«... Il disait que l’esprit dans cette belle personne était un
diamant, bien mis en œuvre.»
(LA BRUYÈRE, _Fragment_.)
... «Elle est belle, disait-il, de cette beauté que les années altèrent
le plus lentement. Elles la transforment sans l’amoindrir et pour
remplacer des grâces trop fragiles par des charmes qui ne paraissent un
peu plus graves et un peu moins touchants que parce qu’on les sent plus
durables. Le corps promet qu’il gardera longtemps, jusqu’aux premiers
frissons de la vieillesse, les lignes pures et souples qui ennoblissent
le désir; et l’on ne sait pourquoi l’on est sûr qu’il tiendra sa
promesse. La chair, intelligente comme un regard, est sans cesse
rajeunie par l’esprit qui l’anime, et n’ose prendre un pli, déplacer une
fleur ni troubler une courbe admirée par l’amour.
*
* *
«Il ne suffisait pas qu’elle fût l’amie unique et virile, la camarade
égale, la compagne la plus proche et la plus profonde de l’existence
qu’elle avait liée à la sienne. L’étoile qui la souhaitait parfaite, et
qu’elle avait appris à seconder, voulut encore qu’elle demeurât l’amante
dont on ne se lasse point. L’amitié sans amour, comme l’amour sans
amitié, sont deux demi-bonheurs qui attristent les hommes. Ils ne
jouissent de l’un que pour regretter l’autre; et ne trouvant qu’une
allégresse mutilée sur les deux cimes les plus belles de la vie, ils se
persuadent que l’âme humaine ne saurait être entièrement heureuse.
*
* *
«Au sommet de sa vie veille la raison la plus pure qui puisse illuminer
un être; mais elle ne montre que la grâce et non l’effort de la lumière.
Rien ne me paraissait plus froid que la raison, avant que je l’eusse vue
jouer ainsi autour du front d’une jeune femme, comme la lampe du
sanctuaire aux mains d’une enfant rieuse et innocente. La lampe ne
laisse rien dans l’ombre; mais la rigueur de ses rayons ne franchit pas
le cercle intérieur, tandis que leurs sourires embellissent tout ce
qu’ils atteignent au dehors.
Sa conscience est si naturelle et si saine qu’on ne l’entend pas
respirer et qu’elle semble ignorer qu’elle existe. Elle est inflexible
envers l’activité qu’elle dirige; mais avec tant d’aisance qu’elle
paraît s’arrêter pour se reposer ou se pencher sur une fleur quand elle
résiste de toutes ses forces à une pensée ou à un sentiment injuste. Un
geste, un mot naïf et enjoué, une larme qui rit, dissimule le secret de
la lutte profonde. Tout ce qu’elle acquiert a la grâce de l’instinct; et
tout ce qui est instinctif a su devenir innocent. L’instinct, selon le
mot de Balzac «s’est trempé dans la pensée»: et la pensée couvre d’une
rosée plus claire, la sensibilité. De toutes les passions de la femme,
aucune n’a péri, aucune n’est prisonnière, car toutes sont requises, les
plus humbles et les plus futiles, comme les plus grandes et les plus
dangereuses, pour former le parfum que l’amour aime à respirer. Mais
sans être captives, elles vivent dans une sorte de jardin enchanté d’où
elles ne songent plus à s’évader, où elles perdent le désir de nuire, et
où les plus petites et les plus inutiles, ne pouvant rester inactives,
amusent et font sourire les plus grandes.»
*
* *
«Elle a donc, à l’état d’ornement, toutes les passions et toutes les
faiblesses de la femme; et grâce aux dieux, elle n’offre point cette
perfection mort-née qui possède toutes les vertus sans qu’un seul défaut
les anime. En quel monde imaginaire trouve-t-on une vertu qui ne soit
pas entée sur un défaut? Une vertu n’est qu’un vice qui s’élève au lieu
de s’abaisser; et une qualité n’est qu’un défaut qui sait se rendre
utile.
«Comment aurait-elle l’énergie nécessaire si elle était dénuée
d’ambition et d’orgueil? Comment saurait-elle écarter les obstacles
injustes si elle ne possédait pas la réserve d’égoïsme proportionnée aux
légitimes exigences de sa vie? Comment serait-elle ardente et tendre si
elle n’était pas sensuelle? Comment serait-elle bonne si elle ne savait
pas être faible, et confiante si elle ne savait pas être crédule?
