Ni Montesquieu, dans ses _Considérations sur la décadence_, ni
Bossuet lui-même, dans les éclairs de son _Histoire universelle_,
n'ont cette évidence instinctive de sagacité qui caractérise
l'infaillibilité de Machiavel dans ce coup d'oeil sur la politique
romaine. Montesquieu a de la prétention dans les aperçus; Bossuet a
de la poésie dans les vues: c'est un épique plus qu'un historien;
leur style se ressent de leur nature: l'un veut frapper, l'autre
veut éblouir; Machiavel ne veut que comprendre et fait comprendre.
Il ne songe seulement pas à son style: le mot, chez lui, c'est la
pensée; la couleur, c'est la lumière; le seul effet qu'il recherche
et qu'il obtient toujours, c'est la vérité. Aussi, s'il y a plus de
plaisir à lire Montesquieu, s'il y a plus d'éblouissement à lire
Bossuet, il y a plus de profit politique à lire Machiavel. C'est
lui qui est le véritable traducteur des événements et qui les
interprète en homme d'État; il en extrait le suc pour en nourrir
substantiellement ses amis des jardins Ruscelaï, destinés à
gouverner après lui la république ou la monarchie, l'aristocratie ou
la démocratie de Florence.
Nous sommes étonné qu'on ne mette pas le commentaire de Machiavel
sur Tite-Live dans les mains de la jeunesse moderne qui se destine à
la vie publique: ce serait un cours de sagacité. Point de chimères,
point de rêves, point de système préconçu, point d'utopie sacrée,
académique ou profane; le fait et la signification du fait, voilà
tout: ce sont les mathématiques de l'histoire. Machiavel y est en
philosophie politique égal à Newton en philosophie naturelle. Le
monde moderne n'a eu qu'une tête de cette force, Bacon; nous vous
le ferons connaître un jour.
X
Après ce livre, il écrivit, autant par délassement que par
patriotisme, les sept livres de l'_Art de la guerre_, ouvrage dirigé
contre les _condottieri_, ces troupes sans patrie de l'Italie; il y
invente la conscription militaire, cette institution des
nationalités qui veulent rester nations ou rester libres.
Ces sublimes écrits ne le tiraient pas de la misère: les Médicis
continuaient à le craindre; Léon X admirait mais ne récompensait pas
ses travaux. Il est à croire que ce pape, prodigue pour tout autre,
voulait le contraindre par la nécessité même à venir à Rome. On ne
sait quel amour instinctif des collines de Florence empêchait
Machiavel d'abandonner cette terre ingrate; cet amour lui coûta
l'aisance et le repos.
«Je resterai donc dans ma misère, écrit-il à son ami Vettori, sans
trouver une âme qui se souvienne de mon dévouement ou qui me trouve
bon à quelque chose. Mais il est impossible que je demeure plus
longtemps dans cet état, car je vois toutes mes ressources diminuer,
et, si Dieu ne vient à mon secours, je serai forcé d'abandonner ma
métairie et de me faire secrétaire de quelque podestat (maire) de
village; ou bien, si je ne puis trouver un autre moyen de vivre et
de faire vivre ma pauvre famille, je serai forcé de me réfugier dans
quelque bourgade écartée et ruinée, pour y enseigner à lire aux
enfants, et de laisser ici ma famille, qui me considère comme un
homme mort. C'est le meilleur parti qu'elle puisse prendre, car elle
vivra plus aisément sans moi, qui lui suis à charge, attendu que
j'ai été accoutumé toute ma vie à l'aisance, et que je ne puis
m'astreindre aussi rigoureusement qu'il le faudrait à la parcimonie
nécessaire.»