--Ils vont venir, les brigands!
--Quelle heure est-il?
--Onze heures.
--Encore une heure, une heure moins un quart.
--Combien sont-ils?
--Ils sont sept ou huit, les gueux! Ils voulaient nous tuer, nous faire
assassiner par ces brutes de nègres.
--On les gibettera.
--Et l'on fera bien.
--Qu'en pensez-vous, monsieur Williams?
--Je pense qu'ils ne valent pas la corde pour les pendre.
Tous ces propos, et mille autres que nous ne saurions rapporter, étaient
échangés dans la foule qui, huit jours après l'affaire d'Harper's
Ferry, le 26 octobre, attendait impatiemment, devant le tribunal de
Charlestown, l'arrivée des six accusés, John Brown, Edwin Coppie,
Stevens, Cook, Green et Coppeland.
Les soldats avaient peine à maintenir cette multitude cherchant à
franchir la haie, qui traçait un étroit sentier au travers de la
place: deux canons chargés à mitraille,--car on craignait une tentative
d'enlèvement,--étaient en batterie dans la cour, devant la salle
d'audience.
Soudain une clameur sortit du sein de cette foule, et l'on vit
déboucher, par une des extrémités de la place, une escouade de
militaires, au milieu desquels ou apercevait deux hommes portés sur une
civière, et quatre autres prisonniers marchant péniblement derrière eux.
Les deux premiers étaient Brown et Stevens; des linges et des mouchoirs
maculés de sang enveloppaient leurs têtes; puis, venait Coppie, se
traînant fièrement, la tête haute, malgré sa blessure; puis Coppeland et
ses deux compagnons.
La vue de ces hommes vaincus, blessés, à l'aspect souffrant, ne souleva
aucune pitié dans le coeur de la cohue, qui les accueillit par des cris
insultants.
--Les lâches! murmurait Edwin.
Au fur et à mesure qu'ils avançaient vers le péristyle, la haie se
fermait, et la foule, affamée du spectacle, se précipitait tumultueuse
sur leurs pas.
La porte du tribunal s'ouvrit devant eux et se ferma, puis se rouvrit
quelques instants après pour donner accès aux curieux, qui envahirent
confusément l'enceinte du prétoire réservée au public.
A midi précis, les douze jurés, suivis bientôt des trois juges, firent
leur entrée dans la salle.
Les premiers se rangèrent sur une estrade à droite du tribunal, les
juges prirent place sur des fauteuils élevés, faisant face aux accusés.
Devant eux, des tables à pupitres étaient couvertes de papiers.
Au-dessous; et vis-à-vis des juges, se tenaient les _attorneys_ ou
procureurs, chargés de soutenir l'accusation, le grand schérif et
plusieurs avocats.
Les inculpés avaient été placés derrière, Brown et Stevens, sur des lits
de sangle, les quatre autres, dans la _box_ affectée aux prévenus.
Des agents de police se tenaient près d'eux.
--Au delà, sur un banc, les rapporteurs-sténographes des journaux, les
dessinateurs de revues, préparaient leurs plumes ou leurs crayons.
Au delà, enfin, une masse de gens avides de voir les _bandits_ de
Harper's Ferry, avides de savourer leurs tortures morales, d'entendre
leur condamnation.
Dans cette assemblée, cependant, on eût pu remarquer quelques visages
attristés, certaines personnes qui promenaient sur les accusés des
regards timidement sympathiques, ou jetaient sur leur entourage grondeur
des yeux irrités.
Parmi ces personnes se trouvaient deux femmes assises aux deux
extrémités de la salle. Elles étaient belles toutes deux, et toutes deux
elles captivaient l'attention de plus d'un spectateur.
L'une était miss Rebecca Sherrington; l'autre, Elisabeth Coppeland.
Un moment avant l'ouverture des débats, la première reconnut la
négresse.
Elle tressaillit, ses traits se contractèrent, sa physionomie s'arma
d'une expression dure, menaçante, et elle dit à un officier qui
l'accompagnait:
--Comment se fait-il, monsieur Harvey, qu'on laisse pénétrer les nègres
jusqu'ici?
--Des nègres, répondit-il, mais à l'exception de deux des accusés, je
n'en vois aucun.
--Tenez!
Et Rebecca, du bout d'un éventail qu'elle tenait à la main, désigna
Elisabeth.
--Ça, dit-il, c'est une femme de chambre!
--Une esclave marronne, monsieur Harvey.
--Je ne crois pas, miss.
--Comment, monsieur, vous ne le croyez pas, quand je vous fais l'honneur
de vous l'assurer! répondit sèchement Rebecca.
