Ainsi tout finit, et les toiles d'araignée tapissent maintenant ces
salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion,
tout le génie de la moitié d'un siècle.
Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et
tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte de la maison où vécut et
mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de
la cour silencieuse de l'Abbaye sur laquelle ouvrait l'escalier de
Juliette. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend
encore les marches de cet escalier. Voilà pourtant, me dis-je à
moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années,
les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres,
aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront
bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France
a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit, tantôt libre, tantôt
esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le
réveille-matin du monde!--Voilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et
infirme de corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de coeur, foula
deux fois par jour pendant trente années de sa vie; ce seuil
qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour
les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans sa renommée
future; Béranger, qui souriait trop malignement des aristocraties
sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les
aristocraties de Dieu, la vertu, les talents, la beauté; Mathieu de
Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, Sosthène de La
Rochefoucaud, son fils; Camille Jordan, leur ami; M. de Genoude, une de
leurs plumes apportant dans ces salons les piétés actives de leur foi;
Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires,
mais sincères, dans lesquelles il vécut et il mourut, du oui et du non,
sans cesse en lutte sur ses lèvres; M. de Frayssinous, prêtre politique,
ennemi de tous les excès et prêchant la modération dans ses vérités,
pour que sa foi ne scandalisât jamais la raison; madame Switchine,
maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce salon profane, amie de
madame Récamier, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce,
dont la bonté tempérait l'orthodoxie, dont l'agrément attique
amollissait les controverses, et qui pardonnait de croire autrement
qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus;
l'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son
triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes
ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite
d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine
détrônée de Naples, Caroline Murat, descendue d'un trône, luttant de
grâce avec madame Récamier dans son salon; la marquise de Lagrange, amie
de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans
l'intimité, comme la duchesse de Duras, des Nouvelles, ces poëmes
féminins qui ne cherchent leur publicité que dans le coeur; madame
Desbordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa plume dans
ses larmes et célébrée par Béranger, le poëte du rire amer; madame
Tastu, aux beaux yeux maintenant aveugles, auxquels il ne reste que la
voix de mère qui fut son inspiration; madame Delphine de Girardin, ne
disputant d'esprit qu'avec sa mère et de poésie avec tout le siècle,
hélas! morte avant la première ride sur son beau visage et sur son
esprit; la duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en
l'écoutant; son amie inséparable la duchesse de La Rochefoucaud, d'une
trempe aussi forte, mais plus souple de conversation; la princesse de
Belgiojoso, belle et tragique comme la _Cinci_ du Guide, éloquente et
patricienne comme une héroïne du moyen âge de Rome ou de Milan;
mademoiselle Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant
Chateaubriand; Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes
de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de
sons; Vigny, rêveur comme son génie trop haut entre ciel et terre;
Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait
d'avoir fixé et qui ne se fixait pour personne; Émile Deschamps,
écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poëte
pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de madame de
Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de
cour, aux femmes d'esprit comme aux hommes de génie; M. de Fresnes,
modeste comme le silence, mais roulant déjà à des hauteurs où l'art et
la politique se confondent dans son jeune front de la politique et de
l'art; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son
compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de
Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie: il était
là le plus cher de mes amis, un de ces amis qui vous comprennent tout
entier et dont le souvenir est une providence que vous invoquez après
leur disparition d'ici-bas dans le ciel; Ampère, dont nous avons essayé
d'esquisser le portrait multiple à coté de Ballanche, dans le même
cadre; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par des femmes de
cour, qui était devenu morose et grondeur contre le siècle, mais dont
les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient pas; M. de Latouche,
esprit républicain qui exhumait André Chénier, esprit grec en France, et
qui jouait, dans sa retraite de la Vallée-aux-Loups, tantôt avec
Anacréon, tantôt avec Harmodius, tantôt avec Béranger, tantôt avec
Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renommée, mais incapable de
dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire; enfin, une ou deux fois, le
prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, esprit qui ne se révélait
qu'en énigmes et qui offrait avec bon goût l'hommage d'un neveu de
Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien converti par popularité:
L'oppresseur, l'opprimé n'ont pas que même asile;
moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à
Paris.