«Au sein d'une nature sauvage»
Le château du Glandier est un des plus vieux châteaux de ce pays
d'Île-de-France, où se dressent encore tant d'illustres pierres de
l'époque féodale. Bâti au coeur des forêts, sous Philippe le Bel, il
apparaît à quelques centaines de mètres de la route qui conduit du
village de Sainte-Geneviève-des-Bois à Montlhéry. Amas de constructions
disparates, il est dominé par un donjon. Quand le visiteur a gravi les
marches branlantes de cet antique donjon et qu'il débouche sur la petite
plate-forme où, au XVIIe siècle, Georges-Philibert de Séquigny, seigneur
du Glandier, Maisons-Neuves et autres lieux, a fait édifier la lanterne
actuelle, d'un abominable style rococo, on aperçoit, à trois lieues de
là, au-dessus de la vallée et de la plaine, l'orgueilleuse tour de
Montlhéry. Donjon et tour se regardent encore, après tant de siècles, et
semblent se raconter, au-dessus des forêts verdoyantes ou des bois
morts, les plus vieilles légendes de l'histoire de France. On dit que le
donjon du Glandier veille sur une ombre héroïque et sainte, celle de la
bonne patronne de Paris, devant qui recula Attila. Sainte Geneviève dort
là son dernier sommeil dans les vieilles douves du château. L'été, les
amoureux, balançant d'une main distraite le panier des déjeuners sur
l'herbe, viennent rêver ou échanger des serments devant la tombe de la
sainte, pieusement fleurie de myosotis. Non loin de cette tombe est un
puits qui contient, dit-on, une eau miraculeuse. La reconnaissance des
mères a élevé en cet endroit une statue à sainte Geneviève et suspendu
sous ses pieds les petits chaussons ou les bonnets des enfants sauvés
par cette onde sacrée.
C'est dans ce lieu qui semblait devoir appartenir tout entier au passé
que le professeur Stangerson et sa fille étaient venus s'installer pour
préparer la science de l'avenir. Sa solitude au fond des bois leur avait
plu tout de suite. Ils n'auraient là, comme témoins de leurs travaux et
de leurs espoirs, que de vieilles pierres et de grands chênes. Le
Glandier, autrefois «Glandierum», s'appelait ainsi du grand nombre de
glands que, de tout temps, on avait recueillis en cet endroit. Cette
terre, aujourd'hui tristement célèbre, avait reconquis, grâce à la
négligence ou à l'abandon des propriétaires, l'aspect sauvage d'une
nature primitive; seuls, les bâtiments qui s'y cachaient avaient
conservé la trace d'étranges métamorphoses. Chaque siècle y avait laissé
son empreinte: un morceau d'architecture auquel se reliait le souvenir
de quelque événement terrible, de quelque rouge aventure; et, tel quel,
ce château, où allait se réfugier la science, semblait tout désigné à
servir de théâtre à des mystères d'épouvante et de mort.
Ceci dit, je ne puis me défendre d'une réflexion. La voici:
Si je me suis attardé quelque peu à cette triste peinture du Glandier,
ce n'est point que j'aie trouvé ici l'occasion dramatique de «créer»
l'atmosphère nécessaire aux drames qui vont se dérouler sous les yeux du
lecteur et, en vérité, mon premier soin, dans toute cette affaire, sera
d'être aussi simple que possible. Je n'ai point la prétention d'être un
auteur. Qui dit: auteur, dit toujours un peu: romancier, et, Dieu merci!
le mystère de la «Chambre Jaune» est assez plein de tragique horreur
réelle pour se passer de littérature. Je ne suis et ne veux être qu'un
fidèle «rapporteur». Je dois rapporter l'événement; je situe cet
événement dans son cadre, voilà tout. Il est tout naturel que vous
sachiez où les choses se passent.
