IV

Dans cette disposition naturelle des premiers fidèles d'une religion

révélée et militante pour conquérir l'Orient ou l'Occident, puis la

terre entière, il est tout simple que les néophytes de cette

religion, persécutés eux-mêmes, se soient dit: Le pouvoir est une

force non-seulement sur les corps, mais sur les âmes; rangeons les

âmes sous la loi de notre culte par la force qui vient de Dieu;

donnons l'empire de la terre à ce chef de notre foi, qui dispose de

l'empire du ciel. Voici l'empire du monde romain qui s'écroule,

emparons-nous d'un des débris de cet empire, livré aux barbares,

occupons sa capitale, abandonnée au flux et au reflux des nations

sans maîtres, établissons-y un nouvel empire, dont un pauvre prêtre

du Christ sera d'abord l'évêque, puis le patriarche, puis le consul,

puis le souverain spirituel, puis le roi temporel, dès que

l'héritage impérial sera tombé par déshérence du lieutenant de César

au serviteur des serviteurs de Dieu.

Ce serviteur des serviteurs de Dieu imprime d'avance un respect

surnaturel aux barbares; ils fléchiront d'autant plus le genou

devant lui qu'ils le trouveront pauvre et désarmé; ils verront un

Dieu dans ce vieillard bénissant tout le monde au nom d'un maître

supérieur aux vicissitudes des empires; il nommera ces barbares ses

enfants, et ces barbares verront dans ce vieillard leur père; ils se

convertiront peu à peu à une foi qui leur laisse posséder le monde,

qui n'a que des armées d'anges, et qui n'a d'ambition qu'au ciel;

ils lui concéderont sur la capitale de l'Italie, que ce vieillard

habite, un empire des ruines; _ils y laisseront éclore_ lentement

l'oeuf du christianisme couvé par les barbares dans le nid abandonné

de l'aigle romaine.

Et si, par la persuasion, ou par les alliances, ou par l'habileté,

ou même par les armes spirituelles, d'autres provinces de l'Italie

romaine se rattachent à cette chaire du pontife, à défaut du trône

des Césars, cette chaire deviendra un trône, ce trône recréera un

autre empire, cet empire humain laissera longtemps indécis le

caractère de sa domination sur l'Italie, autorité spirituelle pour

les uns, autorité temporelle pour les autres, ambiguïté favorable

aux deux situations.

Puis viendra quelque grand conquérant de la foi et de l'empire, tels

que _Grégoire_ ou _Sixte_, qui prendront résolument le sceptre

temporel, et qui affecteront le droit d'élection ou de déposition

des rois.

Et si les peuples obtempèrent à cette injonction papale, l'empire

temporel romain ne sera pas seulement rétabli sur le monde, il sera

doublé d'un empire spirituel, le roi sera dieu et le dieu sera roi.

L'Italie deviendra inviolable, siége d'un double empire; quiconque y

touchera ne sera pas seulement barbare, il sera sacrilége.

V

Nul ne peut nier que ceci ne soit le résumé parfaitement historique

de l'institution de la papauté, et de son action séculaire pour

rassembler autour d'un centre commun les débris de l'Italie, pour la

défendre des barbares, pour la disputer à l'empire germanique et

pour faire de ses membres épars une unité papale, au lieu d'une

unité romaine: à ce titre, les historiens philosophes les moins

chrétiens, tels que Gibbon, Sismondi, Ginguené, Voltaire lui-même,

constatent les services réels rendus par la papauté à l'Italie dans

le courant des siècles. Par ordre de date il n'y a pas de puissance

plus antique en Italie; par ordre de services il n'y en a pas de

plus italienne.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 148 / 215 题