Cette fausse foi du vieillard qui voulait être à la mode en prenant
le ton du jour, cette foi poétique du jeune homme qui s'éblouissait
de la _Colonne_, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au
sérieux ces métaphores d'opposition, créaient en France un paradoxe
national de discipline militaire présenté comme un élément de
liberté. Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son
école, multipliaient l'écho de la prose et des vers de ces grands
écrivains. Hugo était excusé par la jeunesse; mais qui est-ce qui
pouvait excuser M. de Chateaubriand de cette flatterie à une ombre?
Madame Récamier ne laissa jamais fléchir sa justice de femme sous
ces théories de convention; elle n'était point femme de parti; elle
n'aimait ni le napoléonisme, ni l'orléanisme: la Restauration,
légitime par son antiquité et moderne par ses institutions, était le
régime de son esprit tempéré et juste; c'est à cause de cette
conformité d'opinion qu'elle avait pour moi quelque préférence.
M. Legouvé, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette
indulgence de madame Récamier pour moi un témoignage dont je n'avais
jamais eu connaissance. M. Legouvé se rencontra chez madame Récamier
peu de temps après l'apparition de mon _Histoire des Girondins_,
ouvrage qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de défendre; le
bruit que faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les
salons politiques ou littéraires du temps. Les uns acclamaient, les
autres invectivaient; tous discutaient sur ce commentaire impartial
des vertus et des crimes de la Révolution. C'était la liquidation
d'un demi-siècle d'erreurs et de vérités. Quelques hommes
consulaires des anciens régimes achevaient des tirades éloquentes
contre le livre et contre l'auteur quand M. Legouvé entra.
«Et vous, Madame, dit-il tout bas à la maîtresse muette, mais
très-animée, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les
meilleurs esprits pour ou contre son auteur?
--«Je pense, répondit-elle, qu'à l'exception de quelques couleurs
trop chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau
d'histoire, c'est le livre le plus utile qui ait encore paru pour
préparer le jugement dernier des choses et des hommes de la
Révolution; car c'est le livre où il y a le plus de justice pour les
oppresseurs et le plus de pitié pour les victimes.»
Et comme le groupe des hommes d'État debout auprès de la cheminée
s'étonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur
sur ce livre, madame Récamier reprit la parole, seule contre ses
amis, et me défendit avec une chaleur de discussion et une
intrépidité d'amitié qui attestaient en elle autant d'impartialité
que d'énergie dans le jugement.
M. Legouvé, le plus éclectique des hommes, le plus généreux des
coeurs, applaudit à cette profession de foi d'une femme, et il en
garda la mémoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double
dans madame Récamier que son coeur et son esprit: deux forces
qu'elle mettait au service de ses amis présents ou absents, quand
l'occasion demandait du courage.