LES CONDAMNÉS, LE SUPPLICIÉ ET
LES DEUX AMANTES
Une condamnation semblable frappait le lendemain Edwin Coppie, Cook,
Shield Green et John Coppeland.
La sentence de Stevens fut ajournée, parce que la gravité de ses
blessures le retenait au lit.
Mais ses bourreaux espéraient bien ne pas lâcher leur proie, et que le
patient une fois rétabli, le gibet en ferait justice.
Coutume exécrable, coutume impie, que notre _justice civilisée_! Il est
d'usage, il est de l'_humanité_, en France, en Europe aussi bien
qu'en Amérique, de guérir un condamné souffrant avant de le conduire à
l'échafaud!
Aux belles époques de l'Inquisition, avait-on plus de raffinement?
«En prononçant la peine de mort contre John Brown et ses quatre
coaccusés, dit M. Henri-E. Marquand, la cour n'oublia pas une chose
essentielle. Tenant à procurer quelques délassements aux braves
habitants de Charlestown, elle résolut que le spectacle de la quintuple
pondaison, qu'elle allait faire représenter devant eux, serait divisé
en trois tableaux: John Brown serait étranglé le 2 décembre, les deux
nègres, Green et Coppeland, le 16 du même mois avant midi, et Cook et
Coppie, le même jour, dans l'après-midi.»
Les compagnons de Brown entendirent avec autant de calme que leur
capitaine, l'arrêt qui les devait retrancher de ce monde.
Mais, au moment ou il fut formulé, une jeune dame s'évanouit dans un des
coins de la salle.
On s'empressa autour d'elle; et Edwin, levant les yeux pour reconnaître
la cause du bruit occasionné par cet accident, distingua sa fiancée,
miss Rebecca Sherrington, qu'on emportait privée de ses sens hors du
prétoire.
Ce que n'avait pas fait la perspective d'une fin prochaine et hideuse,
la vue de cette jeune fille l'opéra sur Coppie.
Il eut un instant de faiblesse; son coeur mollit, quelques larmes
montèrent à ses paupières.
Brisés ses rêves dorés, évanoui l'azur enchanteur de ses lointains
horizons; adieu aux riantes images de félicité; adieu à la femme qu'il
adorait depuis tant de jeunes années; adieu même à cet ardent amour de
la Liberté pour lequel il allait mourir!
Elle fut courte, néanmoins, la trêve donnée à la nature; une minute à
peine. Les pleurs arrivèrent aux yeux, mais n'en coulèrent pas.
Ils y séchèrent aussitôt, et personne, dans l'assemblée, ne se douta
de sa détresse, personne qu'Elisabeth Coppeland, dont la vie alors ne
tenait plus qu'au fil où était attachée celle d'Edwin.
Mais, cette fois, la violence de ses émotions empêcha la jeune fille de
défaillir.
Les condamnés furent reconduits dans leur prison. John Brown employa à
des lectures pieuses et à mettre ordre à ses affaires le temps qui lui
restait à vivre..
Cet homme était né pour le martyre; il avait la foi des Apôtres; sa
sérénité habituelle ne l'abandonna point.
Criblé de blessures, craignant de rester à jamais invalide, il désirait
la mort plus qu'il ne l'appréhendait.
--Je ne crois pas,--disait-il à une dame qui
était venue le visiter dans son cachot,--je ne crois pas pouvoir mieux
faire pour la cause qui a occupé toute ma vie, que de mourir pour elle.
Qu'est-ce que la mort aux yeux d'un homme honnête et brave? Ce qu'il y a
de plus malheureux pour un homme d'action, comme moi, c'est d'être cloué
sur ce lit et estropié par des coups de fusil et de sabre.
La veille du jour où il devait gravir les marches du gibet, on permit à
sa femme de le visiter.
L'entrevue fut extrêmement touchante. Depuis plus de six mois madame
Brown n'avait pas vu son mari.
Mais il sut modérer sa douleur par son calme religieux.
--Que Dieu vous bénisse, vous et nos chers enfants, Marie, lui dit-il,
d'une voix doucement grave. Ne pleurez pas. Tout est sans doute pour
le mieux. Je meurs; mais la cause que j'ai embrassée ne mourra pas avec
moi.
Puis, avec fermeté et sans hésitation, il lui dicta son testament en
présence du schérif Campbell[12].