--Je me serais bien gardé d'en douter, si cette fille ne servait comme
femme de chambre chez un de mes parents.
--Depuis combien de temps?
--Je ne sais au juste, miss, mais la dame qui lui parle à présent est
justement la femme de mon parent.
--C'est différent; alors, je me serai trompée, dit Rebecca en reportant
ses yeux sur les prisonniers.
Coppie échangeait alors un coup d'oeil mélancolique avec Bess.
Rebecca saisit au passage ce signe d'intelligence. Elle se mordit les
lèvres jusqu'au sang pour ne pas éclater.
L'arrivée du jury mit fin aux conversations particulières.
Un silence solennel remplaça les murmures qui bourdonnaient dans la
salle, et le greffier du tribunal donna lecture de l'acte d'accusation.
Cet acte renfermait trois chefs principaux.
Les détenus étaient inculpés de:
1° Tentative de soulèvement des nègres;
2° Haute trahison;
3° Meurtre.
Quand le greffier se fut rassis, Brown se souleva avec difficulté sur
son matelas, s'appuya sur les coudes, et dit d'une voix faible mais
claire:
«Virginiens,
»Je veux vous éviter des peines inutiles. Aussi, avant d'aller plus
loin, écoutez-moi. Vous savez que je n'ai pas demandé grâce. Votre
gouverneur m'a assuré qu'on ferait mon procès d'une façon convenable,
régulière, je ne le crois pas; cela me paraît impossible. Si vous avez
soif de mon sang, prenez-le.
»A quoi bon un simulacre de procès? Comment des ennemis pourraient-ils
juger loyalement un ennemi? Je vous le répète, si vous voulez mon sang,
prenez-le à l'instant même.
»Je n'ai pas d'avocat, et n'ai personne à qui j'aie pu demander conseil.
Séparé de mes compagnons, j'ignore s'ils veulent se défendre, et si
telle est leur intention, j'ignore sur quoi ils baseront leur défense.
Je ne suis donc pas en état de me défendre.
»D'ailleurs, les blessures que j'ai reçues à la tête ont gravement
altéré ma mémoire et m'ont rendu presque sourd. Ma santé est bien
mauvaise.
»Il y a bien des circonstances atténuantes que je pourrais invoquer dans
un procès régulier, mais comme je sais que tel ne sera ni le mien, ni
celui de mes compagnons, et que tout annonce qu'on le fera forcément
aboutir à des condamnations à mort, je vous engage à couper court et à
en finir tout de suite.
»Je ne crains point la mort, et suis prêt à mourir. Je ne vous demande
point de me faire un procès; mais je ne veux point non plus être
insulté. A quoi bon tous ces interrogatoires? En quoi peuvent-ils
profiter à la société? Je ne vous demande donc qu'une chose, c'est
d'en finir et de ne point m'insulter comme des barbares insultent les
victimes tombées en leur pouvoir.»
Après ces mots, l'Apôtre de l'Émancipation des noirs retomba épuisé
sur son lit de douleur. Ses coaccusés témoignaient, par leur attitude,
qu'ils partageaient entièrement la manière de voir de leur capitaine.
Coppie, surtout, rayonnait de fierté.
Il ne pouvait apercevoir Rebecca Sherrington. Mais celle-ci lisait
distinctement sur sa figure les émotions qui agitaient le beau jeune
homme. Et la jalousie lui brûlait le coeur, car les yeux d'Edwin ne
quittaient le jury que pour s'abaisser tendrement sur Bess Coppeland,
dont la physionomie tout entière révélait un profond amour pour Coppie.
La cour nomma d'office des avocats aux accusés.
Puis l'audition des témoins commença. Elle dura jusqu'au soir.
Pendant la séance, Stevens s'était évanoui et la faiblesse de Brown
était si grande qu'il fallait le soutenir quand il avait à répondre.
Coppie et le reste des inculpés se montrèrent vigoureux au moral comme
au physique.
Le lendemain la foule était plus grande encore dans la salle d'audience.
Rebecca Sherrington y vint aussi comme la veille. Mais vainement
chercha-t-elle la négresse.
Elisabeth Coppeland ne parut pas.
Il sembla à Rebecca qu'Edwin avait l'air soucieux, et elle attribua
généreusement cette disposition à l'absence de l'esclave.
--Oh! pensait-elle, il l'aime! mais comme je me suis vengée! quel
châtiment!
Cette réflexion la fit frémir. Elle pâlit: elle eut peur d'elle-même;
elle aurait voulu sortir, elle ne le pouvait. Le supplice pour elle
allait commencer.
