Est-ce Venise que vous prétendez ressusciter telle qu'elle éblouit
l'Europe, assujettit les mers, concentra le commerce, conquit
l'Orient presque tout entier à une poignée d'aventuriers héroïques
sortis des lagunes de l'Adriatique? Je le veux bien. L'Europe
entière sourirait comme moi à cette résurrection de la patrie de
Manin; mais alors ressuscitez donc les temps où l'islamisme de
Mahomet II, qui n'avait encore envahi ni l'Asie, ni Byzance, ni la
Grèce, ni l'Archipel, ni ses îles et les montagnes de l'Adriatique,
laissait Venise s'emparer, jour par jour, des débris immenses de
l'empire byzantin qui s'écroulait à son profit.
Ressuscitez les royaumes de Chypre, de Crète, sous ses lois, la mer
Noire couverte de ses flottes, Constantinople crénelée de ses
forts, le Péloponèse tout entier courbé sous ses vice-doges, la
monarchie universelle des mers d'Orient donnée en dot au Bucentaure
qui allait épouser en souverain les flots; ressuscitez le commerce
entier de l'Orient et le transport des armées de toute l'Europe au
profit des vaisseaux de Venise! Vous voyez bien que c'est un rêve
plus aisé à déclamer qu'à reconstruire; vous voyez bien que, pour
reconstruire ce rêve de l'empire maritime, territorial et
aristocratique de Venise,
Il faudrait d'abord que l'Angleterre ne fût pas née, et n'eût pas
succédé à Venise dans la monarchie navale et commerciale du monde;
Il faudrait que la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance
n'eût pas été découverte;
Il faudrait que l'Amérique elle-même ne fût pas sortie des flots à
la voix de Colomb, et que ce continent n'eût pas créé un échange
nouveau et immense entre les deux mondes, un déplacement de la
Méditerranée à l'Océan;
Il faudrait que l'Angleterre ne possédât ni Corfou, ni Malte, ni
Gibraltar; que la France ne possédât ni Toulon ni Marseille; que
Constantinople ne possédât ni les Dardanelles ni le Bosphore; il
faudrait enfin que l'Allemagne, devenue puissance navale et
commerciale à son tour, n'eût pas créé _Trieste_, ou qu'elle y
renonçât pour complaire à l'ombre de Venise; il faudrait que
l'Allemagne ne possédât pas dans Trieste le débouché nécessaire à
l'écoulement des produits de soixante millions d'hommes germains, en
rapports de plus en plus étroits avec tout l'Orient;
Il faudrait que l'Allemagne consentît à se laisser murer dans ses
terres au fond du golfe Adriatique, par une nouvelle Venise qui lui
en fermerait les flots. Où est la force humaine qui fera cela? Où
est la main italienne, et même piémontaise, et même française ou
anglaise, assez puissante et assez tenace pour arracher à
l'Allemagne la clef désormais conquise de cette porte de l'Orient
par Trieste?
Ne parlez donc pas de ressusciter une Venise dominatrice des mers, à
moins d'anéantir l'Angleterre et l'Allemagne au profit du Piémont!
Tout ce que vous pouvez faire de Venise, c'est une île libre, c'est
une belle ruine hanséatique, retrouvant la richesse dans la liberté,
un Hambourg italien avec une auréole de majesté et de souvenir sur
ses lagunes. Le possible n'est que là, le reste est de la poésie;
mais ce ne sera jamais plus de la politique sérieuse pour l'Italie.
Un Platon italien pourrait imaginer cela, un Machiavel ne pourrait
le croire.
X
Est-ce le Milanais que vous voudriez ressusciter? Mais quel
Milanais? Celui des Sforza, des Visconti, de tous ces petits tyrans
de Vérone, de Modène, de Parme? Est-ce le Milanais suisse? le
Milanais espagnol? le Milanais français ou le Milanais allemand?
Proie successive de tous les ambitieux indigènes ou étrangers qui
ont dépecé cette magnifique plaine de l'Italie. Mais ce Milanais ne
fut jamais que le champ de bataille de l'Italie ou de l'Europe:
est-ce ce carnage en permanence que vous songeriez à reconstituer?