[Note 15: Ami du genre humain.]
»A la gauche du portrait se trouvaient ces mots:--_John Brown, le Héros
de 1859_. A droite:--_La fin couronna l'oeuvre. Si j'avais embrassé
la cause des grands, des puissants et des riches, personne ne m'eût
blâmé_,» paroles que le martyr a prononcées devant le tribunal de
Virginie. Plus loin on voyait encore:--_Son noble esprit fait trembler
les despotes et triompher la liberté_!
»Le soir du meeting, la salle était comble et plus de 1,300 personnes se
trouvaient présentes.
»_M. Toohey_ a ouvert la séance par ces mots:
»Le sujet qui nous rassemble est solennel et significatif au dernier
point. Nous sommes en présence de la mort. La mort est toujours une
chose triste, car elle sépare les amis et laisse pendant un temps plus
ou moins long un grand vide dans le cercle des familles. Pourtant, quand
on vient à réfléchir que ceux qu'on pleure jouissent des félicités d'une
autre vie, que Dieu, dans sa sagesse, jugeant qu'une carrière a été
assez longue, y a mis un terme naturel, on finit par essuyer ses
pleurs.»
»Mais il est aussi des temps où cette conviction n'apporte aucun
soulagement, et où l'âme se trouve sous la pression de quelque puissance
terrible, dont les ministres s'appellent Violence et Terreur.
»Voilà où nous en sommes ce soir. Nous nous trouvons en présence de
la mort, de la terreur et de la violence. La frayeur s'empare de notre
esprit et confond notre jugement. Nous vivons dans un état de trouble
réel, c'est pourquoi nous sommes réunis à l'effet d'exprimer notre
sympathie pour les malheureuses victimes de l'oppression et pour nous
entendre sur l'avenir,--car toute oppression systématique, telle que
le Sud tient tant à maintenir, telle que la Virginie a autorisée et
sanctionnée aujourd'hui, rend toute harmonie politique impossible,
et renvoie bien loin ces paroles du Christ:--Paix sur la terre et bon
vouloir parmi les hommes.»
Le préambule et les résolutions qui suivent ont ensuite été mis aux voix
et adoptés à l'unanimité:
«D'autant que «l'Institution» a manifesté aujourd'hui de la manière
la plus déplorable ses funestes effets sur les «endroits de l'homme»
infligeant à Charlestown, en Virginie, la peine de mort à John Brown, en
violation à la doctrine de fraternité enseignée par Jésus-Christ, nous
adoptons les résolutions suivantes:
»Le système de l'esclavage tel qu'il existe dans quelques États de la
Confédération américaine, n'est que l'expression du despotisme, qui ne
vit que de concessions et devient de plus en plus exigeant, il
compose, comme l'a dit John Wesley, «la somme totale de toutes les
scélératesses,» et on ne pourra y mettre fin que, pour nous servir d'une
expression favorite du Sud, «par la guerre au couteau, et le couteau
jusqu'au manche.»
»Par suite de ce qui s'est passé à Harper's Ferry, où _un seul homme_
a tenu tête à mille, et après l'affaire où _dix mille ont mis un seul
homme à mort_, les éperons doivent être arrachés des _chevaleresques
Virginiens_, les armes de l'État doivent être renversées, et, au lieu du
despote abattu à terre qu'elles représentent avec la devise _Sic semper
tyrannis_[16], leurs armoiries doivent être des chaînes, des menottes et
un Fils de la Liberté suspendu à un gibet avec cette divise «_Degeneres
animos timor arquit_[17].»
[Note 16: Ainsi toujours pour les tyrans.]
[Note 17: La peur a courbé leurs esprits dégénérée.]
«Nous sommes parfaitement d'accord avec ces pères de la république
qui, avant l'adoption de la constitution et pendant qu'on la discutait,
s'écrièrent patriotiquement: «_Quelque désirable que puisse être l'union
avec les États du Sud, la conservation de nos libertés est encore plus
désirable._» Les circonstances nous ont de plus en plus convaincus
qu'un conflit est inévitable, et de deux choses l'une, il faut ou que
la liberté ou que l'esclavage disparaisse. Nous donc: _Périsse l'Union
plutôt que la liberté_!
»Nous soutenons que toute secte qui sanctionne ou justifie un
gouvernement qui autorise l'esclavage et rend disons le meurtre légal,
est barbare, et renferme le complément de toutes les infamies.