Je reviens à M. Stangerson. Quand il acheta le domaine, une quinzaine
d'années environ avant le drame qui nous occupe, le Glandier n'était
plus habité depuis longtemps. Un autre vieux château, dans les environs,
construit au XIVe siècle par Jean de Belmont, était également abandonné,
de telle sorte que le pays était à peu près inhabité. Quelques
maisonnettes au bord de la route qui conduit à Corbeil, une auberge,
l'auberge du «Donjon», qui offrait une passagère hospitalité aux
rouliers; c'était là à peu près tout ce qui rappelait la civilisation
dans cet endroit délaissé qu'on ne s'attendait guère à rencontrer à
quelques lieues de la capitale. Mais ce parfait délaissement avait été
la raison déterminante du choix de M. Stangerson et de sa fille. M.
Stangerson était déjà célèbre; il revenait d'Amérique où ses travaux
avaient eu un retentissement considérable. Le livre qu'il avait publié à
Philadelphie sur la «Dissociation de la matière par les actions
électriques» avait soulevé la protestation de tout le monde savant. M.
Stangerson était français, mais d'origine américaine. De très
importantes affaires d'héritage l'avaient fixé pendant plusieurs années
aux États-Unis. Il avait continué, là-bas, une oeuvre commencée en
France, et il était revenu en France l'y achever, après avoir réalisé
une grosse fortune, tous ses procès s'étant heureusement terminés soit
par des jugements qui lui donnaient gain de cause, soit par des
transactions. Cette fortune fut la bienvenue. M. Stangerson, qui eût pu,
s'il l'avait voulu, gagner des millions de dollars en exploitant ou en
faisant exploiter deux ou trois de ses découvertes chimiques relatives à
de nouveaux procédés de teinture, avait toujours répugné à faire servir
à son intérêt propre le don merveilleux d'«inventer» qu'il avait reçu de
la nature; mais il ne pensait point que son génie lui appartînt. Il le
devait aux hommes, et tout ce que son génie mettait au monde tombait, de
par cette volonté philanthropique, dans le domaine public. S'il n'essaya
point de dissimuler la satisfaction que lui causait la mise en
possession de cette fortune inespérée qui allait lui permettre de se
livrer jusqu'à sa dernière heure à sa passion pour la science pure, le
professeur dut s'en réjouir également, «semblait-il», pour une autre
cause. Mlle Stangerson avait, au moment où son père revint d'Amérique et
acheta le Glandier, vingt ans. Elle était plus jolie qu'on ne saurait
l'imaginer, tenant à la fois toute la grâce parisienne de sa mère, morte
en lui donnant le jour, et toute la splendeur, toute la richesse du
jeune sang américain de son grand-père paternel, William Stangerson.
Celui-ci, citoyen de Philadelphie, avait dû se faire naturaliser
français pour obéir à des exigences de famille, au moment de son mariage
avec une française, celle qui devait être la mère de l'illustre
Stangerson. Ainsi s'explique la nationalité française du professeur
Stangerson.
Vingt ans, adorablement blonde, des yeux bleus, un teint de lait,
rayonnante, d'une santé divine, Mathilde Stangerson était l'une des plus
belles filles à marier de l'ancien et du nouveau continent. Il était du
devoir de son père, malgré la douleur prévue d'une inévitable
séparation, de songer à ce mariage, et il ne dut pas être fâché de voir
arriver la dot. Quoi qu'il en soit, il ne s'en enterra pas moins, avec
son enfant, au Glandier, dans le moment où ses amis s'attendaient à ce
qu'il produisît Mlle Mathilde dans le monde. Certains vinrent le voir et
manifestèrent leur étonnement. Aux questions qui lui furent posées, le
professeur répondit: «C'est la volonté de ma fille. Je ne sais rien lui
refuser. C'est elle qui a choisi le Glandier.» Interrogé à son tour, la
jeune fille répliqua avec sérénité: «Où aurions-nous mieux travaillé que
dans cette solitude?» Car Mlle Mathilde Stangerson collaborait déjà à
l'oeuvre de son père, mais on ne pouvait imaginer alors que sa passion
pour la science irait jusqu'à lui faire repousser tous les partis qui se
présenteraient à elle, pendant plus de quinze ans. Si retirés
vivaient-ils, le père et la fille durent se montrer dans quelques
réceptions officielles, et, à certaines époques de l'année, dans deux ou
trois salons amis où la gloire du professeur et la beauté de Mathilde
firent sensation. L'extrême froideur de la jeune fille ne découragea pas
tout d'abord les soupirants; mais, au bout de quelques années, ils se
lassèrent. Un seul persista avec une douce ténacité et mérita ce nom
«d'éternel fiancé», qu'il accepta avec mélancolie; c'était M. Robert
Darzac. Maintenant Mlle Stangerson n'était plus jeune, et il semblait
bien que, n'ayant point trouvé de raisons pour se marier, jusqu'à l'âge
de trente-cinq ans, elle n'en découvrirait jamais. Un tel argument
apparaissait sans valeur, évidemment, à M. Robert Darzac, puisque
celui-ci ne cessait point sa cour, si tant est qu'on peut encore appeler
«cour» les soins délicats et tendres dont on ne cesse d'entourer une
femme de trente-cinq ans, restée fille et qui a déclaré qu'elle ne se
marierait point.
