A L'HON. H. D. TILEN.

«Cher monsieur,

»J'ai reçu, le 23 du courant, votre bonne et consolante lettre.

»Je ne trouve point de mots pour exprimer ma reconnaissance du grand

intérêt que vous me témoignez depuis mon désastre.

»La majorité des hommes estime les actions et les _motifs_ des autres

d'après la somme de leurs succès dans les choses de la vie. D'après

cette règle j'ai dû être un des plus méchants et un des meilleurs des

hommes. Je ne prétends pas avoir été du nombre de ces derniers; c'est à

un tribunal impartial à décider si le monde en a été plus mauvais parce

que j'y ai vécu et y mourrai. Toute mes pensées se portent aujourd'hui à

me préparer pour un champ d'action différent de celui oh j'ai travaillé

jusqu'ici. Je suis, grâce au ciel, soulagé de la crainte que ma pauvre

femme et mes enfants ne tomberont pas immédiatement dans le besoin.

Puisse Dieu récompenser mille fois tout ce que des âmes généreuses ont

fait pour eux!

»Depuis ma captivité, je me trouve heureux et calme, et c'est un grand

bonheur pour moi que de me sentir assuré qu'il _m'est permis de mourir

pour_ UNE CAUSE, et non simplement de payer la dette de la nature ainsi

que tous les hommes doivent le faire. Je sens pourtant que je suis bien

indigne de _cette grande distinction_. La manière particulière dont je

dois mourir _me donne peu d'inquiétude_. Je voudrais, cher ami, avoir

le temps et le talent de vous dire ce qui se passe _journellement_, je

pourrais presque dire à toute heure, dans cette prison, et si mes amis

pouvaient voir les scènes qui s'y passent dans l'ordre qu'elles sont

jouées, je crois qu'ils seraient convaincus que je suis ici ce que je

suis réellement. Toute la partie de ma vie maintenant écoulée ne m'avait

pas fourni les occasions que j'ai de plaider en _faveur de la justice_.

Aussi j'y trouve beaucoup de choses qui me réconcilient avec ma position

présente et la perspective que j'ai devant moi. Quelques personnes

peuvent me croire _un insensé_. Si je le suis, ma folie m'apparaît sous

la forme d'un rêve agréable. Aucunes visions ne me troublent, et quant

à mon sommeil, il est doux et paisible comme celui d'un joyeux petit

enfant.

»Je prie Dieu de me maintenir dans ce même calme et charmant rêve

jusqu'au moment que je connaîtrai ces réalités «que les yeux n'ont

jamais vues, que les oreilles n'ont jamais entendues.» Je me suis à

peine aperçu que je suis dans les fers. Je suis convaincu que de ma vie

je n'ai été plus heureux. Je compte prendre la liberté de vous envoyer

quelques petits objets pour ceux de ma famille qui se trouvent dans

l'Ohio, que vous voudrez bien faire remettre à mon frère Jérémie quand

vous le verrez, ainsi que 15 dollars que je l'ai prié d'avancer à ceux

qui me sont chers. Pardonnez-moi pour toute la peine que je vous donne.

Sous ce pli vous trouverez une lettre pour mon frère Jérémie.

»Votre ami dans la vérité,

»JOHN BROWN.»

Brown écrivit beaucoup d'autres lettres encore qui toutes respirent,

avec le même calme, la même conviction politique, la même foi

religieuse.

Sa mort produisit une sensation immense aux États-Unis. Dans le Nord, ce

fut un jour de deuil:

Quelques extraits des journaux de l'époque l'attestent:

Le _Cleveland Leader_ décrit ainsi le _Jour de Deuil_:

«Le 2 décembre 1859 s'est ouvert par un temps sombre. Un voile épais

cachait l'azur du ciel; et la neige tombait en menus flocons, qu'un

vent vif chassait devant lui. La température tiède qui régnait la veille

s'était changée en une température d'hiver.

»Un seul sujet occupait tout le monde: le martyre de John Brown, et le

temps sombre qui régnait semblait exprimer la douleur de chacun.

Dans _Superior street_, Cleveland, flottait une bannière immense, bordée

de noir, sur laquelle étaient inscrits ces mots de Brown: «_Je ne crois

pas pouvoir mieux honorer la cause que j'aime qu'en mourant pour elle._»

»Un grand nombre de magasins sont restés fermés pendant toute la

journée.

»La _Melodian Hall_, où un meeting a eu lieu le soir du 2 décembre,

était tendue en noir. L'estrade et la galerie étaient recouvertes d'une

draperie en crêpe relevée par des rosettes blanches. Le lustre portait

également des insignes de deuil.

»Au-dessus de l'estrade était une belle photographie du héros de

Harper's Ferry, entourée d'une guirlande de fleurs avec cette devise:

Le gibet · 第 57 / 59 题