[Note 12: Nous croyons devoir donner ici une copie de cette pièce:
«Charlestown, comté de Jefferson, Virginie,» 1er décembre 1859.
»Je donne à mon fils John Brown, ma boussole de géomètre et tous mes
autres objets de géométrie, si on peut les retrouver, ainsi que mon
vieux monument en granit, qui est actuellement a North Elba, dans l'État
de New-York, pour qu'il y fasse graver sur les deux faces une nouvelle
inscription, ainsi que je l'indiquerai ailleurs. Ce monument devra
néanmoins rester à North Elba, tant qu'un de mes enfants et ma femme
habiteront cette localité.
»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans
l'intérieur de la boîte.
»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans
l'intérieur de la boîte.
»Je donne à mon fils Owen Brown, ma lorgnette et ma carabine, si on
la retrouve, celle dont il me fut fait présent à Worcester, dans le
Massachusetts. Je donne aussi audit Owen cinquante livres en espèces,
qui lui seront payées sur le produit de la vente du bien de mon père,
en considération de ses terribles souffrances au Kansas et de l'état
d'infirmité où il se trouve depuis son enfance.
»Je donne à mon fils Salomon Brown cinquante livres en espèces, qui
seront prises sur le produit de la vente du bien de mon père, comme
équivalent des deux legs déjà mentionnés.
»Je donne à ma fille Ruth Thompson Brown, ma grande vieille Bible, qui
contient les _mémoranda_ de la famille.
»Je donne à mes fils, à chacune de mes autres filles, à mon gendre,
Henry Thompson, ainsi qu'à chacune de mes belles-filles, une Bible de la
plus belle édition qu'on pourra se procurer à New-York ou à Boston,
au prix de cinq livres l'exemplaire, qui seront payées comptant sur le
produit de la vente des biens de mon père.
»Je donne à chacun de mes petits-enfants qui seront en vie lors du
règlement de la succession de mon père, une Bible d'une aussi belle
édition que possible (ainsi qu'il est dit plus haut) au prix de trois
livres l'exemplaire.
»Toutes ces Bibles devront être achetées, en même temps au comptant et
aux meilleures conditions.
»Je désire qu'il soit payé, sur le produit net de la succession de mon
père, cinquante dollars à chacune des personnes que je vais désigner:
à M. Allen Hammond, de Rockville (Connecticut), ou à M. George Kellogg,
ancien agent de la compagnie de la Nouvelle-Angleterre dans cette
localité, pour le compte et bénéfices de cette Compagnie; cinquante
dollars à Silas Havens, autrefois de Lewisburg (Ohio), si l'on peut
le retrouver, et aussi cinquante dollars à un homme, du comté du
Stark (Ohio), qui, du vivant de mon père, lui intenta un procès, par
l'intermédiaire du juge Humphrey et de M. Upson, d'Aken.
»Cette somme sera payée par J.-R. Brown à l'homme en personne, si on
peut le découvrir. Je ne puis me rappeler son nom.
»Mon père arrangea l'affaire à l'amiable avec cet homme, en prenant
notre maison avec l'enclos à Manneville.
»Je désire que tout ce qui pourra rester de ma part de la succession de
mon père soit distribué par mon frère, et par parts Égales, à ma femme
et à chacun de mes enfants, ainsi qu'aux veuves de Watkin et Owen Brown.
»JOHN BROWN.
»_John Avis_, témoin.»]
Après avoir rempli ce devoir, qui témoigne encore de sa piété profonde,
il dit à sa femme:
--Chère Marie, si vous pouvez retrouver les personnes auxquelles j'ai
fait des legs, vous leur remettrez les sommes vous-même; mais ne payez à
aucun individu qui pourrait se présenter comme mon homme d'affaires, car
si cet argent tombait entre les mains de ces sortes de gens, il courrait
de grands risques.
Madame Brown pleurait à chaudes larmes.
--Maintenant, chère Marie, continua-t-il avec effort, et en détournant
la tête pour cacher un trouble passager; maintenant, séparons-nous.
A ce mot, sa femme répondit par des sanglots.
--Séparons-nous, chère Marie, reprit Brown se faisant violence pour
surmonter son agitation, voilà qu'on vient nous l'ordonner... nous nous
retrouverons là-haut!
Elle se jeta dans ses bras, puis ils se quittèrent pour l'éternité.
Il était huit heures du soir.
Leur entretien avait duré quatre heures.