Soudain, quelques semaines avant les événements qui nous occupent, un
bruit auquel on n'attacha pas d'abord d'importance--tant on le trouvait
incroyable--se répandit dans Paris; Mlle Stangerson consentait enfin à
«couronner l'inextinguible flamme de M. Robert Darzac!» Il fallut que M.
Robert Darzac lui-même ne démentît point ces propos matrimoniaux pour
qu'on se dît enfin qu'il pouvait y avoir un peu de vérité dans une
rumeur aussi invraisemblable. Enfin M. Stangerson voulut bien annoncer,
en sortant un jour de l'Académie des sciences, que le mariage de sa
fille et de M. Robert Darzac serait célébré dans l'intimité, au château
du Glandier, sitôt que sa fille et lui auraient mis la dernière main au
rapport qui allait résumer tous leurs travaux sur la «Dissociation de la
matière», c'est-à-dire sur le retour de la matière à l'éther. Le nouveau
ménage s'installerait au Glandier et le gendre apporterait sa
collaboration à l'oeuvre à laquelle le père et la fille avaient consacré
leur vie.
Le monde scientifique n'avait pas encore eu le temps de se remettre de
cette nouvelle que l'on apprenait l'assassinat de Mlle Stangerson dans
les conditions fantastiques que nous avons énumérées et que notre visite
au château va nous permettre de préciser davantage encore.
Je n'ai point hésité à fournir au lecteur tous ces détails rétrospectifs
que je connaissais par suite de mes rapports d'affaires avec M. Robert
Darzac, pour qu'en franchissant le seuil de la «Chambre Jaune», il fût
aussi documenté que moi.
V
Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui produit
son petit effet
Nous marchions depuis quelques minutes, Rouletabille et moi, le long
d'un mur qui bordait la vaste propriété de M. Stangerson, et nous
apercevions déjà la grille d'entrée, quand notre attention fut attirée
par un personnage qui, à demi courbé sur la terre, semblait tellement
préoccupé qu'il ne nous vit pas venir. Tantôt il se penchait, se
couchait presque sur le sol, tantôt il se redressait et considérait
attentivement le mur; tantôt il regardait dans le creux de sa main, puis
faisait de grands pas, puis se mettait à courir et regardait encore dans
le creux de sa main droite. Rouletabille m'avait arrêté d'un geste:
«Chut! Frédéric Larsan qui travaille!... Ne le dérangeons pas!
Joseph Rouletabille avait une grande admiration pour le célèbre
policier. Je n'avais jamais vu, moi, Frédéric Larsan, mais je le
connaissais beaucoup de réputation.
L'affaire des lingots d'or de l'hôtel de la Monnaie, qu'il débrouilla
quand tout le monde jetait sa langue aux chiens, et l'arrestation des
forceurs de coffres-forts du Crédit universel avaient rendu son nom
presque populaire. Il passait alors, à cette époque où Joseph
Rouletabille n'avait pas encore donné les preuves admirables d'un talent
unique, pour l'esprit le plus apte à démêler l'écheveau embrouillé des
plus mystérieux et plus obscurs crimes. Sa réputation s'était étendue
dans le monde entier et souvent les polices de Londres ou de Berlin, ou
même d'Amérique l'appelaient à l'aide quand les inspecteurs et les
détectives nationaux s'avouaient à bout d'imagination et de ressources.
