? Je dis

incontestablement, bien qu’il ne soit pas douteux qu’on le contestera.

Il faudrait, pour l’établir, passer en revue toute l’histoire, tout au

moins celle de ces derniers siècles; comparer la situation des

malheureux d’autrefois à celle des malheureux d’aujourd’hui; placer à

côté du total des injustices d’hier, le total des injustices actuelles;

confronter l’état du serf, du demi-serf, du paysan, de l’ouvrier des

anciens régimes à celui de notre travailleur; superposer l’indifférence,

l’inconscience, la tranquille et dure certitude de ceux qui possédaient

naguère, à la sympathie, à l’inquiétude pleine de reproches, aux

hésitations de ceux qui possèdent à présent. Tout ceci exigerait une

étude détaillée et fort longue; mais je pense qu’une intelligence de

bonne foi accordera sans peine qu’il y a, non seulement dans le désir

des hommes, ce qui paraît certain, mais en fait, malgré de trop réelles

et trop innombrables misères, un peu plus de justice, de solidarité, de

sympathie et d’espérances...

A quelle religion, à quelles pensées, à quels éléments nouveaux faut-il

attribuer cette amélioration illogique de notre atmosphère morale? Il

est difficile de le préciser; car s’il est certain qu’ils commencent

d’agir d’une manière très sensible, ils sont encore trop récents, trop

amorphes, trop peu fixés pour qu’on les puisse qualifier.

*

* *

Essayons néanmoins de démêler quelques indices; et constatons en premier

lieu que notre conception de l’univers s’est profondément et très

efficacement modifiée; et surtout qu’elle tend à se modifier de plus en

plus rapidement. Sans qu’on s’en rende compte, chacune des découvertes

si nombreuses de la science,--qu’il s’agisse de l’histoire, de

l’anthropologie, de la géographie, de la géologie, de la médecine, de la

physique, de la chimie, de l’astronomie, etc.,--altère notre atmosphère

accoutumée et ajoute quelque chose d’essentiel à une image que nous ne

distinguons pas encore, mais qui nous surplombe, occupe tout l’horizon

et que nous pressentons énorme. Les traits en sont épars comme ces

illuminations que l’on voit dans les fêtes nocturnes. Un fronton, une

colonnade, une coupole, un portique incohérents apparaissent brusquement

dans le ciel. On ne sait ce qu’ils signifient, à quoi ils appartiennent.

Ils flottent absurdement dans l’éther immobile; ce sont des songes

inconsistants dans le firmament calme. Mais soudain, une petite ligne de

lumière serpente dans l’azur, relie en un clin d’œil la coupole aux

colonnes, le portique au fronton, les degrés à la terre; et l’édifice

inattendu, comme s’il jetait au loin un masque de ténèbres, s’affirme et

s’explique dans la nuit.

C’est cette petite ligne de lumière, cette ondulation décisive, ce trait

de feu général et complémentaire qui manque encore dans la nuit de notre

intelligence. Mais on sent qu’il existe, qu’il est là, dessiné en ombre

dans l’obscurité, qu’un rien, une étincelle, partie d’on ne sait quelle

science, suffira à l’allumer et à donner un sens infaillible et précis à

nos pressentiments immenses et à toutes les notions dispersées qui

s’égarent dans le néant inconnaissable.