»John Brown qui, pendant sa vie, a été une épine dans le côté de
l'oppresseur, est devenu pour celui-ci, par sa mort, plus terrible
qu'une armée puissante, et son bourreau même (le Gouverneur Wise) a fait
son plus bel éloge en disant: «C'est l'homme le plus intègre, le plus
véridique, le plus courageux que j'aie jamais rencontré.»
»Quoique nous pleurions le trépas de la victime, nous sommes convaincus
que sa mort attirera la confusion sur ses ennemis, et contribuera plus à
renverser les barrières de l'esclavage qu'une longue vie consacrée à la
philanthropie et une mort paisible au sein de sa famille. Honneur à
sa mémoire! La postérité lui élèvera un monument qui existera aussi
longtemps que la Liberté.»
_Le juge Spalding_ a ensuite harangué le meeting. Nous choisissons les
passages suivants de son discours:
«John Brown est mort ce matin à onze heures sur un échafaud virginien.
Il est mort en héros,--fidèle à sa cause, fidèle à sa conscience, fidèle
à Dieu.
»Le pouvoir exécutif de Virginie a-t-il étranglé la Liberté en même
temps que sa victime? (_Des cris de: Non! Non!_)
»Non, continue l'orateur; non la Virginie n'a pas étranglé la Liberté.
Elle a fait tout le contraire. Dans leur aveuglement, les hommes du Sud
ont poussé en avant le glorieux Char de la Liberté par les mêmes moyens
qu'ils avaient employés pour enrayer ses roues.
»Si nous insistons sur l'abolition de l'esclavage, nous ne devons point
déplorer sa mort. En donnant sa vie au bourreau, John Brown a fait une
oeuvre immense, et son martyre sur l'autel de l'esclavage donnera un
élan prodigieux à la cause de la Liberté universelle.
»On peut différer d'opinion quant aux moyens employés par John Brown
pour faire triompher la cause où il s'est engagé; mais nous ne devons
considérer que les motifs qui l'ont fait agir. Son but, il n'en faisait
aucun mystère, était de briser tous les jougs, de secourir tous les
opprimés.
»Il a vu que l'esclavage est entièrement une question de force
matérielle, et que, sous le point de vue du droit, il est tout aussi
naturel que les noirs soient maîtres que serviteurs. Il a vu les plaines
du Sud arrosées du sang de ceux qui les cultivent; il a vu le monument
de la Liberté élevé par ses pères sur le point d'être abattu par un
millier de misérables tyrans, qui couvent le despotisme dans leurs
plantations.
»Et maintenant, citoyens, croyez-vous que cet homme qui écrivait ces
mots six jours avant sa mort; «C'est une grande consolation pour moi
qu'il me soit permis de mourir pour une _cause_,» dût mourir comme un
criminel? (_Non, non_, s'écrie l'auditoire en masse.)
»Son nom sera immortel; mais il est fâcheux de voir à côté du sien celui
de Henry-A. Wise.»
_Le juge Linden_ s'est ensuite exprimé ainsi:
«Compatriotes, je laisse aux autres la tâche de vous parler. Je suis
trop agité par ce qui est arrivé aujourd'hui pour vous faire un long
discours. Je vous dirai pourtant quelques mots.
»J'ai connu John Brown depuis de longues années Nos relations ont été
intimes et confidentielles, et je puis dire que, dans toute ma carrière,
je n'ai jamais rencontré un homme plus intègre, plus sincère, plus noble
de caractère. J'ai connu bien des hommes vertueux; je n'en ai jamais
rencontré un qui méritât mon respect autant que John Brown. Et c'est
de cet homme que la Virginie a fait un brigand! Mais la postérité ne le
jugera pas ainsi. Elle mettra son nom à côté de ceux d'Algernon Sydney,
John Hampden, de Russell, d'Emmett, et de cette armée de martyrs qui
se sont opposés à la continuation des crimes que leur génération avait
légalisés.
»Le moment n'est peut-être pas encore arrivé de bien juger le crime
commis par les Virginiens. Parmi ces myriades de martyrs que la hache,
le bûcher et le gibet ont précipités dans la tombe, combien en est-il
dont les nobles actions ont été comprises et appréciées par ceux-là même
qui respiraient le même air, qui se chauffaient en même temps qu'eux aux
rayons du même soleil? C'est la postérité qui juge ces actes.
