On a essayé de donner à ce sonnet le mouvement qu'il a en italien. On
espère que les lecteurs le trouveront assez sonore. L'Arétin a été à
diverses reprises en relations avec des membres de l'illustre famille
des Rangoni. Il y avait à cette époque deux personnages du nom de Ercole
ou Hercule Rangone.
L'un d'eux avait été envoyé par sa mère en Lombardie pour apporter
des dons et des secours au cardinal Jean de Médicis, prisonnier des
Français, en 1512, après la bataille de Ravenne. Le jeune homme s'offrit
aussi à l'accompagner en France. Après sa captivité, le cardinal fut
accueilli avec beaucoup de considération par les Rangoni, à Modène. Il
conduisit avec soi, à Rome, le jeune Ercole, et en 1513, parvenu au
pontificat sous le nom de Léon X, il le créa son camérier secret et
protonotaire apostolique. Il le nomma cardinal, le 1er juillet 1517.
L'Ambassadeur du duc de Ferrare le mentionne dans la lettre citée
plus haut à propos de Fra Mariano et dans laquelle il parle de la
représentation de _Suppositi_ au Vatican: «Je fus à la comédie dimanche
soir et Monseigneur de Rangoni me fit entrer...» En 1519, il fut élu
à l'évêché d'Adria et démissionna en 1524. Il était, en 1520, évêque
de Modène et régnait par l'entremise d'un vicaire par lequel il fit
célébrer en 1521 un synode qui est le premier dont on possède les actes
imprimés. Se trouvant à Rome, en 1527, au moment du sac, il suivit
Clément VII au castel Saint-Ange et y finit ses jours à 36 ans, le 25
août.
L'autre, Ercole Rangone, qui fut un des correspondants de l'Arétin,
était le cousin du fameux Ludovico Rangone et, comme lui, embrassa
la carrière militaire. Condottier au service des ducs de Ferrare,
lorsqu'en 1529 les Florentins appelèrent Hercule, le fils d'Alphonse
d'Esté, en qualité de capitaine général, pour la guerre et la défense
de leur liberté contre Clément VII et Charles-Quint, Rangone alla en
Toscane en qualité de lieutenant d'Hercule. Bien qu'il se fût distingué
par un fait d'armes près de Lari, on vit ensuite qu'il opérait avec
mollesse, et cela fut manifeste au siège de Peccioli. Le motif de cette
conduite se découvrit lorsque la maison d'Este, qui voulait être neutre
dans cette guerre, le rappela. En 1548, il fut désigné pour accompagner
en France Anne d'Este, destinée en mariage au duc de Guise. De 1549 à
1552, il fut ambassadeur des ducs d'Este à la cour impériale. Il mourut
à Modène le 27 mai 1572. Il avait cultivé la poésie, en latin et en
italien, et l'on a de lui une paraphrase des psaumes pénitentiels. Il
semble à première vue que c'est ce deuxième Hercule Rangone que l'Arétin
a introduit dans son deuxième sonnet luxurieux. Mais rien n'est moins
certain. Chorier, qui connaissait les Sonnets, a fait de ce personnage
un des interlocuteurs des _Dialogues d'Aloysia Sigea_. Sans doute,
l'Arétin avait-il de bonnes raisons pour en vouloir à Hercule Rangone.
Le Sonnet XII est nettement satirique et il ne s'agit pas seulement
d'une plaisanterie, comme l'a pensé Alcide Bonneau. En effet, le Divin a
consacré au comte Hercule un autre sonnet pour le moins aussi injurieux
que le précédent. Il a été publié par M. Francesco Trucchi (_Poésie
italiane inédite di dugento autori_, Praio, 1847, t. III). Voici la
traduction de ce sonnet, qu'on n'a jamais songé (et c'est bien étonnant)
à rapprocher du douzième sonnet luxurieux:
Le comte Ercol Rangon (si Ercole et comte
Et de' Rangoni il mérite d'être nommé)
D'épouser l'Angiola grecque a terminé.
O gardien de bétail, quand t'en iras-tu vers le mont?
De se faire voir à Rome encore il a le front,
Ce malatestissime soldat
Qui par le comte Ugo, le triste et le malencontreux,
Se laissa enlever la bannière, spontanément!
Poltron! archipoltron! ô hibou!
Tu voulais être, toi, ô coquin!
Lieutenant du Signor Giovanni.
Ta vie, poltron, ne vaut pas un sou,
Poltron, archipoltron, à tel point que les goujats
S'archivergogneraient de te garder à leur solde.
Et moi je m'acoquine
A discourir de toi, vilain poltron,
Infamie et honte de la maison Rangone.
Il ressort de ces deux sonnets que le comte Hercule aurait épousé
Angiola Greca, courtisane d'origine grecque sans doute, et dont il est
dit dans le _Zoppino_: «Angela Greca vint à Rome à l'époque de Léon X;
elle avait été dépouillée par certains ruffians, à Lanciano, et pleine
de rogne, ils la menèrent au Campo di Fiore dans une taverne; puis elle
prit une maisonnette dans le quartier de Calabraga, étant aux mains d'un
Espagnol des Alborensis, puis, comme elle était une belle dame fort
honnête et ayant de beaux charmes, un camérier de Léon s'en amouracha
et la mit en faveur.» Le Zoppino semble donc désigner assez clairement
le premier de nos Ercole Rangone, qui fut, en effet, camérier secret de
Léon X. Et, dans ce deuxième sonnet, _il signor Giovanni_ s'appliquerait
à Jean de Médicis, c'est-à-dire Léon X lui-même, auprès de qui
Monseigneur de Rangoni était si en faveur qu'on pouvait bien l'appeler
son lieutenant.
Mais alors pourquoi dans les deux sonnets cet appareil guerrier qui
s'appliquerait si bien au second Hercule Rangon? Ce personnage semblable
à Mars, ce malatestissime soldat (c'est-à-dire sans scrupules comme les
Malatesta ou bien pareil à Malatesta de' Medici que l'Arétin cite dans
une lettre au marquis de Mantoue, disant qu'il lui envoie quatre peignes
d'ébène dont les trois derniers _sont très certainement ceux dont Mars
se peignait la barbe, et les lui a enlevés de force l'horrible Malatesta
de' Medici_), ce lâche Hercule Rangon que les valets de soldats auraient
honte de garder à leur solde, ne pouvait être qu'un soldat, et en ce
cas, _il signor Giovanni_ pourrait bien être Jean des Bandes Noires. En
tout cas, le sonnet luxurieux prête au comte Hercule des moeurs contre
nature et nous le montre se laissant entièrement dominer par l'Angiola,
son _épouse_. Le sonnet publié par M. Trucchi fait allusion au scandale
provoqué par ce mariage auquel la famille des Rangoni se serait
opposée. Le comte Ugo était un frère du second Hercule: le militaire
Ugo Rangone, qui embrassa l'état ecclésiastique, fut nonce en Allemagne
au temps de la diète de Smalcade. Mais on lui retira sa charge de nonce
comme incapable de la remplir. Il fut aussi gouverneur de Plaisance
et de Parme sous Paul III, gouverneur de Rome, nonce à la cour de
Charles-Quint, et mourut à Modène en 1540.