John Brown se coucha et dormit d'un sommeil paisible jusqu'au lendemain.
Il avait obtenu l'autorisation de serrer une dernière fois la main à
ses compagnons d'infortune: à neuf heures du matin il profita de cette
autorisation, et distribua avec des conseils et des consolations quelque
argent à ces malheureux.
Puis il rentra dans son cachot et s'y mit en prières.
A onze heures environ le schérif, accompagné des gardiens de la prison,
se présenta au condamné.
--Je suis prêt à vous suivre, monsieur, dit Brown.
On lui lia les bras derrière le dos avec des cordes, et il sortit.
Le ciel était sombre, voilé par de lourds nuages noirs. Le vent
soufflait avec violence. On eût dit que la nature, attristée,
s'apprêtait à prendre le deuil du noble coeur que l'égoïsme de quelques
hommes ravissait au monde.
Brown portait un chapeau noir rabattu, une redingote foncée, le vêtement
qu'il avait pendant le procès.
Sa figure était tranquille; un doux sourire jouait sur ses lèvres.
Une compagnie d'infanterie et un détachement de cavalerie, commandés par
le général Tallafero, attendaient à la porte de la prison pour escorter
le supplicié, car on craignait toujours un mouvement abolitionniste.
Là aussi attendait une charrette, contenant une caisse en sapin,--le
cercueil destiné à Brown.
Sans trembler, sans sourciller, il monta dans cette charrette, s'assit
sur le cercueil, et le convoi funèbre se mit en marche, entre un double
haie de carabiniers.
Brown, qui regardait attentivement autour de lui, dit tout à coup:
--Voici un beau pays! Je n'avais jamais eu le plaisir de le voir
auparavant.
A cela, l'homme qui conduisait la voiture répondit:
--Capitaine Brown, vous êtes un homme étrange.
--C'est vrai, repartit le vieillard; mais c'est ainsi que j'ai été
élevé. Ma mère m'a donné de bonnes leçons, que j'ai suivies. Il est
pourtant dur de se séparer de ses amis, quoiqu'on ne les ait vus que
depuis peu de temps.
Une foule immense, mais morne et silencieuse, encombrait le lieu où
avait été dressée la potence.
En arrivant auprès, John Brown dit:
--Pourquoi ne permet-on qu'à des militaires d'entrer dans l'enceinte? On
aurait dû y laisser pénétrer les citoyens.
Toute la place de l'exécution était effectivement occupée par les
troupes, qui avaient formé un cercle tellement vaste autour de
l'échafaud, que le peuple était refoulé à au moins un quart de mille de
distance.
L'ordre formel avait été donné par le gouverneur Wise de ne laisser
approcher du gibet aucun membre de la presse. Il frissonnait à l'idée
que sa victime ne protestât contre le crime que l'État de Virginie
commettait à son égard, et que cette protestation ne fût publiée à la
face du monde. Pourtant, par la persistance ferme du docteur Rawlings
et de M. Franc Leslie, l'ordre qui éloignait la presse fut en partie
annulé, et l'on assigna aux journalistes une place près de l'état-major
de Tallafero.
John Brown franchit d'un pas ferme les degrés de l'échafaud, élevé à
environ sept pieds du sol et, le premier, arriva sur la plate-forme. Le
schérif Campbell et le geôlier Avis, qui le suivaient, se rangèrent à
ses côtés. Alors il leur donna la main, et leur dit d'une voix où il
était impossible de découvrir la moindre trace d'émotion:
--Je vous remercie de la manière dont vous m'avez traité. Adieu,
messieurs!
On rabattit ensuite son chapeau sur sa figure et la corde lui fut passée
au cou. Cela fait, Avis lui dit de s'avancer sur la trappe.
--Conduisez-moi, répondit le héros; car je n'y vois pas.
Le schérif Campbell lui demanda s'il voulait un mouchoir, qu'il
laisserait tomber pour indiquer qu'il était prêt.
--Non, merci, dit John Brown; je n'en ai pas besoin. Tout ce que je
désire de vous, c'est de ne pas me faire attendre plus longtemps qu'il
n'est nécessaire.
Le bourreau s'apprêtait à terminer ses horribles fonctions, lorsque tout
à coup le chef des militaires s'écria:
--Attendez, tout n'est pas encore disposé.