»Tout en différant d'avec John Brown sur les moyens de tuer l'esclavage,
je me fais cette question: Ne suis-je pas peut-être du nombre de cette
multitude poltronne qui, dans tous les siècles, a faussement jugé les
actes des bienfaiteurs de l'humanité?
»De la sincérité des motifs de John Brown, personne ne peut douter.
C'est le désir ardent de remplir le plus saint des devoirs comme
chrétien et comme homme qui l'a conduit au gibet. Il était du petit
nombre de ceux de ce pays qui osent voir l'esclavage tel qu'il est.
Il n'avait aucun parti à soutenir, à plaire à aucune église qui prêche
l'esclavage, à ménager aucun ami commettant cette iniquité nationale,
et aucun intérêt personnel ne pouvait lui faire fermer les yeux sur le
crime. Il a vu l'esclavage sous un point de vue tel que nous ne l'avons
jamais vu, il a vu les horreurs du «système» qu'aucune langue n'a jamais
pu décrire complètement. Or, il a senti ces choses comme nous ne les
avons jamais senties.
»John Brown, possédant ce sentiment de justice, et allant, en vrai
soldat de Christ, tout droit à son but, pouvait-il échapper au gibet
virginien? Il n'avait qu'un moyen à sa disposition, celui d'attaquer de
front cette scélératesse gigantesque et de périr. C'est ce qu'il a fait.
Nous élevons nos enfants de manière à leur faire subir un jour le sort
de John Brown. Si nous agissons autrement, il nous faut renverser notre
code moral, oublier tous les dogmes de nos pères sur les Droits de
l'homme, changer nos enseignements religieux; car, il n'y a aucune
littérature, aucune philosophie, aucune morale, aucune religion, que
cet inexorable despotisme n'ait proscrit de ce pays républicain. Chaque
année, le Moloch de l'esclavage demande de nouvelles victimes pour son
sanglant autel, et il les choisit parmi les meilleurs, les plus vertueux
d'entre tous. Qui a oublié ce noble martyr Torry, qui, poussé par
les mêmes motifs qui ont fait agir John Brown et ses nobles fils, fut
condamné dans la fleur de son âge à pourrir dans un cachot du Sud! On
n'a pas oublié non plus ce noble marin, le capitaine Walker, qui,
pour avoir écouté le récit des misères d'un pauvre esclave et l'avoir
protégé, fut marqué d'un fer chaud à la joue.
»Je n'ai pas le temps de vous raconter les infamies et les outrages
que des hommes et des femmes du Nord ont soufferts dans les États à
esclaves, simplement parce qu'ils aimaient la liberté et haïssaient
l'oppression. On les a fouettés, marqués de fers chauds et jetés dans
des cachots, et, dans ce moment, des centaines de nos compatriotes, dont
le seul crime est d'être nés dans les États du Nord et d'avoir les idées
des gens du Nord, sont chassés de leurs demeures dans le Sud, comme
indignes de faire partie de la charmante société qu'enfante l'esclavage.
A moins que nous n'ayons perdu tout sentiment de honte, cet état de
choses ne peut durer.
»Je vous dis, et vous le savez, que dans quinze États de l'Union il
existe un despotisme plus terrible qu'en Autriche ou en Russie, et qu'on
peut s'exprimer plus librement à Vienne et à Saint-Pétersbourg que dans
ces quinze États.
»Avant de finir, je vous raconterai une nouvelle infamie commise par
les gens du Sud. Dans une foire de bestiaux, tenue récemment dans la
Caroline du Sud, on a offert un prix _à celui qui présenterait deux
esclaves nouvellement importés d'Afrique_. Ces esclaves ont été
présentés par un individu, et l'État de la Caroline a donné pour prix à
ce pirate un vase en argent.»
_Le Rév. W.-H. Brewster_ s'adresse alors au meeting. Nous extrayons les
passages suivants de son discours:--
«Il y a des moments où le silence est beaucoup plus éloquent que les
discours les plus approfondis, et où les expressions les mieux choisies
et les plus fortes n'expriment que faiblement les douleurs de l'âme.
»Pourquoi cette salle tout habillée de deuil? Pourquoi cette réunion
immense? Aujourd'hui tous les yeux on été dirigés vers le même point;
deux hommes ont occupé toutes les pensées,--deux hommes bien différents,
il est vrai, pour le caractère, pour la position et pour l'Histoire.
