XXXV

Après quelques instants d'indécision, et en présence de

l'incorruptibilité de l'armée de M. de Latour à Novare, le prince

de Carignan faillit à tous ses engagements révolutionnaires de

Turin.

Il publia une proclamation de repentir par laquelle il se démettait

du commandement général en faveur de M. de Latour, et faisait acte

de soumission au roi légitime, son oncle, le duc de Génevois.

Le général Latour se déclara en conséquence généralissime de l'armée

sarde au nom du nouveau roi.

Le prince de Carignan se rendit à Modène pour y implorer

l'indulgence de son oncle.

La révolution, déconcertée par ce revirement du jeune prince,

s'agita à Gênes, qui voulut en profiter pour recouvrer son

indépendance.

Gênes s'affaissa bientôt sous le canon des Piémontais.

À Turin, les troupes divisées d'opinion tirèrent les unes sur les

autres; les soldats d'Alexandrie furent écrasés par ceux de la

capitale.

Une armée dite _constitutionnelle_ sortit de Turin pour aller

combattre ou rallier à la révolution l'armée du roi à Novare.

Les Autrichiens, auxiliaires du roi, passèrent le Tessin pour

secourir Latour; M. de Bubna, politique aussi fin qu'habile général,

la commandait.

L'armée constitutionnelle, repoussée à Novare par l'armée fidèle, et

attaquée par les Autrichiens de Bubna sous les murs, se replia

ébranlée sur Verceil; un régiment de hussards autrichiens y entra

pêle-mêle avec elle, et la poursuivit jusqu'à la Sésia; Latour

rentra à Turin, les Autrichiens à Alexandrie, la Savoie resta

inébranlablement fidèle; les soldats révolutionnaires se

débandèrent; les jeunes chefs de l'armée, séducteurs du prince de

Carignan ou séduits par lui, s'exilèrent dans toutes les directions

de l'Europe.

Une commission militaire jugea rigoureusement les officiers

coupables; le roi Victor-Emmanuel confirma son abdication; son

frère, le duc de Génevois, devenu roi sous le nom de Charles-Félix,

régna appuyé sur l'Autriche, plein de défiance contre le prince de

Carignan son neveu, dont l'ingratitude ou la légèreté avait

profondément aigri son âme; il voyait en lui le premier conspirateur

du royaume.

Le prince, ne pouvant répondre de ce qu'il avait fait de

contradictoire ni aux royalistes, ni aux révolutionnaires, s'exila

lui-même et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse

d'Autriche, fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti à

Florence.

Cet asile, demandé à une cour autrichienne par un promoteur apparent

de la guerre contre l'Autriche, était un témoignage suffisant de la

résipiscence du prince.

Nous le vîmes alors profondément humilié et du rôle qu'il avait joué

et de la disgrâce où il se cachait à tous les partis. Cette

confusion était si cruelle qu'ayant appris que j'étais, en passant,

dans une hôtellerie de Florence, il m'envoya son écuyer de confiance

et son mentor politique, Sylvain de Costa, qui était mon ami, pour

me demander si une visite que lui, roi futur du Piémont, voulait me

faire, à moi jeune et obscur diplomate d'un rang subalterne alors,

ne me compromettrait pas, et si je consentais à le recevoir? Je n'ai

pas besoin de dire que je refusai la visite, et que je me rendis le

soir même au palais Pitti pour présenter mes respects au royal

exilé.

Cette anecdote, qui paraît incroyable, est vraie pourtant; elle

prouve à quel degré de suspicion et de crainte de son ombre le

prince royal de Piémont, le futur Charles-Albert, était alors

descendu dans ces ombres du palais Pitti qui lui prêtaient leur

hospitalité et leur solitude.

Qui lui eût dit alors que ces souverains généreux et affectueux de

la Toscane seraient expulsés une première fois par lui-même, puis

détrônés par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Léopold,

le premier et le plus libéral des princes législateurs avant que le

mot de _libéralisme_ fût inventé, serait occupé bientôt après par un

proconsul piémontais?

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 178 / 215 题