On ne s'étonnera donc point que, dès le début du mystère de la «Chambre
Jaune», le chef de la Sûreté ait songé à télégraphier à son précieux
subordonné, à Londres, où Frédéric Larsan avait été envoyé pour une
grosse affaire de titres volés: «Revenez vite.» Frédéric, que l'on
appelait, à la Sûreté, le grand Fred, avait fait diligence, sachant sans
doute par expérience que, si on le dérangeait, c'est qu'on avait bien
besoin de ses services, et, c'est ainsi que Rouletabille et moi, ce
matin-là, nous le trouvions déjà à la besogne. Nous comprîmes bientôt en
quoi elle consistait.
Ce qu'il ne cessait de regarder dans le creux de sa main droite n'était
autre chose que sa montre et il paraissait fort occupé à compter des
minutes. Puis il rebroussa chemin, reprit une fois encore sa course, ne
l'arrêta qu'à la grille du parc, reconsulta sa montre, la mit dans sa
poche, haussa les épaules d'un geste découragé, poussa la grille,
pénétra dans le parc, referma la grille à clef, leva la tête et, à
travers les barreaux, nous aperçut. Rouletabille courut et je le suivis.
Frédéric Larsan nous attendait.
«Monsieur Fred», dit Rouletabille en se découvrant et en montrant les
marques d'un profond respect basé sur la réelle admiration que le jeune
reporter avait pour le célèbre policier, «pourriez-vous nous dire si M.
Robert Darzac est au château en ce moment? Voici un de ses amis, du
barreau de Paris, qui désirerait lui parler.
--Je n'en sais rien, monsieur Rouletabille, répliqua Fred en serrant la
main de mon ami, car il avait eu l'occasion de le rencontrer plusieurs
fois au cours de ses enquêtes les plus difficiles... Je ne l'ai pas vu.
--Les concierges nous renseigneront sans doute? fit Rouletabille en
désignant une maisonnette de briques dont porte et fenêtres étaient
closes et qui devait inévitablement abriter ces fidèles gardiens de la
propriété.
«Les concierges ne vous renseigneront point, monsieur Rouletabille.
--Et pourquoi donc?
--Parce que, depuis une demi-heure, ils sont arrêtés!...
--Arrêtés! s'écria Rouletabille... Ce sont eux les assassins!...
Frédéric Larsan haussa les épaules.
«Quand on ne peut pas, dit-il, d'un air de suprême ironie, arrêter
l'assassin, on peut toujours se payer le luxe de découvrir les
complices!
--C'est vous qui les avez fait arrêter, monsieur Fred?
--Ah! non! par exemple! je ne les ai pas fait arrêter, d'abord parce que
je suis à peu près sûr qu'ils ne sont pour rien dans l'affaire, et puis
parce que...
--Parce que quoi? interrogea anxieusement Rouletabille.
--Parce que... rien... fit Larsan en secouant la tête.
--«Parce qu'il n'y a pas de complices!» souffla Rouletabille.
Frédéric Larsan s'arrêta net, regardant le reporter avec intérêt.
«Ah! Ah! Vous avez donc une idée sur l'affaire... Pourtant vous n'avez
rien vu, jeune homme... vous n'avez pas encore pénétré ici...
--J'y pénétrerai.
--J'en doute... la consigne est formelle.
--J'y pénétrerai si vous me faites voir M. Robert Darzac... Faites cela
pour moi... Vous savez que nous sommes de vieux amis... Monsieur Fred...
je vous en prie... Rappelez-vous le bel article que je vous ai fait à
propos des «Lingots d'or». Un petit mot à M. Robert Darzac, s'il vous
plaît?»
La figure de Rouletabille était vraiment comique à voir en ce moment.
Elle reflétait un désir si irrésistible de franchir ce seuil au-delà
duquel il se passait quelque prodigieux mystère; elle suppliait avec une
telle éloquence non seulement de la bouche et des yeux, mais encore de
tous les traits, que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Frédéric
Larsan, pas plus que moi, ne garda son sérieux.
