Un jour terrible et inattendu précipita M. Récamier de la haute
fortune dont il éblouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme;
il faut lire ce récit pathétique dans un fragment écrit des
souvenirs de la pauvre Juliette.
M. Bernard, père de madame Récamier, était administrateur des
postes, grand emploi de finances qui ajoutait à l'importance et au
crédit de son gendre; son vieil attachement aux Bourbons et ses
relations avec les émigrés rentrés lui faisaient fermer les yeux
volontairement sur les correspondances et sur les brochures
royalistes du moment; sa complaisance trahissait ainsi le
gouvernement dont il avait la confiance. Le Premier Consul, informé
de sa connivence, le fit arrêter et le destitua. Bernadotte, un des
soupirants de la jeune femme, obtint de Bonaparte, à force
d'intercessions, la liberté du père de son amie, mais la destitution
fut maintenue.
Le ressentiment de cette sévérité, quoique juste, envers son père,
accrut la sourde opposition qui se manifestait déjà dans le salon de
madame Récamier. Fouché, ministre de la police, tenta en vain de la
séduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du
maître de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y
prendrait sur le coeur du guerrier; elle fut inflexible dans ses
refus. Ces refus irritèrent le Consul; la liaison de madame Récamier
avec madame de Staël, deux femmes qui régnaient, l'une par la
beauté, l'autre par le génie, lui parut suspecte; il ne voulait
point d'empire en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement
monte, descendit cette fois jusqu'à disputer l'ascendant sur des
sociétés de jeunes femmes; le premier dans l'Europe, mais aussi le
premier dans un village des Gaules, c'était sa nature; le pouvoir
absolu ne peut laisser rien de libre sans jalousie, pas même deux
coeurs. Cette rancune de Bonaparte et aussi son étroite économie
pour tout ce qui n'était pas du sang sur les champs de bataille le
firent assister sans pitié à la catastrophe du mari de madame
Récamier, que la plus faible assistance de l'État pouvait prévenir.
Écoutons ce récit dans une note écrite de la main de sa nièce. On y
sent la fièvre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux fortunes
privées ce que les révolutions sont aux empires.
«Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint
trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait
méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de
circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état
politique et financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante
maison de banque éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne
devoir être que momentané. Il aurait suffi que la Banque de France
fût autorisée à avancer un million à la maison Récamier, avance en
garantie de laquelle on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que
les affaires suivissent leur cours heureux et régulier; mais, si ce
prêt d'un million n'était pas autorisé par le gouvernement, le lundi
suivant, quarante-huit heures après le moment où M. Récamier
faisait à sa femme l'aveu de sa situation, on serait contraint de
suspendre les payements.
«Dans cette terrible alternative tout l'optimisme de M. Récamier
l'avait abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune
compagne et lui demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait
trop visible, le lendemain dimanche, les honneurs d'un grand dîner
qu'il importait de ne pas contremander, afin de ne pas donner
l'alarme sur la position où l'on se trouvait. Quant à lui, plus mort
que vif, il allait partir pour la campagne, où il resterait jusqu'à
ce que la réponse de l'Empereur fut connue. Si elle était favorable,
il reviendrait; si elle ne l'était point, il laisserait s'écouler
quelques jours et s'apaiser la première explosion de la surprise et
de la malveillance.
«Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de
ce genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance
Juliette avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe; mariée
encore enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne
lui avait jamais non-seulement _demandé_, mais _permis_ de
s'occuper d'un détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette
et ses bonnes oeuvres formaient sa seule comptabilité; grâce à la
simplicité extrême qu'elle mettait dans l'élégance de son
ajustement, si ces charités étaient considérables, elles ne
dépassèrent jamais la somme mise chaque mois à sa disposition.
«Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui
causer la nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses
forces et envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu
de courage à M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation,
la pensée de l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de
tant de personnes dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des
tortures que son excellente et faible nature n'était pas capable de
surmonter; il était anéanti.
«M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de
l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui
environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner
l'angoisse que cachait son sourire et sur quel abîme était placée
la maison dont elle faisait les honneurs avec une si complète
apparence de tranquillité.
«Madame Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé,
pendant toute cette soirée, de se croire la proie d'un horrible
rêve, et que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les
objets matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination
ébranlée, un aspect étrange et fantastique.
«Le prêt d'un million, qui semblait une chose si naturelle, fut
durement refusé, et, le lundi matin, les bureaux de la maison de
banque ne s'ouvrirent point aux payements.
«Madame Récamier ne se dissimula pas que la malveillance et le
ressentiment personnel de l'Empereur à son égard avaient contribué
au refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle
accepta sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté,
le bouleversement de sa fortune, et montra, dans cette cruelle
circonstance, une promptitude et une résolution qui ne se
démentirent dans aucune des épreuves de sa vie.
«Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand
nombre de maisons secondaires furent entraînées dans la chute de la
puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M.
Récamier fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait,
et reçut d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur
estime: il fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses
affaires. Sa noble et courageuse femme fit vendre jusqu'à son
dernier bijou. On se défit de l'argenterie, l'hôtel de la rue du
Mont-Blanc fut mis en vente, et, comme il pouvait ne pas se
présenter immédiatement un acquéreur pour un immeuble de cette
importance, madame Récamier quitta son appartement et ne se réserva
qu'un petit salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtres ouvraient
sur le jardin. Le grand appartement fut loué au prince Pignatelli;
enfin l'hôtel fut vendu le 1er septembre 1808.»
La mort de sa mère, accélérée par la double ruine de son père et de
son mari, ajouta son deuil de coeur à tant de deuils de fortune.
Elle supporta la perte de cette splendide existence en héroïne, la
perte de cette mère adorée en fille inconsolable. Son coeur se
recueillit dans plus d'amitié.
M. de Barante, jeune homme alors très-distingué par madame de Staël,
promettait à la France un homme de bien et de talent de plus; madame
Récamier apprécia une des premières l'honnêteté de caractère,
l'indépendance de coeur et l'étendue d'idées dans cet ami de son
amie. C'est un beau symptôme pour un homme d'État à son aurore que
de s'attacher aux disgraciés. M. de Barante ne craignit pas de
s'aliéner la faveur du maître en cultivant deux femmes que la
prévention épiait déjà avant de les frapper.