*

* *

En attendant, ce néant,--séjour de notre ignorance,--qui, après le

départ des idées religieuses, avait paru effroyablement vide, se peuple

peu à peu de figures vagues mais énormes. A chaque fois que se dresse

une de ces formes nouvelles, l’étendue sans limites où elle vient se

mouvoir, augmente dans des proportions sans limites à leur tour; car les

bornes de l’illimité évoluent sans cesse dans notre imagination. Certes,

les dieux que conçurent certaines religions positives furent parfois

très grands. Le Dieu juif et chrétien, par exemple, s’affirmait

incommensurable, contenait toute chose, et les premiers de ses attributs

étaient l’éternité et l’infinité. Mais l’infini est une notion abstraite

et ténébreuse qui ne prend vie et ne s’éclaire que par le déplacement de

frontières que l’on recule de plus en plus dans le fini. Il constitue

une étendue sans forme dont nous ne pouvons prendre conscience que grâce

à quelques phénomènes qui surgissent sur des points de plus en plus

éloignés du centre de notre imagination. Il n’a d’efficace que par la

multiplicité des faces, pour ainsi dire tangibles et positives de

l’inconnu qu’il nous dévoile dans ses profondeurs. Il ne nous devient

compréhensible et sensible que lorsqu’il s’anime, s’agite et allume aux

divers horizons de l’espace des questions de plus en plus lointaines, de

plus en plus étrangères à toutes nos certitudes. Pour que notre vie

prenne part à sa vie, il faut qu’il nous interroge sans cesse et sans

cesse nous mette en présence de l’infini de notre ignorance qui est le

seul vêtement visible sous lequel se laisse deviner l’infini de son

existence.

Or, les dieux les plus incommensurables ne posaient guère de questions

pareilles à celles que nous posent sans répit ce que leurs adorateurs

appellent encore le néant, qui est en réalité la nature. Ils se

contentaient de régner dans un espace mort, sans événements et sans

images, par conséquent, sans points de repère pour nos imaginations, et

n’ayant sur nos pensées et sur nos sentiments qu’une influence immuable

et immobile. Ainsi, notre sens de l’infini, qui est la source de toute

activité supérieure, s’atrophiait en nous. Notre intelligence, pour

vivre aux confins d’elle-même où elle accomplit sa mission la plus

haute, notre pensée, pour occuper tout l’espace de notre cerveau, a

besoin d’être continuellement sollicitée par de nouveaux rappels de

l’inconnu. Dès qu’à chaque jour elle n’est pas impérieusement convoquée

à l’extrémité de ses propres forces par quelque fait nouveau,--et il n’y

a guère de faits nouveaux dans le règne des dieux,--elle s’endort, se

contracte, s’affaisse et dépérit. Une seule chose est capable de dilater

également, dans toutes leurs parties, tous les lobes de notre tête;

c’est l’idée active que nous nous faisons de l’énigme dans laquelle nous

nous mouvons. Risque-t-on de se tromper en affirmant que jamais

l’activité de cette idée ne fut comparable à celle d’aujourd’hui?

Jamais, ni au temps où florissait la théologie indoue, juive ou

chrétienne, ni aux jours où la métaphysique grecque ou allemande

utilisait toutes les forces du génie humain, notre représentation de

l’univers ne fut animée, fécondée et accrue par des apports aussi

imprévus, aussi chargés de mystères, aussi énergiques, aussi réels.

Jusqu’ici on la nourrissait d’aliments pour ainsi dire indirects; ou

plutôt elle se nourrissait illusoirement d’elle-même. Elle s’enflait de

son propre souffle, s’arrosait de ses propres eaux, et bien peu de chose

lui venait du dehors. Aujourd’hui, c’est l’univers même qui commence à

pénétrer dans la représentation que nous nous en faisons. Le régime de

notre pensée est changé. Ce qu’elle acquiert est pris hors d’elle-même

et s’ajoute à sa substance. Elle emprunte au lieu de prêter. Elle ne

répand plus autour d’elle le reflet de sa propre grandeur, mais absorbe

la grandeur d’alentour. Jusqu’ici, nous avions dialogué avec notre

logique infirme ou notre imagination désœuvrée au sujet de l’énigme, à

présent, sortis de notre demeure trop intérieure, nous essayons d’entrer

en rapport avec l’énigme même. Elle nous interroge et nous balbutions de

notre mieux. Nous lui posons des questions; et pour nous répondre, elle

démasque par moment une perspective lumineuse et sans bornes dans

l’immense cirque de ténèbres où nous nous agitons. Nous étions,

pourrait-on dire, semblables à des aveugles qui s’imagineraient le monde

extérieur du fond d’une chambre close. Maintenant, nous sommes ces mêmes

aveugles qu’un guide toujours silencieux mène tour à tour dans la forêt,

la plaine, sur la montagne et au bord de la mer. Leurs yeux ne se sont

pas encore ouverts; mais leurs mains tremblantes et avides peuvent tâter

les arbres, froisser les épis, cueillir une fleur ou un fruit, s’étonner

à l’arête d’un rocher ou se mêler à la fraîcheur des vagues; pendant que

leurs oreilles apprennent à distinguer, sans qu’elles aient besoin de

les comprendre, les mille chants réels du soleil et de l’ombre, du vent

et de la pluie, des feuilles et des flots.