Cependant, derrière la grille, Frédéric Larsan remettait tranquillement
la clef dans sa poche. Je l'examinai.
C'était un homme qui pouvait avoir une cinquantaine d'années. Sa tête
était belle, aux cheveux grisonnants, au teint mat, au profil dur; le
front était proéminent; le menton et les joues étaient rasés avec soin;
la lèvre, sans moustache, était finement dessinée; les yeux, un peu
petits et ronds, fixaient les gens bien en face d'un regard fouilleur
qui étonnait et inquiétait. Il était de taille moyenne et bien prise;
l'allure générale était élégante et sympathique. Rien du policier
vulgaire. C'était un grand artiste en son genre, et il le savait, et
l'on sentait qu'il avait une haute idée de lui-même. Le ton de sa
conversation était d'un sceptique et d'un désabusé. Son étrange
profession lui avait fait côtoyer tant de crimes et de vilenies qu'il
eût été inexplicable qu'elle ne lui eût point un peu «durci les
sentiments», selon la curieuse expression de Rouletabille.
Larsan tourna la tête au bruit d'une voiture qui arrivait derrière lui.
Nous reconnûmes le cabriolet qui, en gare d'Épinay, avait emporté le
juge d'instruction et son greffier.
«Tenez! fit Frédéric Larsan, vous vouliez parler à M. Robert Darzac; le
voilà!»
Le cabriolet était déjà à la grille et Robert Darzac priait Frédéric
Larsan de lui ouvrir l'entrée du parc, lui disant qu'il était très
pressé et qu'il n'avait que le temps d'arriver à Épinay pour prendre le
prochain train pour Paris, quand il me reconnut. Pendant que Larsan
ouvrait la grille, M. Darzac me demanda ce qui pouvait m'amener au
Glandier dans un moment aussi tragique. Je remarquai alors qu'il était
atrocement pâle et qu'une douleur infinie était peinte sur son visage.
«Mlle Stangerson va-t-elle mieux? demandai-je immédiatement.
--Oui, fit-il. On la sauvera peut-être. Il faut qu'on la sauve.»
Il n'ajouta pas «ou j'en mourrai», mais on sentait trembler la fin de la
phrase au bout de ses lèvres exsangues.
Rouletabille intervint alors:
«Monsieur, vous êtes pressé. Il faut cependant que je vous parle. J'ai
quelque chose de la dernière importance à vous dire.»
Frédéric Larsan interrompit:
«Je peux vous laisser? demanda-t-il à Robert Darzac. Vous avez une clef
ou voulez-vous que je vous donne celle-ci?
--Oui, merci, j'ai une clef. Je fermerai la grille.»
Larsan s'éloigna rapidement dans la direction du château dont on
apercevait, à quelques centaines de mètres, la masse imposante.
Robert Darzac, le sourcil froncé, montrait déjà de l'impatience. Je
présentai Rouletabille comme un excellent ami; mais, dès qu'il sut que
ce jeune homme était journaliste, M. Darzac me regarda d'un air de grand
reproche, s'excusa sur la nécessité où il était d'atteindre Épinay en
vingt minutes, salua et fouetta son cheval. Mais déjà Rouletabille avait
saisi, à ma profonde stupéfaction, la bride, arrêté le petit équipage
d'un poing vigoureux, cependant qu'il prononçait cette phrase dépourvue
pour moi du moindre sens:
«_Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son
éclat._»
Ces mots ne furent pas plutôt sortis de la bouche de Rouletabille que je
vis Robert Darzac chanceler; si pâle qu'il fût, il pâlit encore; ses
yeux fixèrent le jeune homme avec épouvante et il descendit
immédiatement de sa voiture dans un désordre d'esprit inexprimable.
«Allons! Allons!» dit-il en balbutiant.
Et puis, tout à coup, il reprit avec une sorte de fureur:
«Allons! monsieur! Allons!»
Et il refit le chemin qui conduisait au château, sans plus dire un mot,
cependant que Rouletabille suivait, tenant toujours le cheval.
J'adressai quelques paroles à M. Darzac... mais il ne me répondit pas.
J'interrogeai de l'oeil Rouletabille, qui ne me vit pas.