Dans cette disposition naturelle des premiers fidèles d'une religion
révélée et militante pour conquérir l'Orient ou l'Occident, puis la
terre entière, il est tout simple que les néophytes de cette
religion, persécutés eux-mêmes, se soient dit: Le pouvoir est une
force non-seulement sur les corps, mais sur les âmes; rangeons les
âmes sous la loi de notre culte par la force qui vient de Dieu;
donnons l'empire de la terre à ce chef de notre foi, qui dispose de
l'empire du ciel. Voici l'empire du monde romain qui s'écroule,
emparons-nous d'un des débris de cet empire, livré aux barbares,
occupons sa capitale, abandonnée au flux et au reflux des nations
sans maîtres, établissons-y un nouvel empire, dont un pauvre prêtre
du Christ sera d'abord l'évêque, puis le patriarche, puis le consul,
puis le souverain spirituel, puis le roi temporel, dès que
l'héritage impérial sera tombé par déshérence du lieutenant de César
au serviteur des serviteurs de Dieu.
Ce serviteur des serviteurs de Dieu imprime d'avance un respect
surnaturel aux barbares; ils fléchiront d'autant plus le genou
devant lui qu'ils le trouveront pauvre et désarmé; ils verront un
Dieu dans ce vieillard bénissant tout le monde au nom d'un maître
supérieur aux vicissitudes des empires; il nommera ces barbares ses
enfants, et ces barbares verront dans ce vieillard leur père; ils se
convertiront peu à peu à une foi qui leur laisse posséder le monde,
qui n'a que des armées d'anges, et qui n'a d'ambition qu'au ciel;
ils lui concéderont sur la capitale de l'Italie, que ce vieillard
habite, un empire des ruines; _ils y laisseront éclore_ lentement
l'oeuf du christianisme couvé par les barbares dans le nid abandonné
de l'aigle romaine.
Et si, par la persuasion, ou par les alliances, ou par l'habileté,
ou même par les armes spirituelles, d'autres provinces de l'Italie
romaine se rattachent à cette chaire du pontife, à défaut du trône
des Césars, cette chaire deviendra un trône, ce trône recréera un
autre empire, cet empire humain laissera longtemps indécis le
caractère de sa domination sur l'Italie, autorité spirituelle pour
les uns, autorité temporelle pour les autres, ambiguïté favorable
aux deux situations.
Puis viendra quelque grand conquérant de la foi et de l'empire, tels
que _Grégoire_ ou _Sixte_, qui prendront résolument le sceptre
temporel, et qui affecteront le droit d'élection ou de déposition
des rois.
Et si les peuples obtempèrent à cette injonction papale, l'empire
temporel romain ne sera pas seulement rétabli sur le monde, il sera
doublé d'un empire spirituel, le roi sera dieu et le dieu sera roi.
L'Italie deviendra inviolable, siége d'un double empire; quiconque y
touchera ne sera pas seulement barbare, il sera sacrilége.
V
Nul ne peut nier que ceci ne soit le résumé parfaitement historique
de l'institution de la papauté, et de son action séculaire pour
rassembler autour d'un centre commun les débris de l'Italie, pour la
défendre des barbares, pour la disputer à l'empire germanique et
pour faire de ses membres épars une unité papale, au lieu d'une
unité romaine: à ce titre, les historiens philosophes les moins
chrétiens, tels que Gibbon, Sismondi, Ginguené, Voltaire lui-même,
constatent les services réels rendus par la papauté à l'Italie dans
le courant des siècles. Par ordre de date il n'y a pas de puissance
plus antique en Italie; par ordre de services il n'y en a pas de
plus italienne.