Comment serait-elle belle si elle ignorait les miroirs et ne cherchait à
plaire? Comment sauverait-elle la grâce de la femme si elle n’en avait
pas les innocentes vanités? Comment serait-elle généreuse si elle
n’était un peu imprévoyante? Comment serait-elle juste si elle ne savait
pas être dure? et comment courageuse si elle n’oubliait parfois la
prudence? Comment serait-elle dévouée et capable de sacrifice si elle
n’échappait jamais au contrôle de la raison glacée?
Ce que nous appelons vertus et vices, ce sont les mêmes forces qui
passent le long d’une existence. Elles changent de nom selon le lieu où
elles se rendent: à gauche, elles tombent dans les bas-fonds de la
laideur, de l’égoïsme et de la sottise; à droite, elles montent vers les
hauts plateaux de la noblesse, de la générosité et de l’intelligence.
Elles sont bonnes ou mauvaises selon ce qu’elles font et non selon le
titre qu’elles portent.»
*
* *
«Quand on nous peint les vertus d’un homme, on les représente dans
l’effort de l’action; mais celles qu’on admire dans la femme supposent
toujours un modèle immobile comme une belle statue dans une galerie de
marbre. C’est une image inconsistante, tissue de vices au repos, de
qualités inertes, d’épithètes endormies, de mouvements passifs, de
forces négatives. Elle est chaste parce qu’elle n’a pas de sens, elle
est bonne parce qu’elle ne fait de mal à personne, elle est juste parce
qu’elle n’agit point, elle est patiente et résignée parce qu’elle est
dépourvue d’énergie, elle est indulgente parce qu’on ne l’offense point,
ou pardonne parce qu’elle n’a pas le courage de résister, elle est
charitable parce qu’elle se laisse dépouiller ou que sa charité ne la
prive de rien, elle est fidèle, elle est loyale, elle est soumise, elle
est dévouée, parce que toutes ces vertus peuvent vivre dans le vide et
fleurir sur une morte. Mais qu’arrivera-t-il si l’image s’anime et sort
de sa retraite pour entrer dans une vie où tout ce qui ne prend point
part au mouvement qui l’enveloppe, devient une épave pitoyable ou
dangereuse? Est-ce encore une vertu que de rester fidèle à un amour mal
choisi ou moralement éteint, ou de demeurer soumise à un maître
inintelligent ou injuste? Suffit-il de ne pas nuire pour être bonne ou
de ne pas mentir pour que l’on soit loyale? Il y a la morale de ceux qui
se tiennent sur les rives du grand fleuve; et la morale de ceux qui
remontent le flot. Il y a la morale du sommeil et celle de l’action, la
morale de l’ombre et celle de la clarté; et les vertus de la première,
qui sont comme des vertus en creux, doivent s’élever, se tendre et
devenir des vertus en relief pour subsister dans la seconde. La matière
et les lignes demeurent peut-être identiques, mais les valeurs sont
exactement renversées. La patience, la mansuétude, la soumission, la
confiance, la renonciation, la résignation, le dévouement, le sacrifice,
fruits de la bonté passive, si on les porte tels quels dans l’âpre vie
du dehors, ne sont plus que de la faiblesse, de la servilité, de
l’insouciance, de l’inconscience, de l’indolence, de l’abandon, de la
sottise ou de la lâcheté, et doivent, pour maintenir au niveau
nécessaire la source de bonté d’où elles émanent, savoir se transformer
en énergie, en fermeté, en obstination, en prudence, en résistance, en
indignation ou en révolte. La loyauté qui n’a guère à craindre tant
qu’elle ne bouge pas, doit se garder d’être dupe et de livrer des armes
à l’ennemi. La chasteté qui attendait les yeux fermés et les mains
jointes, a le droit de se changer en passion qui saura décider et fixer
le destin. Et ainsi de suite de toutes les vertus qui ont un nom comme
de celles qui n’en possèdent pas encore. Après quoi, c’est un problème
de savoir laquelle est préférable, de la vie active ou de la passive, de
celle qui se mêle aux hommes et aux événements ou de celle qui les fuit.
