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Le royaume de Naples, l'État le plus compacte, le plus nationalisé,

le plus monarchique et le plus peuplé de tous les tronçons de

l'Italie, avait passé, de dynastie en dynastie, par la domination

aragonaise dans la main des vice-rois castillans, puis dans la main

des Bourbons, comme un apanage de l'Espagne devenue bourbonienne et

à demi française. Les trente-trois révolutions de ce royaume

attestent la convoitise de toutes les nations sur cette magnifique

proie des ambitions dynastiques; elles attestent aussi sa propre

légèreté et sa propre turbulence. Nation légère comme la Grèce sa

mère, superstitieuse comme l'Espagne sa nourrice, héroïque par accès

comme les Normands ses conquérants, intelligente et vive comme des

Français de l'Italie, à la fois servile et frémissante envers les

papes ses voisins, qui la revendiquaient comme un fief de Rome,

cette nation, par la souplesse de son caractère et par la

promptitude de son esprit, était admirablement apte à modifier ses

institutions selon le caractère de ses dynasties passagères. Aussi

commode à la liberté qu'au despotisme, elle s'était déshabituée de

la guerre par l'indifférence à ses dominateurs, qui la défendaient,

comme ils la conquéraient, par des troupes mercenaires, espagnoles,

françaises, allemandes, suisses. Le peuple en est très-brave quand

une passion personnelle bout dans ses veines, mais très-incapable de

discipline et de constance au feu pour des causes purement

abstraites. Le climat et les moeurs lui rendent la vie si gaie et si

douce que la vie lui devient plus chère qu'aux peuples du Nord, qui

ont si peu à perdre en la risquant.

Naples s'était allié à la maison d'Autriche par le mariage de son roi

Ferdinand avec une archiduchesse d'Autriche (cette reine Caroline était

soeur de Marie-Antoinette, dernière reine de France). Caroline de Naples

avait en énergie de passion ce que Marie-Antoinette avait en grâce

féminine. Elle dominait son mari, le roi Ferdinand; ce prince,

très-spirituel (quoi qu'on en ait dit), mais indolent d'esprit, ne

demandait au trône que du plaisir; les grands le méprisaient pour sa

paresse, le peuple l'adorait pour sa familiarité avec la populace. Comme

tous les enfants d'Espagne, il était très-asservi aux moines. Sa femme

commandait aux ministres choisis par elle, aux favoris par lesquels elle

régnait; elle ne régnait alors ni stupidement ni scandaleusement, comme

ses ennemis l'ont écrit et l'ont fait croire au monde. Ses ministres

réformateurs et philosophes, tels que Tanucci et Acton, introduisaient

dans la législation, dans l'administration, dans la marine et dans

l'armée de son royaume, tout ce qui, dans les principes et dans les

progrès modernes, n'offensait pas jusqu'à la révolte les moeurs féodales

des provinces et les superstitions du bas peuple de la capitale.

L'esprit de Joseph II et de Léopold, ses frères, les deux souverains les

plus hardis contre les routines de gouvernement, respirait dans ses

propres actes; elle avait autant de philosophie et de hardiesse: plus

puissante, elle aurait été la Catherine II du midi de l'Europe; mais,

fille de Marie-Thérèse, elle était reine avant tout, et, femme autant

que reine, elle mêlait le goût du plaisir à celui de la domination. Son

peuple avait immensément grandi sous sa main.

Telle était la reine Caroline quand la révolution française éclata;

elle y reconnut ses propres principes, mais elle y reconnut bientôt

aussi l'ennemie des trônes et le levier des peuples; le détrônement,

les infortunes, le meurtre inexcusable de Louis XVI, de sa soeur

Marie-Antoinette, la jetèrent dans une terreur qui se convertit en

haine dans les âmes fortes. Elle se ligua avec l'Angleterre, avec le

pape, avec l'Autriche et la Russie, avec toutes les puissances et

toutes les causes qui voulaient arrêter ce torrent de principes et

de sang menaçant de couler de Paris sur le monde. L'Anglais Acton,

son ministre, appelle l'Angleterre à son secours; la France

l'expulse de son trône; elle se réfugie en Sicile, à l'abri des

flots et des escadres britanniques; une réaction passionnée en sa

faveur se déclare. Le cardinal Ruffo soulève et entraîne les

Calabres contre les Français au nom de la religion et de la

monarchie. Les vaisseaux de Nelson ramènent la reine à Naples; le

peuple l'y reçoit avec des transports de rage et d'amour; mais son

retour est le signal d'une vengeance sanguinaire contre

l'aristocratie napolitaine qui a trempé dans les principes

révolutionnaires français. Naples a sa terreur royale comme Paris sa

terreur populaire.

Ce retour est précaire comme sa fortune. Napoléon donne le trône de

Naples à son frère Joseph et à son beau-frère Murat. La dynastie

bourbonienne rentre en Sicile; Murat gouverne en héros et en

administrateur ce beau royaume; il y laisse des souvenirs de gloire

et de bonté qui ne sont pas un parti, mais une estime. Pendant ce

temps la reine Caroline, réfugiée à Palerme, y subit la protection

exigeante des Anglais; ils lui arrachent une constitution dont ils

ont la popularité, et elle les périls. Napoléon tombe écrasé sous la

masse des ressentiments des peuples et des rois contre lesquels il a

accumulé tant d'offenses; Murat l'abandonne, s'enrôle dans la ligue

du monde contre Napoléon; il continue à régner à ce prix par la

tolérance de la coalition.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 136 / 215 题