L'un est gouverneur, l'autre était un captif; l'un le bourreau, l'autre
la victime! L'un était sur l'échafaud, l'autre _dessous_, car l'échafaud
sur lequel John Brown s'est si héroïquement tenu est infiniment plus
élevé que les aspirations d'êtres tels que Wise.
»Je sais qu'il y a dans cette ville des hommes assez vils et assez
serviles pour chercher à jeter du ridicule sur cette assemblée. Comment
n'en serait-il pas ainsi! Ne s'en trouva-t-il pas, il y a dix-huit cents
ans, qui insultaient Jésus allant au Calvaire, et qui criaient Aha Aha!
en passant au pied de sa croix? Mais que nous importe ce que font ou ce
que disent ces hommes? John Brown et ses actes sont trop grands, trop
élevés pour que leur venin les atteigne. L'homme, cet homme est le héros
que nous pleurons aujourd'hui,--qui a dit quatre jours avant sa mort:
«Je suis reconnaissant de ce qu'il me soit permis de mourir pour _une
cause_ et de ne pas payer purement à la nature ce que tous les hommes
lui doivent,»--cet homme, dis-je, est immortel.
»Regardez John Brown, lisez ses lettres, lisez son éloge fait par
Wise lui-même, et puis rougissez de honte en pensant qu'au milieu du
dix-neuvième siècle, l'Amérique dresse un échafaud pour cet homme. Mais
la postérité lui élèvera des statues, et le temps viendra que le marbre
le plus blanc ne sera pas cru assez pur pour recevoir le nom du vieux
héros du Kansas.»
_M. C.-H. Langston_, homme de couleur, a fait un discours remarquable,
dont voici quelques extraits:--
«_Messieurs et Mesdames_,--Je suis fâché de ne pouvoir vous apostropher,
comme ceux qui m'ont précédé sur cette estrade, par le nom de _Chers
compatriotes. Ma condition exceptionnelle dans ce pays de CHAÎNES et
de TORTURES m'empêche de vous donner ce nom si doux_.
....................................................................
»Voyons, pour commencer ce que les hommes les plus éminents de tous les
siècles et de tous les pays ont dit de l'esclavage:--
»Moïse.--Celui qui dérobera un homme et le vendra sera mis à mort.
»Salomon.--N'envie point l'oppresseur, et ne marche point dans ses
sentiers.
»Socrate.--L'esclavage est un outrage à la nature.
»Cicéron.--D'après les lois immuables de la nature tous les hommes sont
nés libres et égaux, et cette loi assujettit tous les hommes.
»Platon.--L'esclavage est la plus complète de toutes les iniquités.
»John Wesley.--L'esclavage est l'ensemble de toutes les scélératesses.
»Patrick Henry.--Donnez-moi la liberté ou la mort.
»Jefferson.--Tous les hommes sont nés égaux et ont reçu du Créateur le
droit inaliénable à la vie et à la liberté.
»_John Brown_, à ses juges.--Je suis ici pour avoir voulu débarrasser
les esclaves de leurs fers. S'il me faut donner ma vie pour les
exigences de la loi, s'il faut que je mêle davantage mon sang avec le
sang de mes fils et celui de millions d'autres dans ce pays d'esclavage,
ainsi soit-il.
......................................................................
»Je suis tout étonné de me trouver ici. Je n'aurais jamais cru avoir
occasion d'honorer la mémoire d'un blanc américain. Comment pourrais-je
pleurer la mort d'aucun homme blanc de ce pays? Comment pourrais-je
oublier les maux que les Américains blancs ont infligés à ceux de
ma race? Nous avons été, moi et les miens, volés, vendus, achetés,
torturés, assassinés; nos mères, nos soeurs, nos femmes ont été
insultées, outragées, dégradées, et, il faut bien le dire, presque toute
la nation américaine a prêté la main à ces infamies.