Brown souffrait moins que les jours précédents.
Il adressa ces mots aux juges:
«Mon état m'empêche complètement de suivre les différentes phases
d'un procès régulier. Je me sens extrêmement faible, par suite de mes
blessures aux reins. Pourtant je suis moins mal qu'hier, et ne demande
qu'un court délai: après lequel je pourrai, ce me semble, suivre les
débats, je ne demande rien de plus. «Au diable même on laisse son
droit,» dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent
d'entendre distinctement, et je n'ai pu comprendre les paroles que vient
de dire le président de la cour. Je ne demande donc qu'un petit délai,
qu'en toute justice la cour ne peut me refuser.»
A cette requête, la cour ne voulut point accéder.
Les esclavagistes tremblaient depuis l'échauffourée de Harper's Ferry.
Ils appréhendaient une tentative nouvelle. L'effroi, leur inoculant ses
lâchetés, ils craignaient de ne pas dormir tant que vivraient Brown et
ses complices.
Le procès continua.
Brown fut admirablement soutenu par ses avocats, dont l'un, M. Hogt, lui
avait été envoyé par ses amis de Boston. Mais à quoi bon cette
défense? Sa condamnation n'était-elle pas décidée depuis l'heure de son
arrestation?
Il le sentait si bien que, demandant la parole, il s'écria:
«Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données, je
vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les deux
défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de
leur loyauté. Mais quand on m'a arrêté j'avais 260 dollars en argent,
qu'on m'a enlevés; il m'est impossible, sans cet argent, de faire
assigner mes témoins et d'obliger les schérifs à les amener aux pieds de
la cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a fourni, et que je
n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur quelques points de
ma défense. Je demande donc comme une faveur spéciale que la cause soit
renvoyée à demain à midi.»
Après de nouvelles discussions, la cour prononça l'ajournement de
la cause au lendemain. Mais, afin de rassurer les esclavagistes, le
président donna l'ordre aux policemen et aux geôliers de tuer sans
pitié tous les prisonniers si on faisait la moindre tentative pour leur
délivrance.
A l'audience suivante, Brown parvint encore à obtenir un sursis, et le
30, à neuf heures du matin, les débats furent repris.
La salle était trop étroite pour la marée humaine qui l'avait envahie.
Ce jour-là, Elisabeth Coppeland parut au milieu des spectateurs.
L'aspect de la négresse était bien changé!--si changé que Rebecca eut
quelque peine à la reconnaître.
Serrée dans un coin de la salle, la pauvre Bess considérait, tour à
tour, son frère John Coppeland et Edwin Coppie.
Les yeux de l'esclave étaient secs; mais leur éclat disait assez quelles
angoisses déchiraient son âme.
Par ses regards doux et suppliants, Edwin tâchait de verser des
consolations dans le sein de la désolée créature.
Les autres accusés gardaient leur sang-froid habituel.
La défense de Brown ayant été présentée avec éloquence par MM. Chilton
et Griswoold, M. Hunter, le procureur du district, répondit au nom de
l'accusation. Son réquisitoire fut très court:
«Le crime était flagrant, la société attendait un exemple salutaire
qui la préservât des nouvelles utopies sanglantes; le jury virginien
ferait son devoir.»
On attendait le résumé du président du tribunal. Il dédaigna de le
faire.
A quatre heures les jurés se retirèrent pour délibérer.
A cinq, ils rentrèrent dans la salle d'audience, au milieu d'un silence
lugubre.
Les accusés se levèrent.
Deux agents de police aidèrent John Brown à se tenir debout.
Le juge en chef se tourna alors vers le foreman ou président du jury:
--John Brown est-il coupable ou non coupable?
Le _foreman_ répondit:
--Coupable de trahison, de complot contre la sûreté de l'État, de
conspiration, de tentative d'insurrection parmi les nègres, de meurtre
au premier degré.
Le juge s'adressant alors à Brown:
--Accusé, avez-vous quelque chose à dire contre la condamnation à la
peine de mort?
Le vieux Brown, malgré les vives douleurs que lui causaient ses
blessures, répliqua d'un ton lent mais assuré:
«Oui; si la cour me le permet, j'ai quelques mots à dire. D'abord, je
nie toutes les accusations portées contre moi, excepté un dessein très
prononcé de ma part d'affranchir les esclaves. J'avais l'intention
de faire en Virginie ce que j'ai fait l'hiver dernier au Missouri, où
j'enlevai des esclaves, sans qu'il fût brûlé un grain de poudre de
part ou d'autre et d'où je parvins à les conduire au Canada. Je voulais
opérer les mêmes actes de libération, mais sur une échelle plus vaste.
