XXIV

De ce jour madame Récamier et M. de Chateaubriand semblèrent

confondre leur existence. La journée de M. de Chateaubriand n'avait

plus qu'un but, ses pas qu'une route: l'Abbaye-aux-Bois. Juliette

descendit de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du

couvent, assez vaste pour sa société de plus en plus nombreuse. À

une certaine heure du milieu du jour, réservée pour M. de

Chateaubriand seul, pour les mystères de son talent, de son

ambition, de son intimité, on fermait les portes au public; on les

rouvrait vers quatre heures, et la foule des privilégiés entrait; et

l'y retrouvait encore. C'étaient tous les noms princiers de

l'aristocratie du génie ou de l'art; les opinions s'y confondaient,

pourvu qu'elles ne fussent pas amères contre les Bourbons et trop

favorables au bonapartisme. Le républicanisme théorique et libéral

pouvait s'y produire comme une excentricité honorable ou comme une

grâce sévère du discours.

Les plus assidus alors étaient: le comte de Bristol, frère de la

duchesse de Devonshire; l'illustre et élégant chimiste anglais Davy;

miss Edgeworth, auteur de romans de moeurs; Alexandre de Humboldt,

l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimité et de la

gloire dans toutes les opinions et dans tous les salons propres à

répandre l'admiration dont il était affamé; M. de Kératry, écrivain

et publiciste de bonne foi; M. Dubois, philosophe politique de

courage et de talent qui semait, dans la revue _le Globe_, le germe

d'une liberté propre à élargir les idées sans préparer des

révolutions; David, le sculpteur, adorateur de la beauté et du

génie, qui prenait ses sensations pour des opinions, mais dont toute

la supériorité était dans la main et dans le caractère; M. Bertin,

ami de Chateaubriand, critique expérimenté des hommes et des choses,

un des navigateurs les plus consommés sur la mer des opinions; M.

Auguste Périer, homme de la Fronde, jaloux de ce qui était en haut,

superbe pour ce qui était en bas; M. Villemain, la lumière, la force

et la grâce des entretiens; Benjamin Constant, Machiavel des salons,

incapable de crime comme de vertu; M. de Tocqueville, jeune esprit

mûr avant l'âge, que toutes les situations ont trouvé égal à ses

devoirs, et qui vient d'emporter en mourant l'immortalité modeste de

l'estime publique; M. Pasquier, instrument habile de gouvernement,

qui ne s'usait pas en passant de mains en mains comme la fortune;

M. Sainte-Beuve, poëte sensible et original alors, politique depuis,

critique maintenant, supérieur toujours, qui aurait été le plus

agréable des amis s'il n'avait pas eu les humeurs et les

susceptibilités d'une sensitive; Ballanche, enfin, que nous avons

caractérisé plus haut, et le jeune disciple de Ballanche, Ampère,

qui devait prendre sa place après la mort de son maître et se

dévouer à la même Béatrice. D'autres qui vinrent selon leur âge dans

le siècle.

Ampère, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde,

était un esprit et un caractère qui échappent, par leur perfection,

au portrait; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et

l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amitié, du vieillard

par la sûreté, du savant par la science héritée de son père, du

poëte par l'imagination, du voyageur par la curiosité désintéressée

de son esprit, du politique par la sévérité antique des opinions, de

l'amant par l'enthousiasme, de l'ami par la constance, de l'enfant

par le dévouement volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les

deux bonnes fortunes de madame Récamier; M. de Chateaubriand n'en

fut que la gloire extérieure.

On peut juger du charme d'une telle société; madame Récamier n'y

cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientôt

l'importance de situation et la célébrité littéraire qu'elle n'y

cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme sérieux, orateur écouté,

chef de parti important, écrivain studieux, politique réfléchi,

futur premier ministre si les Bourbons avaient duré, y venait

assidûment; il semblait y écouter avec une déférence convenable

d'âge et de talent M. de Chateaubriand, flatté d'un tel disciple.

Une foule de célébrités, plus accidentelles dans ce salon, y

apparaissaient chaque jour sans y laisser de trace. J'y allais

moi-même sans assiduité, mais jamais sans plaisir, toutes les fois

que j'habitais momentanément Paris. La conversation y était aimable,

souple, à demi-voix, un peu froide, d'un goût très-pur, d'un ton de

cour, rarement animée, mais d'une tiédeur toujours douce qui

enseignait à bien écouter plus qu'à bien parler. M. de Chateaubriand

imposait le respect par son silence; il songeait plus qu'il ne

parlait: c'était l'esprit le moins improvisateur qui ait jamais

existé; il laissait échapper de temps en temps un axiome et se

taisait pour en méditer un autre; de là, sans doute, la recherche

laborieuse de ses plus beaux écrits. Il était un de ces hommes qu'on

ne pouvait voir que vêtus; la toilette était nécessaire à son génie;

aussi la draperie est-elle le défaut de son style, jamais le nu.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 63 / 215 题