»Mais John Brown fait exception. Pour lui, tous les hommes blancs et
noirs étaient frères. Je trouve dans le héros de Harper's Ferry l'ami
du genre humain. Il ne connaissait pas, lui, des distinctions de peau,
parmi les créatures de Dieu. Il croyait ce que lui disait sa Bible,
«que Dieu a mis le même sang dans les veines de tous les peuples de la
terre.» Il croyait à l'égalité de tous les hommes, à la fraternité qui
doit exister entre eux. Il croyait que tout homme a droit à la liberté,
que ce droit est inaliénable, et que nulle loi, nulle constitution,
nulle religion ne peut la ravir même au plus humble de tous les hommes.
John Brown a passé sa vie à réaliser cette doctrine; il a sacrifié sa
vie pour elle. Voilà pourquoi je me trouve ici. Voilà pourquoi j'honore
sa mémoire et pleure sa mort cruelle et prématurée. Je dis donc sans
crainte d'être démenti qu'il est le seul citoyen américain qui ait agi
strictement selon la Déclaration de l'Indépendance.
»Un écrivain distingué a dit dernièrement: «John Brown croyait en la
fraternité humaine et au Dieu des armées. Il admirait Nathaniel
Turner et Washington.» Cet écrivain se trompe, John Brown ne pouvait
reconnaître, ni ne reconnaissait point ce code singulier au moyen duquel
Washington est tellement honoré, même canonisé dans ce pays. John Brown
ne pouvait confondre ces deux hommes: Washington n'a combattu qu'en
faveur des droits des blancs, pendant que le général Turner est mort
ignominieusement crucifié sur un échafaud, puis écartelé pour avoir
combattu pour l'affranchisse-ment des noirs. Entre Washington et
Turner il n'y a nul point de comparaison. Le héros de Harper's Ferry
connaissait bien ces deux hommes et ne partageait point sur le compte
du premier, les idées de la masse de ses compatriotes. Voilà pourquoi
j'honore sa mémoire.
»J'honore l'héroïque vieillard, parce qu'il a travaillé, vécu et est
mort pour les malheureux, les opprimés, les pauvres. Il a dit aux
bourreaux qui le jugeaient:
«La Bible m'enseigne que je dois vivre avec ceux qui sont dans les
liens. C'est ce que pendant toute ma vie j'ai essayé de faire. Je crois
qu'en faisant ce que j'ai fait, j'ai travaillé dans l'intérêt de l'homme
méprisé. Si j'avais combattu en faveur des riches, des puissante ou de
ceux qui s'appellent grands; si j'eusse tenté, en sacrifiant ce que
j'ai sacrifié, de sauver leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs
soeurs, leurs femmes ou leurs enfants, oh! alors je serais presque un
dieu; mais parce que j'ai voulu arracher l'opprimé à la tyrannie, je
suis un criminel.»
»Ah! si John Brown eût combattu en pays étranger en cherchant à arracher
un Grec à la tyrannie de la Turquie, ou un Hongrois au despotisme de
l'Autriche, et fût tombé entre les mains des ennemis de ces peuples, on
eût tenu des meetings en sa faveur dans toute l'étendue de notre pays
de «chaînes et de menottes». Les journalistes auraient écrit des choses
admirables, que la tribune aurait répétées. Nos églises, abandonnées
de Dieu, auraient aussi fait entendre leur voix, et adressé au Ciel
de longues, bruyantes et hypocrites prières pour sa conservation, John
Brown eût-il été en pays étranger et fait prisonnier, le Congrès s'en
serait mêlé. On aurait envoyé quelques vaisseaux de guerre pour protéger
sa vie. Mais John Brown ayant combattu pour l'opprimé et l'esclave, tout
ce que cette république «chrétienne» a pu lui offrir a été une sanglante
capture, un simulacre de jugement, un échafaud!
»J'honore encore John Brown, parce qu'il ne connaissait ni la religion,
ni les prêtres, ni le dieu des possesseurs d'esclaves. Lorsqu'un de ces
ministres, soutiens de la tyrannie, lui parlait du salut de son âme,
Brown lui dit; «_Laissez-moi; nous ne servons pas le même Dieu_.»
Quand un autre de ces «sépulcres blanchis» chercha à lui prouver que
l'esclavage est d'institution divine, Brown lui dit: «_Vous ne savez pas
l'ABC du christianisme_.» Allez étudier le code divin. Je vous respecte
comme _gentleman_, mais gentleman païen.»
»J'honore John Brown, parce qu'il repoussait ces hypocrites, ces
«sépulcres blanchis,» cette «génération de vipères.»