Voilà quels étaient mes projets. Je n'ai jamais eu l'intention de
commettre de trahison ou de meurtre, de détruire les propriétés,
d'exciter les esclaves à la révolte.
»Il est injuste que je sois condamné à la peine capitale. Si ce que vous
me reprochez, et qui a été loyalement prouvé par tous les témoignages,
sans exception, qui ont ainsi rendu justice à ma conduite telle que
je vous en ai exposé le motif, je l'eusse fait dans l'intérêt des gens
riches, intelligents, puissants, ou dans celui de leurs amis ou parents,
ou en faveur d'un membre quelconque de cette classe; si j'avais souffert
pour eux les sacrifices que j'ai acceptés en cette circonstance, tout
aurait été pour le mieux, et chacun des membres de ce tribunal m'eût
jugé digne de récompense, et non pas de châtiment.
»Cette cour reconnaît, je le suppose du moins, la validité des lois de
Dieu. Je vois baiser un livre que je crois être la Bible, ou du moins le
Nouveau Testament, et qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il
me fût fait, je dois le faire aux autres. Il m'enseigne de plus que je
ne dois pas plus oublier ceux qui sont dans les chaînes que si j'y
étais avec eux. J'ai agi de mon mieux conformément à ce précepte. Je
me déclare trop jeune pour comprendre que Dieu respecte spécialement
quelques individus et crée des catégories de privilégiés. Intervenir,
comme je l'ai fait, en faveur de ces pauvres méprisés et malheureux,
n'est pas mal; tout au contraire, c'est bien. Mais si vous jugez
nécessaire que je fasse le sacrifice de ma vie pour hâter les fins de la
justice, s'il est utile que mon sang se mêle à celui de mes enfants et
de millions d'individus dont les droits sont méconnus dans les pays
à esclaves, par les actes législatifs les plus cruels et les plus
injustes, je vous le dis et déclare: Qu'il en soit comme vous
l'entendez.
»Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Je suis satisfait de la façon dont
mon procès a été conduit. Tout bien considéré, vous avez été encore plus
généreux que je ne m'y attendais. Mais je ne me sens pas coupable, et
je n'éprouve aucun remords. Je n'ai voulu attenter à la liberté de
personne; je n'ai conseillé aucune trahison; je n'ai provoqué aucune
insurrection générale, et même j'ai tout fait pour que des gens qui
avaient conçu ce dernier projet y renonçassent. On a prétendu que
j'avais engagé quelques individus à se joindre à moi; c'est tout le
contraire qui a eu lieu. Ils sont venus de leur propre mouvement, par
faiblesse peut-être, et à leurs frais. Il en est même que je n'avais
jamais vus et auxquels je n'ai adressé la parole que le jour où ils sont
venus me prêter main-forte.»
Ce discours produisit peu d'impression sur l'auditoire, composé en
majeure partie d'esclavagistes.
Le lendemain, 1er novembre, Brown comparut encore devant ses bourreaux.
Le juge se couvrit du bonnet noir et prononça ces paroles funèbres:
«La cour ordonne que vous, John Brown, soyez, le deux décembre prochain,
tiré de votre prison, pour de là être conduit sur le lieu ordinaire des
exécutions à Charlestown, et y être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Que Dieu ait pitié de votre âme!»
A cet instant, un cri étouffé jaillit du milieu de la foule.
--Oh! dit un Virginien, ce n'est qu'une chienne de négresse qui se donne
le genre d'avoir des nerfs.
Le mot souleva un éclat de rire que ne couvrit pas entièrement la voix
grave de Brown.
Il disait:
«Que la volonté de Dieu soit faite! Si ma mort peut servir à quelque
chose, je l'accepte avec joie Ce que j'ai fait, je le ferais encore. En
agissant comme je l'ai fait, j'ai obéi aux inspirations de l'Évangile.
Le Christ a enseigné l'amour de ses semblables. Je n'ai donc fait que
suivre à la lettre ce qu'il a dit, et je suis convaincu d'avoir accompli
un devoir humain, religieux et chrétien, en cherchant à arracher à
l'oppression mes malheureux frères tenus en esclavage, et à faire
rentrer dans ses droits une race victime du plus odieux abus de la
force.»
Dès qu'il eut fini, on le reporta dans son cachot, à travers une foule
qui s'écoulait lentement en proférant des imprécations contre les
abolitionnistes.