Existe-t-il une loi morale qui impose l’une ou l’autre, ou bien chacun
a-t-il le droit de faire son choix selon ses goûts, son caractère, ses
aptitudes? Est-il meilleur ou pire que les vertus actives ou les
passives se trouvent au premier plan? On peut, je crois, affirmer que
les premières supposent toujours les secondes, mais que le contraire
n’est pas vrai. Ainsi, la femme dont je parle est d’autant plus capable
de dévouement et de sacrifice qu’elle a la force de détourner plus
longtemps que toute autre l’accablante nécessité de ceux-ci. Elle ne
cultivera pas dans le vide, comme moyens d’expiation ou de purification,
la tristesse et la souffrance; mais elle sait les accueillir et les
rechercher avec une naïve ardeur, pour épargner à ceux qu’elle aime, une
petite affliction ou une grande douleur qu’elle se sent la force
d’affronter seule et de vaincre en silence dans le secret de son cœur.
Que de fois je l’ai vue refouler des larmes près de jaillir sous
d’injustes reproches, tandis que ses lèvres où palpitait un sourire
angoissé, retenaient, avec un courage presque invisible, le mot qui
l’eût justifiée, mais aurait accablé celui qui la méconnaissait. Comme
Jean-Paul dit de son héroïne, «elle est de celles qui, lorsqu’on est
injuste envers elles, croient toujours que c’est elles qui ont tort».
Car, de même que tous les êtres justes et bons, elle avait naturellement
à subir les petites tyrannies et les petites méchancetés de ceux qui
flottent indécis entre le bien et le mal et se hâtent d’abuser de
l’indulgence et du pardon trop souvent obtenus. Voilà qui montre mieux
que tous les consentements inertes et éplorés, une ardente et puissante
réserve d’amour.»
«Iphigénie, Antigone ou sœur de charité, comme toute femme, s’il le
faut, elle ne demandera pas au destin de la blesser à mort, comme pour
être à même de peser enfin dans la dernière lutte les forces peut-être
merveilleuses d’un cœur inexploré. Elle a appris à connaître leur nombre
et leur poids dans la paix et dans la certitude de sa conscience. A
moins d’une de ces épreuves où la vie nous accule aux impitoyables
parois d’une fatalité ou d’une loi naturelle sans issue, elle prendra
d’instinct une autre route pour arriver au but marqué par le devoir. En
tout cas, son dévouement et son sacrifice ne seront jamais résignés; ils
ne s’abandonneront jamais à la douceur perfide du malheur. Toujours aux
aguets, sur la défensive et pleine d’une confiance énergique, elle
cherchera jusqu’au dernier moment le point faible de l’événement qui
l’écrase. Ses larmes seront aussi pures, aussi douces que les larmes de
celles qui ne résistent pas aux injures du hasard; mais au lieu de
voiler le regard elles y appelleront et y multiplieront la lumière qui
console ou qui sauve.»
*
* *
«Du reste, ajoutait-il en finissant, l’_Arténice_ que j’ai essayé de
vous peindre, paraîtra, sous les traits que je lui prête, parfaitement
odieuse ou parfaitement belle selon l’idéal que chacun de vous porte en
soi ou qu’il croit avoir rencontré. On ne s’accorde que sur les vertus
passives. Celles-ci ont, au point de vue de la peinture, un avantage
dont ne jouissent pas les autres. Il est facile d’évoquer la
résignation, l’abnégation, la pudeur virginale, l’humilité, la piété, le
renoncement, le dévouement, l’esprit de sacrifice, la simplicité, la
naïveté, la candeur, tout le groupe silencieux et souvent désolé des
forces de la femme effarouchées dans les coins sombres de la vie. L’œil
y retrouve avec attendrissement des couleurs familières et pâlies par
les siècles; et le tableau en est toujours plein d’une grâce plaintive.
Il semble que ces vertus ne puissent se tromper, et que leurs excès même
les rendent plus touchantes. Mais combien celles qui saillent, qui
s’affirment et qui luttent hors des portes ont le visage insolite et
ingrat! Un rien, une boucle qui s’égare, un pli de vêtement qui n’est
pas à sa place coutumière, un muscle qui se tend, les rend déplaisantes
ou suspectes, prétentieuses ou dures. La femme a si longtemps vécu
agenouillée dans l’ombre que nos yeux prévenus ont peine à saisir
l’harmonie des premiers gestes qu’elle ébauche en se dressant dans la
clarté du jour.»
