IX

Est-ce Venise que vous prétendez ressusciter telle qu'elle éblouit

l'Europe, assujettit les mers, concentra le commerce, conquit

l'Orient presque tout entier à une poignée d'aventuriers héroïques

sortis des lagunes de l'Adriatique? Je le veux bien. L'Europe

entière sourirait comme moi à cette résurrection de la patrie de

Manin; mais alors ressuscitez donc les temps où l'islamisme de

Mahomet II, qui n'avait encore envahi ni l'Asie, ni Byzance, ni la

Grèce, ni l'Archipel, ni ses îles et les montagnes de l'Adriatique,

laissait Venise s'emparer, jour par jour, des débris immenses de

l'empire byzantin qui s'écroulait à son profit.

Ressuscitez les royaumes de Chypre, de Crète, sous ses lois, la mer

Noire couverte de ses flottes, Constantinople crénelée de ses

forts, le Péloponèse tout entier courbé sous ses vice-doges, la

monarchie universelle des mers d'Orient donnée en dot au Bucentaure

qui allait épouser en souverain les flots; ressuscitez le commerce

entier de l'Orient et le transport des armées de toute l'Europe au

profit des vaisseaux de Venise! Vous voyez bien que c'est un rêve

plus aisé à déclamer qu'à reconstruire; vous voyez bien que, pour

reconstruire ce rêve de l'empire maritime, territorial et

aristocratique de Venise,

Il faudrait d'abord que l'Angleterre ne fût pas née, et n'eût pas

succédé à Venise dans la monarchie navale et commerciale du monde;

Il faudrait que la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance

n'eût pas été découverte;

Il faudrait que l'Amérique elle-même ne fût pas sortie des flots à

la voix de Colomb, et que ce continent n'eût pas créé un échange

nouveau et immense entre les deux mondes, un déplacement de la

Méditerranée à l'Océan;

Il faudrait que l'Angleterre ne possédât ni Corfou, ni Malte, ni

Gibraltar; que la France ne possédât ni Toulon ni Marseille; que

Constantinople ne possédât ni les Dardanelles ni le Bosphore; il

faudrait enfin que l'Allemagne, devenue puissance navale et

commerciale à son tour, n'eût pas créé _Trieste_, ou qu'elle y

renonçât pour complaire à l'ombre de Venise; il faudrait que

l'Allemagne ne possédât pas dans Trieste le débouché nécessaire à

l'écoulement des produits de soixante millions d'hommes germains, en

rapports de plus en plus étroits avec tout l'Orient;

Il faudrait que l'Allemagne consentît à se laisser murer dans ses

terres au fond du golfe Adriatique, par une nouvelle Venise qui lui

en fermerait les flots. Où est la force humaine qui fera cela? Où

est la main italienne, et même piémontaise, et même française ou

anglaise, assez puissante et assez tenace pour arracher à

l'Allemagne la clef désormais conquise de cette porte de l'Orient

par Trieste?

Ne parlez donc pas de ressusciter une Venise dominatrice des mers, à

moins d'anéantir l'Angleterre et l'Allemagne au profit du Piémont!

Tout ce que vous pouvez faire de Venise, c'est une île libre, c'est

une belle ruine hanséatique, retrouvant la richesse dans la liberté,

un Hambourg italien avec une auréole de majesté et de souvenir sur

ses lagunes. Le possible n'est que là, le reste est de la poésie;

mais ce ne sera jamais plus de la politique sérieuse pour l'Italie.

Un Platon italien pourrait imaginer cela, un Machiavel ne pourrait

le croire.

X

Est-ce le Milanais que vous voudriez ressusciter? Mais quel

Milanais? Celui des Sforza, des Visconti, de tous ces petits tyrans

de Vérone, de Modène, de Parme? Est-ce le Milanais suisse? le

Milanais espagnol? le Milanais français ou le Milanais allemand?

Proie successive de tous les ambitieux indigènes ou étrangers qui

ont dépecé cette magnifique plaine de l'Italie. Mais ce Milanais ne

fut jamais que le champ de bataille de l'Italie ou de l'Europe:

est-ce ce carnage en permanence que vous songeriez à reconstituer?

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 194 / 215 题