*

* *

Si notre bonheur, comme nous le disions plus haut, dépend de notre

conception de l’univers, c’est, en grande partie, que notre morale en

dépend. Et celle-ci dépend bien moins de la nature que de la grandeur de

cette conception. Nous serions meilleurs, plus nobles, plus moraux, au

sein d’un univers prouvé sans morale mais conçu infini, qu’au milieu

d’un univers qui atteindrait la perfection de l’idéal humain, mais qui

nous paraîtrait circonscrit et sans mystère. Il importe avant tout de

rendre aussi vaste que possible le lieu où se développent toutes nos

pensées et tous nos sentiments; et ce lieu n’est autre que celui où nous

nous représentons l’univers. Nous ne pouvons nous mouvoir que dans

l’idée que nous nous faisons du monde où nous nous mouvons. Tout part de

là, tout en découle; et tous nos actes, le plus souvent à notre insu,

sont modifiés par la hauteur et l’étendue de cet immense réservoir de

force qui se trouve au sommet de notre conscience.

*

* *

Je crois que l’on peut dire que jamais ce réservoir ne fut plus vaste ni

situé plus haut. Certes, l’idée que nous nous faisons de l’organisation

et du gouvernement des puissances infinies est moins précise

qu’autrefois; mais c’est par l’honnête et noble raison qu’elle n’admet

plus de limites chimériquement nettes. Elle ne contient plus aucune

morale fixe, aucune consolation, aucune promesse, aucune espérance

certaine. Elle est nue et presque vide, parce que rien n’y subsiste qui

ne soit le roc même de quelques faits primitifs. Elle n’a plus de voix,

elle n’a plus d’images que pour proclamer et illustrer son immensité. En

dehors de cela elle ne nous dit plus rien; mais cette immensité étant

restée son seul attribut impérieux et irrécusable, l’emporte en énergie,

en noblesse et en éloquence sur tous les attributs, sur toutes les

vertus et les perfections dont nous avions jusqu’à ce jour peuplé notre

inconnu. Elle ne nous impose aucun devoir; mais elle nous entretient

dans un état de grandeur qui nous permet de remplir plus facilement et

plus généreusement tous ceux qui nous attendent au seuil d’un avenir

prochain. En nous rapprochant de notre véritable place dans le système

des mondes, elle ajoute à notre vie spirituelle et générale tout ce

qu’elle enlève à notre importance matérielle et individuelle. Mieux elle

nous fait comprendre notre petitesse, plus grandit en nous ce qui

comprend cette petitesse. Un être nouveau, plus désintéressé et

probablement plus près de ce qui doit s’affirmer un jour la vérité

dernière se substitue peu à peu à l’être originel qui se dissout dans la

conception qui l’accable.

*

* *

Pour cet être nouveau, lui-même et tous les hommes qui l’entourent, ne

représentent plus qu’un point si minime dans l’infini des forces

éternelles qu’ils ne suffisent plus à fixer son attention et son

intérêt. Nos frères, nos descendants immédiats, notre prochain visible,

tout ce qui naguère encore bornait nos sympathies, cède peu à peu le pas

à une entité plus démesurée et plus haute. Nous ne sommes presque rien;