*
* *
«Mais tout ce qu’on peut dire en s’efforçant de faire le portrait intime
d’un être, ne ressemble que bien imparfaitement à l’image plus précise
que nos pensées tracent en notre esprit dans l’instant que nous en
parlons; et, à son tour, cette dernière image n’est que l’esquisse de la
grande effigie, vivante, profonde mais incommunicable, que sa présence,
comme la lumière sur la plaque sensible, a dessiné dans notre cœur.
Confrontez la dernière épreuve aux deux premières: si exactes, si
fouillées qu’on suppose celles-ci, elles n’offrent plus que les
guirlandes et les arabesques d’encadrements plus ou moins appropriés au
sujet qu’ils attendent; mais la face véritable, le personnage
authentique et total, avec le bien et le mal seuls réels qu’il renferme
sous ses vertus et ses vices apparemment réels, ne surgit de l’ombre
qu’au contact immédiat de deux vies. Les plus belles énergies et les
pires défaillances n’ajoutent ou n’enlèvent presque rien à la
mystérieuse entité qui s’affirme; et c’est la qualité même de son destin
qui se révèle. On reconnaît alors que l’existence qu’on a devant soi, et
dont toutes les possibilités cachées ne font que passer par nos yeux
pour atteindre notre âme, est vraiment ce qu’elle voudrait être; ou ne
sera jamais que ce que loyalement elle s’efforce de ne pas demeurer.»
*
* *
«S’il importe beaucoup à l’amitié et à l’amour, il importe assez peu à
notre sympathie instinctive que quelqu’un soit bon ou mauvais, fasse le
bien ou le mal, pourvu que nous agrée la force secrète qui l’anime.
Cette force secrète se dévoile fréquemment dès la première rencontre;
parfois aussi nous n’apprenons à la connaître qu’après une longue
habitude. Elle n’a presque rien de commun avec les actes extérieurs ni
même avec les pensées de la personne réelle qui ne semble pas son
représentant exact, mais son interprète de hasard, au moyen duquel elle
se manifeste comme elle peut. Ainsi, nous avons tous, parmi ceux que le
va-et-vient des jours mêle à notre existence, des amis ou des compagnons
que nous n’estimons guère, qui nous ont plus d’une fois desservis et en
qui nous savons que nous ne pouvons avoir aucune confiance. Néanmoins,
nous ne parvenons pas à les mépriser comme ils le méritent ni à les
écarter de notre route. A travers et malgré tout ce qui nous sépare et
tout ce qui les défigure, une affirmation à laquelle nous avons une foi
plus solide et plus organique qu’à toutes les expériences et à tous les
raisonnements de la raison, une affirmation obscure mais invincible,
nous atteste que cet homme, dût-il nous précipiter dans les malheurs les
plus graves, n’est pas notre ennemi dans le plan général et éternel de
la vie. Il se peut qu’il n’y ait aucune sanction à ces sympathies ou à
ces antipathies; et que rien n’y réponde, soit parmi les phénomènes
visibles ou invisibles qui composent notre existence, soit parmi les
fluides connus ou inconnus qui forment et entretiennent notre santé
physique ou morale, nos sentiments de joie ou de tristesse et le milieu
mobile et très impressionnable où flotte notre destin. Il n’en reste pas
moins qu’il y a là une force indéniable et qui prend une part décisive à
l’accomplissement de notre bonheur en amitié comme en amour. Cette
troisième puissance affective n’a égard ni à l’âge ni au sexe, ni à la
beauté ni à la laideur; elle est indépendante de l’attrait physique et
des affinités de l’esprit et du caractère. Elle est comme l’atmosphère
bienfaisante et féconde où baignent cet attrait et cette affinité. Quand
cette troisième puissance, cette atmosphère vivifiante fait défaut dans
l’amour, de là viennent tous les malentendus, tous les chagrins, toutes
les déceptions qui désunissent deux êtres qui s’estiment, se comprennent
et s’aiment passionnément. Comme on ignore la nature de cette puissance,
on lui donne des noms divers et obscurs. On l’appelle l’âme, l’instinct,
l’inconscient, le subconscient, le divin même. Elle émane probablement
de l’organe indéfini qui nous relie à tout ce qui ne concerne pas
directement notre individualité; à tout ce qui la déborde dans le temps
et l’espace, dans le passé et l’avenir.»