(3e PARTIE.)
I
Une triste scène, scène tragique comme un drame de Shakspeare,
signala ce séjour de madame Récamier à Rome. Grâce au duc de
Laval-Montmorency, qui y résidait alors comme ambassadeur de France,
et grâce à la duchesse de Devonshire, madame Récamier y avait
retrouvé en partie son salon de Paris dans les ruines de la ville
neutre entre ciel et terre. Le duc de Laval était, comme on l'a vu,
le plus fidèle, le plus aimable et le plus désintéressé de ses amis.
J'étais alors moi-même en correspondance quotidienne avec lui sur
les affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre
nous: il en tenait le noeud à Rome; j'en tenais les fils en Toscane,
à Lucques, à Modène et à Parme, où j'étais accrédité auprès des
quatre cours centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de
Laval-Montmorency avec moi attestait un esprit droit et lucide, un
caractère tempéré, un coeur d'honnête homme. Si la politique
française de la Restauration eût été dans de telles mains à Paris,
Charles X aurait évité les écueils et neutralisé les tempêtes.
La légèreté apparente du duc de Laval n'était pas de l'irréflexion,
c'était de la grâce. Il avait l'instinct politique si honnête et si
sûr qu'il n'avait pas besoin de penser, il lui suffisait de sentir.
Le meilleur gentilhomme était en lui le meilleur diplomate. Doué de
plus d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency,
il avait moins d'ambition, ou plutôt il n'en avait aucune. Ce
désintéressement d'ambition est un défaut selon le monde, qui le
regarde comme une faiblesse de la volonté; en réalité c'est une
force de la raison; cette abnégation personnelle laisse le
sang-froid au coeur dans les affaires publiques, et par là même elle
donne plus de lumière à l'esprit. Tel était l'excellent duc de
Laval, tel le duc de Richelieu, tel M. Lainé, ces trois hommes
d'État les plus véritables patriotes du gouvernement de la
Restauration.