Fra Mariano dont il est question ici s'appelait Mariano Fetti. Il
avait été barbier de Laurent de Médicis, père de Léon X, qui, à cause
de ses bouffonneries et de ses joyeux _Caprices_, en fit le _Frate
del Piombo_, Frère du Plomb ou Plombier des Bulles Apostoliques, à
la Chancellerie pontificale. L'Office du Plomb était une sinécure
lucrative dont Bramante avait joui avant Fra Mariano. Après la mort
de celui-ci, Benvenuto Cellini intrigua pour lui succéder, mais le
pape Clément VII lui préféra le peintre Sebastiano Luciani, dit _del
Piombo_, à cause de sa charge. Dans la 2e partie des _Ragionamenti_,
l'Arétin parle des merveilleux jardins que Fra Mariano possédait à
Rome sur le Monte Cavallo. Dans son _Dialogue des Cours_ il fait
raconter par Pietro Piccardo quelques-uns des _caprices_ du facétieux
plombier. Il le montre à la fin d'un festin à la cour pontificale
dansant sur la table en jonglant avec des torches allumées. Léon X ne
pouvait se passer de Fra Mariano qui fut son bouffon préféré et dont
les bouffonneries, qu'on appelait ses _caprices_, étaient célèbres
dans toute l'Italie. Alfonso Pauluzzo ou Pocolucci, ambassadeur, à
Rome, du duc de Ferrare, Alphonse d'Este, lui décrit dans une lettre
datée du 8 mars 1519 une représentation des _Suppositi_ de l'Arioste,
donnée le dimanche précédent au Vatican, en présence de Léon X et d'une
nombreuse assemblée. Entre autres détails intéressants, l'Ambassadeur
dit que le décor brossé par Raphaël était caché avant la représentation
par un rideau «sur lequel était peint Fra Mariano avec quelques
diables qui jouaient avec lui de chaque côté de la toile, et puis, au
milieu de la toile, il y avait une inscription qui disait: _Ce sont
là les Caprices de Fra Mariano_». Il était très gourmand, et dans
la _Cortigiana_, l'Arétin fait dire au Rosso par un pêcheur qui lui
montre quelques lamproies: «Les autres viennent d'être achetées par
le majordome de Fra Mariano pour offrir à souper au Moro, à Brandino,
au Proto, à Troja et à tous ces gloutons du palais.» Léon X faisait
souvent manger à sa table Fra Mariano, dont l'appétit était formidable
et qui buvait en proportion. Il inventa les saucisses à la chair de
paon et prisait surtout les ortolans, les becfigues, les faisans, les
paons et les lamproies. Sa voracité était inimaginable, il ne faisait
qu'une bouchée d'un pigeon; durant un seul repas il dévorait vingt
chapons et gobait quatre cents oeufs. La délicatesse de son goût
laissait parfois à désirer: un seigneur put lui faire avaler un bout
de vieux câble en guise d'anguille. Une fois même, il mangea tout un
froc de moine, en camelot, graisseux et plein de crasse. Il n'était
pas le seul, d'ailleurs, qui se livrât à ces excentricités à la cour
de Léon X. L'Arétin cite aussi un autre Frère dont la spécialité était
de manger des bonnets. De nos jours, un poète de grand mérite, André
Salmon, est pris, lorsqu'il a un peu bu en compagnie, de fringales
qui le poussent à manger les objets les moins comestibles: boîtes
d'allumettes, crayons, journaux, etc. Il a même un goût très particulier
pour les chapeaux, commençant toujours par dévorer le sien et passant
ensuite à ceux de l'assemblée. Un soir d'été, il venait de se repaître
de quelques couvre-chefs, lorsque la vue d'un Anglais qui passait coiffé
d'un canotier de paille blanc et noir réveilla soudain son appétit. Il
réussit à s'emparer du chapeau _truffé_ et le mordit à belles dents,
s'en délectant, tandis que l'Anglais, effrayé, se sauvait en courant par
la rue des Trois-Frères.
Bouffon et glouton, Fra Mariano n'était pas moins farceur, et la moindre
de ses espiègleries c'était, à table, de renverser les sauces sur les
vêtements des convives. Ses traits d'esprit avaient un grand succès;
c'est lui qui surnomma Lucques l'Urinal des Guées, parce qu'il y pleut
toujours. Léon X avait composé une épitaphe anticipée de son bouffon:
Un Frère blanc dessous et noir dessus
En gueule et en maboulerie très excellent,
Au dehors porc et dedans puant
Tandis qu'il vécut, maintenant infecte un cimetière.
Ce n'est pas d'eau bénite, ni de psautier
Qu'il faut te munir, Passant! mais seulement,
Si tu veux faire une chose agréable à son esprit,
Arrose-le de bon vin et raisonne sur zéro.
L'autre serait perdue, car il ne crut que peu,
Bien qu'en effet, il simulât la religion,
Mais il le fit pour fuir un plus triste jeu,
Parce qu'entre les moines il fut plutôt bouffon
Que compagnon, et il tenait pour le cuisinier
Plus que pour le sacristain, et plaisanta avec le caviste.
Et pour conclusion:
L'âme au feu, il apporta de la renommée en bas.
Si tu ne veux tomber mort, étudie le pas.
Fra Mariano aurait pu lui-même composer cette épitaphe pour le plaisant
pontife, son bienfaiteur, auquel il survécut. Selon l'un des nombreux
bruits qui coururent alors, il assista seul à son agonie, et le
voyant mourir sans sacrements, il lui cria: «Souvenez-vous de Dieu,
Saint-Père!» Cette bouffonnerie n'est pas la moins fantastique de celles
auxquelles il se soit livré. Au demeurant, c'était un brave homme de
courtisan, plus dévot qu'on ne supposerait, très charitable et plein
d'affabilité, et à sa mort il édifia tout le monde. M. Arturo Graf a
consacré à Fra Mariano Fetti un important chapitre dans _Attraverso il
500_ (Turin, 1888).