Que tout cela est supérieur aux phrases apprêtées des _Mémoires
d'Outre-Tombe_, et comme le coeur parle mieux que la vanité! À
mesure qu'il vieillit et que la vanité sèche, le coeur refleurit en
lui par les souvenirs. Il en est ainsi de tous les hommes à grande
imagination: ils se concentrent en vieillissant dans leur coeur
resserré par le temps; ils vivaient en rêvant, ils meurent en
aimant. Cette maturité du coeur est très-sensible dans M. de
Chateaubriand; sa poésie en mûrissant devint sentiment. C'est le
fruit de la vie quand la vie est longue.
Le poëte reparaît cependant de temps à autre. Lisez ceci:
«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans
l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et
de grandeur: des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des
flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une
poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une
porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient
place à celle de Léon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les idées
que cette scène faisait naître?
«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin et de lui lire toute la
première partie de cette lettre...
«En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon
absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais
souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des
Cendres, j'étais à genoux, seul, dans cette église de _Santa-Croce_,
appuyé sur les murailles en ruine de Rome, près de la porte de
Naples; j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
l'intérieur de cette solitude. En vérité, je crois que j'aurais
voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu
pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie
et de la terre!»