Après quelques instants d'indécision, et en présence de
l'incorruptibilité de l'armée de M. de Latour à Novare, le prince
de Carignan faillit à tous ses engagements révolutionnaires de
Turin.
Il publia une proclamation de repentir par laquelle il se démettait
du commandement général en faveur de M. de Latour, et faisait acte
de soumission au roi légitime, son oncle, le duc de Génevois.
Le général Latour se déclara en conséquence généralissime de l'armée
sarde au nom du nouveau roi.
Le prince de Carignan se rendit à Modène pour y implorer
l'indulgence de son oncle.
La révolution, déconcertée par ce revirement du jeune prince,
s'agita à Gênes, qui voulut en profiter pour recouvrer son
indépendance.
Gênes s'affaissa bientôt sous le canon des Piémontais.
À Turin, les troupes divisées d'opinion tirèrent les unes sur les
autres; les soldats d'Alexandrie furent écrasés par ceux de la
capitale.
Une armée dite _constitutionnelle_ sortit de Turin pour aller
combattre ou rallier à la révolution l'armée du roi à Novare.
Les Autrichiens, auxiliaires du roi, passèrent le Tessin pour
secourir Latour; M. de Bubna, politique aussi fin qu'habile général,
la commandait.
L'armée constitutionnelle, repoussée à Novare par l'armée fidèle, et
attaquée par les Autrichiens de Bubna sous les murs, se replia
ébranlée sur Verceil; un régiment de hussards autrichiens y entra
pêle-mêle avec elle, et la poursuivit jusqu'à la Sésia; Latour
rentra à Turin, les Autrichiens à Alexandrie, la Savoie resta
inébranlablement fidèle; les soldats révolutionnaires se
débandèrent; les jeunes chefs de l'armée, séducteurs du prince de
Carignan ou séduits par lui, s'exilèrent dans toutes les directions
de l'Europe.
Une commission militaire jugea rigoureusement les officiers
coupables; le roi Victor-Emmanuel confirma son abdication; son
frère, le duc de Génevois, devenu roi sous le nom de Charles-Félix,
régna appuyé sur l'Autriche, plein de défiance contre le prince de
Carignan son neveu, dont l'ingratitude ou la légèreté avait
profondément aigri son âme; il voyait en lui le premier conspirateur
du royaume.
Le prince, ne pouvant répondre de ce qu'il avait fait de
contradictoire ni aux royalistes, ni aux révolutionnaires, s'exila
lui-même et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse
d'Autriche, fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti à
Florence.
Cet asile, demandé à une cour autrichienne par un promoteur apparent
de la guerre contre l'Autriche, était un témoignage suffisant de la
résipiscence du prince.
Nous le vîmes alors profondément humilié et du rôle qu'il avait joué
et de la disgrâce où il se cachait à tous les partis. Cette
confusion était si cruelle qu'ayant appris que j'étais, en passant,
dans une hôtellerie de Florence, il m'envoya son écuyer de confiance
et son mentor politique, Sylvain de Costa, qui était mon ami, pour
me demander si une visite que lui, roi futur du Piémont, voulait me
faire, à moi jeune et obscur diplomate d'un rang subalterne alors,
ne me compromettrait pas, et si je consentais à le recevoir? Je n'ai
pas besoin de dire que je refusai la visite, et que je me rendis le
soir même au palais Pitti pour présenter mes respects au royal
exilé.
Cette anecdote, qui paraît incroyable, est vraie pourtant; elle
prouve à quel degré de suspicion et de crainte de son ombre le
prince royal de Piémont, le futur Charles-Albert, était alors
descendu dans ces ombres du palais Pitti qui lui prêtaient leur
hospitalité et leur solitude.
Qui lui eût dit alors que ces souverains généreux et affectueux de
la Toscane seraient expulsés une première fois par lui-même, puis
détrônés par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Léopold,
le premier et le plus libéral des princes législateurs avant que le
mot de _libéralisme_ fût inventé, serait occupé bientôt après par un
proconsul piémontais?