Alors les soldats se mirent à exécuter des marches et des
contre-marches, comme si des milliers d'ennemis eussent été en vue. Tout
cela occupa une dizaine de minutes. Pendant ce temps le patient resta
debout sur la trappe. Avis lui demanda s'il n'était pas fatigué.
--Non, répondit John Brown, je ne suis pas fatigué; mais je vous prie
d'en finir.
Ce furent là ses dernières paroles.
Quelques secondes après, il se balançait dans l'espace, en proie aux
convulsions de l'agonie!
Et l'histoire inscrivait un nom nouveau au plus beau livre de son
martyrologue.
Le lendemain, une femme voilée pénétrait,--après avoir visité le cachot
de John Coppeland,--dans le cabanon où étaient enchaînés Cook et Coppie.
Cette femme, c'était Elisabeth Coppeland.
Longtemps elle parla à Edwin, pria, supplia, mais sans le faire
consentir à ses voeux.
Enfin, il lui dit:
--Ma chère Bess, je suis heureux de mourir pour la cause que j'ai
volontairement embrassée. Notre échafaud sera le phare lumineux qui
bientôt éclairera en Amérique, une ère de liberté nouvelle. Loin de moi
l'idée de faire une démarche près de nos persécuteurs. Et, d'ailleurs,
toute tentative n'aboutirait à rien. Mais, ajouta-t-il d'un ton
mélancolique, il est ici, dans cette ville, une femme que j'aime, ma
fiancée, miss Rebecca Sherrington, voyez-la et dites-lui que ma dernière
pensée sera pour elle.
Bess étouffa un soupir. Pauvre fille! son amour n'était pas connu, il ne
devait l'être jamais!
--J'irai, dit-elle.
Edwin reprit vivement:
--J'aurais désiré voir Rebecca; je croyais qu'elle viendrait... car je
l'ai aperçue au tribunal... Il m'avait semblé.... Enfin!!! répétez-lui
Bess, répétez-lui que je l'ai toujours aimée... que je n'ai jamais aimé
qu'elle!
--Je vous obéirai, dit l'esclave d'une voix sourde.
--Adieu, continua-t-il en lui tendant la main.
--Au revoir! dit-elle avec un accent de détresse qu'Edwin ne comprit
pas.
Et la négresse baisa avidement, en la mouillant de ses larmes, cette
main sans chaleur pour la sienne, sans frissonnement pour son amour.
Elle sortit, la mort dans l'âme, l'infortunée! elle qui venait de passer
une heure si terrible, non seulement avec son frère, avec son fiancé,
mais avec le préféré secret de son coeur;--le dieu qui ne la voulait pas
deviner, à qui elle n'osait se dévoiler.
Charlestown est une petite ville; Bess eut bien vite trouvé la demeure
de miss Rebecca Sherrington.
Elle y fut, la demanda; on répondit que miss Sherrington ne recevait
personne. Elisabeth insista. Sur une feuille de papier elle écrivit
le nom d'Edwin Coppie. Son billet fut porté à la jeune demoiselle, qui
parut.
Elle était vêtue de deuil. Ses joues étaient pâles, ses yeux rouges; une
altération violente régnait dans tous ses traits. A la vue de Bess, elle
recula comme à la vue d'une vipère.
Un éclair de haine traversa son regard.
Bess avait la tête baissée; cette marque d'aversion lui échappa.
D'une voix brisée, elle raconta qu'elle avait vu Edwin, qu'il refusait
d'adresser à qui que ce fût une prière pour obtenir sa grâce.
--Mais d'où vient cet intérêt qu'il vous inspire? dit Rebecca d'un ton
cassant.
--Deux fois, répondit humblement la négresse, il a arraché ma famille à
l'esclavage.
--C'est tout?
L'Africaine releva la tête d'un air étonné.
Rebecca était trop exaspérée pour se contenir plus longtemps:
--Dis donc, s'écria-t-elle avec un mouvement de dégoût, dis donc que tu
es sa maîtresse!
--Moi! fit Bess en accentuant cette exclamation d'un geste de
stupéfaction si vrai, si éloquent que miss Sherrington commença à
douter.
--Osez le nier! repartit-elle d'un ton âpre.
--J'aime M. Edwin Coppie, dit fièrement Elisabeth; je l'aime de tout
mon coeur. Cette affection, je ne la cache point. Elle est pure, autant
qu'elle est profonde; mais être ce que vous dites, miss!...