mais l’espèce à laquelle nous appartenons occupe une place que l’on peut

reconnaître dans l’océan sans bornes de la vie. Si nous ne comptons

plus, l’humanité dont nous faisons partie acquiert l’importance dont

nous nous dépouillons. Ce sentiment, qui commence seulement à se faire

jour dans l’atmosphère habituelle de nos pensées et de notre

inconscient, travaille déjà notre morale, et y prépare sans doute des

bouleversements aussi grands que ceux qu’y opérèrent les religions les

plus subversives. Il déplacera peu à peu le centre de la plupart de nos

vertus et de nos vices. Il substituera à un idéal fictif et individuel,

un idéal désintéressé, illimité et cependant tangible, dont il n’est pas

encore possible de prévoir les conséquences et les lois. Mais quelles

qu’elles soient, on peut affirmer dès à présent qu’elles seront plus

générales et plus décisives qu’aucune de celles qui les précédèrent dans

l’histoire supérieure et pour ainsi dire astrale de l’humanité. En tout

cas, on ne saurait guère contester que l’objet de cet idéal est plus

vaste, plus durable et surtout plus certain que les meilleurs de ceux

qui avant lui éclairèrent nos ténèbres, puisqu’il se confond en plus

d’un point avec l’objet même de l’univers.

*

* *

Or, nous sommes au moment où naissent autour de nous mille raisons

nouvelles de prendre confiance dans les destinées de notre espèce. Voici

des centaines et des centaines de siècles que nous occupons cette terre;

et les plus grands dangers semblent passés. Ils furent si menaçants que

nous n’y avons échappé que par un hasard qui ne doit pas se reproduire

plus d’une fois sur mille dans l’histoire des mondes. La terre, trop

jeune encore, balançait à l’aventure, avant de les fixer, ses

continents, ses îles et ses mers. Le feu intérieur, premier maître de la

planète, crevait à chaque instant sa prison de granit; et le globe,

hésitant dans l’espace, errait entre des astres avides et hostiles qui

ignoraient leurs lois. Nos facultés indécises flottaient aveuglément

dans notre corps, comme les nébuleuses dans l’éther; un rien, aux heures

tâtonnantes où se constituait notre cerveau, où se ramifiait le réseau

de nos nerfs, pouvait détruire notre avenir humain. Aujourd’hui,

l’instabilité des mers et les révoltes du feu intérieur sont infiniment

moins à craindre; en tout cas, il est vraisemblable qu’elles ne

produiront plus de catastrophes universelles. Quant au troisième péril,

la rencontre d’un astre désorbité, il est permis de croire qu’il nous

laissera les quelques siècles de répit nécessaire pour que nous

apprenions à y parer. En voyant ce que nous avons fait et ce que nous

devons être sur le point de faire, il n’est pas absurde d’espérer qu’un

jour nous saisirons ce secret essentiel des mondes que, provisoirement,

pour apaiser notre ignorance, comme on apaise et endort un enfant en lui

répétant des mots insignifiants et monotones, nous avons appelé la loi

de la gravitation. Il n’y a rien d’insensé à supposer que le secret de

cette force souveraine se cache en nous, ou autour de nous, à portée de

notre main. Elle est peut-être maniable et docile comme la lumière et

l’électricité; elle est peut-être toute spirituelle et dépend d’une

cause très simple que le déplacement d’un objet peut nous révéler. La

découverte d’une propriété inattendue de la matière, analogue à celle

qui vient de décéler les vertus déconcertantes du radium, peut

directement nous conduire aux sources mêmes de l’énergie et de la vie

des astres; dès lors le sort de l’homme serait changé; et la terre,

définitivement sauvée, deviendrait éternelle. A notre gré, elle se

rapprocherait ou s’éloignerait des foyers de chaleur et de lumière, elle

fuirait les soleils vieillis et chercherait des fluides, des forces et

des vies insoupçonnées dans l’orbite de mondes vierges et inépuisables.

*

* *

J’accorde que tout cela est plein d’espérances contestables; et que l’on

peut presque aussi raisonnablement désespérer des destinées de l’homme.