»Mais, hélas! son noble coeur a cessé de battre. Il est mort, _mort
assassiné_ aujourd'hui. Et qui a commis cet affreux meurtre? Qui sont
les coupables? Quelles sont les mains qui dégouttent de son sang? Est-ce
le gouverneur Wise et la tremblante bande chevaleresque de Virginie qui
a capturé et tué John Brown? Non, c'est notre «_glorieuse Union_» qui
a versé son sang. C'est, pour me servir des paroles de Garrison, le
résultat de votre «convention avec la mort,» de votre «contrat avec
l'enfer». Votre constitution fédérale s'engage à protéger le Sud contre
toute violence intérieure, contre toute insurrection. Donc, si des
philanthropes du Nord volent au secours des opprimés du Sud, vous payez
des hommes pour les pendre, afin de renforcer et de maintenir votre
union avec l'esclavage.
»N'est-ce point avec les baïonnettes et les sabres achetés et payés de
votre argent, que l'immortel Brown a été capturé? Les carabines qui ont
logé neuf balles dans le corps de Stevens n'étaient-elles pas placées
dans les mains d'hommes auxquels votre gouvernement accorde huit dollars
par mois? L'arsenal n'a-t-il point été pris par les soldats de marine
des États-Unis? Les héros blessés n'ont-ils point été, tout écharpés et
ruisselants de sang, traînés en prison par les soldats des États-Unis?
Vous avez tous aidé à commettre le crime. Le sang de Brown et de ses
nobles fils soit sur vos têtes!
»Je vous dis, moi, que l'esclavage amènera la perte des États-Unis.
S'il ne disparaît pas, vos institutions disparaîtront. Du reste, elles
disparaissent, ou sont étouffées de jour en jour. Je vous dis encore que
les conséquences de l'esclavage ne s'arrêtent plus à la population noire
de ce pays; la question se rattache même aux blancs, et tout homme qui
pense se demande souvent:--Le despotisme n'atteindra-t-il pas bientôt le
citoyen comme il a atteint l'esclave? Les blancs qui se croient si
forts tomberont comme les autres; car ils ne peuvent s'attendre à jouir
d'aucune liberté réelle tant que les noirs porteront leurs lourdes
chaînes. Il faut que la Liberté rogne d'un bout du pays jusqu'à l'autre,
ou bien que tous ses habitants, blancs comme noirs, fléchissent sous le
joug de la tyrannie.
»Cet état de choses ne peut durer. Il faut que l'esclavage disparaisse
des États-Unis, ou que, comme John Brown, la Liberté meure étranglée.
La liberté et l'esclavage ne peuvent vivre ensemble. Ils sont en
antagonisme perpétuel, et, de même que certains métaux ne peuvent
s'allier, quand vous pourrez mêler le vice avec la vertu, la lumière
avec les ténèbres, réunir le ciel et l'enfer, alors vous pourrez
combiner les éléments de la liberté et de l'esclavage.»
»Une quête en faveur de la veuve et des enfants du supplicié a été faite
à la fin de la séance, et a produit plusieurs centaines de dollars.»
En Europe, la voix du grand poète à qui nous avons eu l'honneur de
dédier ce livre, se fit aussi entendre, et elle jeta un souffle de
l'avenir une terrible prédiction malheureusement réalisée aujourd'hui.
Nous ne saurions conclure sans publier cet admirable appel que M. Victor
Hugo adressa vainement, hélas! à la république fédérale.
«Quand on pense aux États-Unis d'Amérique, une figure majestueuse se
lève dans l'esprit, Washington.
»Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:
»Il y a des esclaves dans les États du Sud, ce qui indigne,
comme le plus monstrueux des contresens, la conscience logique et pure
des États du Nord. Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme
libre, John Brown a voulu les délivrer. Certes, si l'insurrection est
un devoir sacré, c'est contre l'esclavage. John Brown a voulu commencer
l'oeuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie.
Puritain, religieux, austère, plein de l'Évangile, _Christus
nos liberavit_, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri
d'affranchissement. Les esclaves, énervés par la servitude, n'ont pas
répondu à l'appel. L'esclavage produit la surdité de l'âme. John Brown,
abandonné, a combattu; avec une poignée d'hommes héroïques, il a lutté;
il a été criblé de balles; ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont
tombés morts à ses côtés; il a été pris. C'est ce qu'on nomme l'Affaire
de Harper's Ferry.