Le ton de ces paroles, l'air digne et simple tout à la fois de
l'esclave, achevèrent d'ébranler les soupçons de Rebecca.
--Cependant, objecta-t-elle, vous le suivez, partout!
--Mon frère et mon fiancé étaient venus du Canada à Harper's Ferry pour
y travailler à notre émancipation, j'ai cru qu'il était de mon devoir de
les accompagner.
--Votre fiancé!
--Oui, il se nomme Shield Green.
--Un mulâtre? un des condamnés?
--Hélas! soupira la négresse.
Rebecca réfléchit un instant.
--Vous savez lire, je suppose, dit-elle ensuite.
--Oui, miss.
--Eh bien, pouvez-vous répondre aux affirmations que renferme cette
lettre.
En disant ces mots, elle ouvrait un coffret et en tirait une lettre
qu'elle présenta à la négresse.
A peine celle-ci eut-elle vu l'écriture qu'elle s'écria:
--_C'est du Frenchman!_
--_Du Frenchman!_ qu'est-ce que cela?
--Un Français, nommé Jules Moreau, qui faisait partie de la bande de
Brown. Oh! l'indigne! le misérable, ajouta Bess en laissant tomber la
missive.
--C'est donc faux ce qu'il a écrit là?
--Tenez, miss, répliqua Bess, j'ai justement reçu de lui, ce matin, une
lettre que voici. Vous plairait-il de la lire?
Rebecca saisit le pli avec empressement.
Il ne renfermait que ces lignes:
«Des Montagnes-Bleues, 2 décembre 1859.
»Mademoiselle,
»Quand cette lettre vous parviendra, notre malheureux chef aura expié
par le gibet son ardent amour de votre race; quatre de nos compagnons
attendront leur supplice, et moi je souffrirai des tortures affreuses,
car vous aimant, j'ai été lâche envers l'un d'eux, ce pauvre et bon
Coppie. Dans un accès de jalousie, j'ai écrit à sa fiancée qu'il la
trahissait pour vous. Pardonnez-moi tous deux.
Pour me punir, je poursuivrai jusqu'à la mort l'oeuvre de Brown.
»Adieu et pardon encore une fois.
»JULES MOREAU.»
L'écriture était la même que celle de la lettre anonyme, écrite en
mauvais anglais.
Rebecca ne demandait plus qu'à être convaincue. Mais la conviction
l'épouvanta!
--Malheureuse! malheureuse! qu'ai-je fait? s'écria-t-elle en se cachant
les yeux avec les mains.
Et, après un moment;
--Il faut le sauver; oui, il faut le sauver! le sauver à tout prix,
dit-elle avec une véhémence qui effraya Bess.
--Je suis venue pour cela.
--Pensez-vous le voir? moi, c'est impossible, on m'a refusé la
permission à cause de nos anciennes relations. Mais il faut le voir...
le pouvez-vous... dites?
--J'espère, dit la négresse.
--Par quel moyen?
--Ici, j'ai rencontré une protectrice, parente du gouverneur de l'État.
Elle fut l'amie d'enfance de ma première maîtresse. Je suis allée la
trouver, après la défaite de Brown, qui m'avait renvoyée au moment du
combat d'Harper's Ferry.
Cette protectrice s'est intéressée à moi, m'a prise à son service
comme si elle m'eût achetée; et, par son intermédiaire, il m'a déjà été
possible de pénétrer dans la prison.
--Eh bien, dit Rebecca, revenez ici... demain... Vous reviendrez,
n'est-ce pas?
--Je vous le jure, miss.
--Je vous crois, Bess, ma soeur, je vous crois, continua Mademoiselle
Sherrington en proie à une agitation fébrile... Vous serez ici de bonne
heure... aujourd'hui je n'ai pas ma tête à moi...
Et, comme la négresse hésitait:
--Je le veux... non, je t'en supplie, Bess, reprit Rebecca... moi aussi,
j'ai besoin de solliciter, d'espérer le pardon, ajouta-t-elle en se
jetant au cou de l'esclave.
Les deux jeunes filles mêlèrent, un instant, leurs larmes et leurs
soupirs.
Puis, Elisabeth Coppeland sortit de la maison.
Quand elle fut partie, Rebecca Sherrington se laissa tomber sur un
fauteuil en répétant avec des expressions d'angoisses poignantes:
--O malheureuse! malheureuse! malheureuse!