Mais c’est déjà beaucoup que le choix demeure possible et que jusqu’ici

rien ne soit décidé contre nous. Chaque heure qui passe augmente nos

chances de durer et de vaincre. On peut dire, je le sais, qu’au point de

vue de la beauté, de la jouissance et de l’intelligence harmonieuse de

la vie, quelques peuples--les grecs et les romains du commencement de

l’empire, par exemple,--nous furent supérieurs. Il n’en reste pas moins

que la somme totale de civilisation répandue sur notre globe ne fut

jamais comparable à celle d’aujourd’hui. Une civilisation extraordinaire

comme celle d’Athènes, de Rome ou d’Alexandrie, ne formait qu’un îlot

lumineux que menaçait de toutes parts et que finissait toujours par

engloutir l’océan sauvage qui l’environnait. A présent,--à part le péril

jaune qui ne semble pas sérieux,--il n’est plus possible qu’une invasion

barbare nous fasse perdre en quelques jours nos acquisitions

essentielles. Les barbares ne peuvent plus venir du dehors; ils

sortiraient de nos campagnes et de nos villes, des bas-fonds de notre

propre vie; ils seraient tout imprégnés de la civilisation qu’ils

prétendraient détruire, et ce n’est qu’en usant de ses acquisitions

qu’ils parviendraient à nous en enlever les fruits. Il n’y aurait donc,

au pire, qu’un temps d’arrêt suivi d’un déplacement de richesses

spirituelles.

*

* *

Puisque nous avons le choix d’une interprétation qui fait le fond de

lumière ou d’ombre de notre existence, il serait peu sage d’hésiter.

Dans les plus insignifiantes circonstances, notre ignorance ne nous

offre le plus souvent qu’un choix du même genre et qui ne s’impose pas

davantage. L’optimisme ainsi entendu n’a rien de béat ni de puéril; il

ne se réjouit pas niaisement comme le paysan au sortir de l’auberge;

mais il fait la balance de ce qui a eu et de ce qui peut avoir lieu, des

craintes et des espérances; et si celles-ci ne sont pas assez lourdes,

il y ajoute le poids de la vie.

Du reste, ce choix n’est même pas nécessaire; il suffit que nous

prenions conscience de la grandeur de notre attente. Car nous sommes

dans l’état magnifique où Michel-Ange a peint, sur ce prodigieux plafond

de la chapelle Sixtine, les prophètes et les justes de l’Ancien

Testament: nous vivons dans l’attente; et peut-être dans les derniers

moments de l’attente. L’attente, en effet, a des degrés qui vont d’une

sorte de résignation vague et qui n’espère pas encore au tressaillement

que suscitent les mouvements les plus proches de l’objet attendu. Il

semble que nous entendions ces mouvements: bruit de pas surhumains,

porte énorme qui s’ouvre, souffle qui nous caresse ou lumière qui vient,

on ne sait; mais l’attente à ce point est un instant de vie ardent et

merveilleux, la plus belle période du bonheur, sa jeunesse, son

enfance...

*

* *

Je le répète, nous n’eûmes jamais autant de motifs d’espérer. Qu’ils

nous soient chers. C’est soutenus par de moindres motifs que nos

prédécesseurs ont fait les grandes choses qui sont restées pour nous les

meilleurs témoignages des destinées humaines. Ils ont eu confiance alors

qu’ils ne trouvaient que de déraisonnables raisons d’en avoir.

Aujourd’hui, que quelques-unes de ces raisons sortent vraiment de la

raison, il serait mal de montrer moins de courage que ceux qui puisaient

le leur aux lieux mêmes où nous ne puisons plus que nos découragements.

Nous ne croyons plus que ce monde est la prunelle d’un dieu unique et

attentif à nos plus minimes pensées; mais nous savons qu’il est livré à

des forces tout aussi puissantes, tout aussi attentives, à des lois et à

des devoirs qu’il nous appartient de pénétrer. C’est pourquoi notre

attitude en face du mystère de ces forces est changée. Elle n’est plus

la peur, mais l’audace. Elle n’est plus l’agenouillement de l’esclave

devant le maître ou le créateur, mais elle permet le regard de l’égal à

l’égal, car nous portons en nous l’égal des plus profonds et des plus

grands mystères.

Le Double Jardin · 第 25 / 26 题