XL

Son fils, héritier de sa bravoure, a repris sur sa tombe les projets

interrompus et l'épée brisée de son père; ses défis incessants, ses

provocations habiles à une guerre italienne, ont réussi à amener

l'Autriche dans le piége d'une guerre ourdie avec un art que

Machiavel n'aurait pas surpassé.

L'Autriche, comme le taureau qu'on excite avec un lambeau

d'écarlate, a donné brutalement dans l'embûche.

Le Piémont a crié au secours, la France est accourue.

La terre de Marengo ne pouvait être marâtre à la France: elle a

vaincu, elle a donné généreusement le prix de la victoire au

Piémont.

Le Piémont insatiable a tenu peu de compte de cette Lombardie

achetée au prix de ce sang français; il a convoité à l'instant,

malgré les vues contraires de la France, les États neutres de

l'Italie. Le traité sommaire de Villafranca promettait sur le champ

de bataille de laisser l'Italie, étrangère à cette querelle, se

reconstituer librement sur un plan fédératif. Cela était sage. Le

Piémont a forcé la main au traité, en s'emparant de douze millions

d'Italiens. Il a arraché la Romagne aux États pontificaux, la

Toscane à sa propre indépendance; Parme à une princesse libérale et

inoffensive, _exilée de l'exil_; il laisse rêver tout haut, sans la

désavouer, l'annexion de sept millions d'hommes dans le royaume de

Naples; un soldat cosmopolite pour qui le feu est une patrie, plus

semblable par ses exploits personnels à un héros de la Fable que de

l'histoire, Garibaldi lui offre la Sicile, et le Piémont ne lui dit

encore ni oui ni non. Où s'arrêtera-t-il? Le hasard seul le sait.

Dans cet élan vers la conquête et vers l'absorption universelle de

toutes les Italies, malgré la France qui les déconseille, un prince

sans peur, un roi d'avant-garde, comme disait Murat, servi par un

ministre équilibriste, paraît changer de point d'appui, et, Français

avant la lutte, devenir Anglais après la victoire; l'Angleterre, qui

cherchait depuis tant de siècles une position politique navale et

territoriale contre nous au Midi, a souri aux envahissements

prétendus italiens du Piémont.

L'Angleterre espère dans la maison de Savoie un allié que nous avons

fait redoutable, une puissance de trois cent mille hommes sous les

armes pour y appuyer son levier anglais et antifrançais au pied des

Alpes; la France pourrait regretter son sang versé en faveur d'un

allié pour qui un service est le prélude d'une exigence.... Jamais,

en six mois, une puissance n'a autant grandi par l'imprudente

connivence de l'Angleterre; sa grandeur démesurée n'est plus un

service rendu à l'Italie, elle est un danger. Nous prenons nos

précautions contre ce danger enfin aperçu, et nous faisons bien; la

Savoie et le comté de Nice sont deux sûretés légitimes, mais deux

sûretés bien insuffisantes contre la création d'une sixième grande

puissance dans le monde, création qui enceindra la France d'une

ceinture de périls partout, et même du seul côté où elle avait de

l'air pour ses mouvements et rien à craindre.

Une Prusse du Midi! C'était assez d'une!

Voilà l'histoire exacte de l'Italie depuis Machiavel.

Voyons maintenant ce que ce souverain génie politique, ce _Dante_ de

la diplomatie, ce Montesquieu précurseur de son siècle, aurait, dans

son patriotisme italien, conseillé à l'Italie s'il eût vécu de nos

jours. Ici nous n'en sommes pas réduits à conjecturer; nous pouvons

affirmer avec certitude l'opinion de Machiavel sur les vrais

intérêts de sa patrie, car ses opinions sur la nature de la

constitution fédérale qui convient à l'Italie sont toutes écrites

d'avance dans les considérations lumineuses et anticipées sur la

nature des choses de son temps et des temps futurs; la politique

tout expérimentale de Machiavel n'était que de la logique à longue

vue; la logique est le prophète infaillible des événements à

distance: le génie est presbyte.

Ses conclusions étaient comme les nôtres, une _confédération

italique_.

Une confédération n'inspire d'ombrage à personne et inspire respect

et intérêt à tout le monde; une monarchie unitaire et militaire

piémontaise peut inspirer des ombrages à ses voisins.

Il n'est pas bon d'inspirer des ombrages à la France.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 183 / 215 题