»John Brown, pris, vient d'être jugé, avec quatre des siens, Stephens,
Coppie, Green et Coppeland.
»Quel a été ce procès? disons-le en deux mots:
»John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un
coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête,
entendant à peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses
deux fils morts près de lui; ses quatre coaccusés, blessés, se traînant
à ses côtés, Stephens avec quatre coups de sabre; la «justice» pressée
et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge
Parker qui y consent, les débats tronqués, presque tous délais refusés,
production de pièces fausses ou mutilées, les témoins à décharge
écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille dans la
cour du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller les accusés si l'on
tente de les enlever, quarante minutes de délibération, trois[18]
condamnations à mort. J'affirme sur l'honneur que cela ne s'est point
passé en Turquie, mais en Amérique.
[Note 18: Beaucoup de détails manquaient au moment où M. Hugo a écrit ce
morceau. Il y eut cinq condamnations à mort.]
»On ne fait point de ces choses-là impunément en face du monde
civilisé. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges de
Charlestown, que Hunter et Parker, que les jurés possesseurs d'esclaves,
et toute la population virginienne y songent, on les voit. Il y a
quelqu'un.
»Le regard de l'Europe est fixé en ce moment sur l'Amérique.
»John Brown, condamné, devait être pendu le 2 décembre (aujourd'hui
même).
»Une nouvelle arrive à l'instant. Un sursis lui est accordé. Il mourra
le 16.
»L'intervalle est court. D'ici là, un cri de miséricorde a-t-il le temps
de se faire entendre?
»N'importe; le devoir est d'élever la voix.
»Un second sursis suivra peut-être le premier. L'Amérique est une noble
terre. Le sentiment humain se réveille vite dans un pays libre. Nous
espérons que Brown sera sauvé.
»S'il en était autrement, si John Brown mourait le 16 décembre sur
l'échafaud, quelle chose terrible!
»Le bourreau de Brown, déclarons-le hautement (car les rois s'en vont
et les peuples arrivent, on doit la vérité aux peuples), le bourreau
de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le
gouverneur Wise, ni le petit État de Virginie; ce serait, on frissonne
de le penser et de le dire, la grande République américaine tout
entière.
»Devant une telle catastrophe, plus on aime cette république, plus on la
vénère, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serré. Un seul
État ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici
l'intervention fédérale est évidemment de droit. Si non, en présence
d'un forfait à commettre et qu'on peut empêcher, l'union devient
complicité. Quelle que soit l'indignation des généreux États du Nord,
les États du Sud les associent à l'opprobre d'un tel meurtre; nous
tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole
démocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis;
si l'échafaud se dressait le 16 décembre, désormais, devant l'histoire
incorruptible, l'auguste fédération du Nouveau Monde ajouterait à toutes
les solidarités saintes une solidarité sanglante; et le faisceau radieux
de cette république splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet
de John Brown.
»Ce lien-là tue.
»Lorsqu'on réfléchit à ce que Brown, ce libérateur, ce combattant du
Christ, a tenté, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir
égorgé par la République américaine, l'attentat prend les proportions
de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une
gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre, comme
l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent
même elle dépasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du
progrès, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son
front l'immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas,
car on recule épouvanté devant l'idée d'un si grand crime commis par un
si grand peuple!
»Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute
irréparable. Il ferait à l'Union une fissure latente qui finirait par
la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât
l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ébranlerait toute
la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre
gloire.
»Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumière
humaine s'éclipserait, que la notion même du juste et de l'injuste
s'obscurcirait le jour où l'on verrait se consommer l'assassinat de la
délivrance par la Liberté.
»Quant à moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes,
ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes
devant le grand drapeau étoilé du Nouveau Monde, et je supplie à mains
jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre République
américaine, soeur de la République française, d'aviser au salut de la
loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaçant
échafaud du 16 décembre et de ne pas permettre que sous ses yeux, et
j'ajoute en frémissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit
dépassé.
»Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus
effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.
»VICTOR HUGO.»
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| NOTE DU TRANSCRIPTEUR |
| |
| Pour plus de renseignements sur le personnage de |
| John Brown, le lecteur aura plaisir à consulter |
| l'Encyclopédie Wikipedia: |
|http://en.wikipedia.org/wiki/John_Brown_(abolitionist)|
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