XIV

Une allusion transparente à l'effet produit sur ses yeux par la

beauté de madame Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans

sa jeunesse interrompt une de ces lettres.

«Soyez tranquille sur tous les points,» écrit-il à son amie qui

avait sans doute manifesté quelque inquiétude à cet égard, «soyez

tranquille; la ressemblance n'est pas du tout parfaite, et, quand

elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur

dont vous les avez effacées. Croyez bien que toute ma vie est à

vous; je n'ai d'autre idée que vous. Je suis trop malheureux ici

sans vous.»

À mesure que l'ennui, sa maladie obstinée, le gagne, ses lettres

deviennent plus tendres.

«Voyez-vous: ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer tous les

jours davantage.--Vous me dites que mes projets de retraite forment

un grand contraste avec les voeux du public. D'abord votre amitié

vous aveugle sur ces voeux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté

dans mon esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous,

mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma

santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je

tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air

d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au

printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Tout mesure ainsi

pour moi la distance qui me sépare de vous. La santé de madame de

Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma

retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tête une

idée fixe; je la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à

parer en pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente

ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes _Mémoires_, et

appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appelé

l'éclat.

«La France restera libre et me devra sa liberté constitutionnelle

presque tout entière. Les affaires extérieures suivront leur cours.

Elles sont menées en Europe par de bien pauvres gens, par des gens

qui ont discipliné la barbarie. La France, bien conduite, peut

sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois: tout cela

n'est plus de moi. Je me réjouirai dans mon tombeau, et, en

attendant, c'est auprès de vous que je dois aller passer le reste de

ma courte vie.

«Moquez-vous des amis qui vont vous effrayer de la chute de _Moïse_.

Lord Byron en Italie s'est bien consolé d'avoir été sifflé à

Londres, et pourtant il était poëte! Et moi, vil prosateur, qu'ai-je

à perdre? Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas

ébranler.

«Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M.

Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère

dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié:

vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais

l'entrée de M. Pasquier au ministère des affaires étrangères, parce

qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille

fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La

Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma

démission avec une joie extrême. Faites des voeux pour M. Pasquier.»

«Midi.

«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait

plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige?

Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout

cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans fondement et

sans réalité, et enfin je ne veux pour rien être _ministre_; qu'on

me raye de toutes les listes. Je ne veux plus que mon _Infirmerie_

pour m'y cacher et pour y mourir.»

Puis vient un billet digne de Tibulle à Délie. Il marque par une

tendresse de souvenir la borne du temps entre deux années. Lisez:

l'accent est vrai.

«Rome, 1er janvier 1829.

«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous,

lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger

à mesure que le temps nous enlève des années; c'est tout le

contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable.

Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque

je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous

attendre. Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que

dans celle-ci, où je trouve trois mois sans vous d'une longueur

démesurée.»

Quelques jours après le dégoût passager du monde le repousse encore

dans les idées de retraites vraies ou simulées, retraite embellie

par cette amitié repos de son coeur.

«Rome, mardi 6 janvier 1829.

«En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes

les pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous

devriez imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un

contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait

un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a

ensuite dans la tête que de se retirer dans quelque trou pour finir

ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure _Moïse_

qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à la lettre la vérité. Le

public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop

d'honneur. On veut remuer ma poussière; je commençais à dormir si

bien!

«J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin et à la fouille

projetée. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à me

tromper; je ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes

auprès de vous. Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent

être à peu près certain du moment où je vous reverrai, et cela me

fait un bien que je ne puis dire.

«Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques

lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de

Ladvocat, dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute?

J'espère que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance:

j'aurais une raison légitime pour faire attendre au public les deux

volumes que je lui dois encore. Vous voyez que je tire parti de

tout.

«Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant je

n'ai pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé

sur la guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de

plus entre les mains une dépêche faite et assez curieuse, pour

laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers.

Je suis toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la

modération du prince des chrétiens.

«À jeudi.»

«Rome, jeudi 8 janvier 1829.

«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes

passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades

solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma journée.

J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles lisaient

dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais

aussi les mêmes promenades.»

Tibulle reparaît sous l'ambassadeur quelques pages plus loin. Lisez

encore:

«Rome, jeudi 15 janvier 1829.

«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie

comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite

fenêtre, je me trouvais transporté dans votre petite chambre; je

voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air

favori ou celui de Shakspeare; et j'étais à Rome, loin de vous,

dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous

séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette

dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère. Jugez

comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enragée. Mahmoud

est un grand homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que

tous les bonapartistes détestent les Russes, contre lesquels la

puissance de leur maître est venue se briser..... et un capucin

balaye maintenant toute cette poussière restée de la gloire et de la

liberté de Rome!»

Le remords de ses éloignements momentanés de Juliette le ressaisit

tout à coup. Voyez comme il les reconnaît et s'en accuse.

«Le 31.

«Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous l'ai

déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous _rudoyer_, et je ne l'ai

pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas

réparé depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de

vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses,

c'est malgré moi: ma santé est fort altérée, et il est possible que

cela me porte à des prévoyances d'avenir prochain qui sont trop

sombres: j'aurais tant de peine à vous quitter!»

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 86 / 215 题