Et la marquise, qui perdait la tête, essaya de dévêtir sa fille;
mais elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Ses mains tremblaient,
s'embrouillaient, se perdaient et elle gémissait: «Je... je... je ne
peux pas, je ne peux pas...»
La femme de chambre était rentrée apportant une bouteille de pharmacien
que Servigny déboucha et dont il versa la moitié sur un mouchoir. Puis
il le colla sous le nez d'Yvette, qui eut une suffocation.
--Bon, elle respire, dit-il. Ça ne sera rien.
Et il lui lava les tempes, les joues, le cou avec le liquide à la rude
senteur.
Puis il fit signe à la femme de chambre de délacer la jeune fille, et
quand elle n'eut plus qu'une jupe sur sa chemise, il l'enleva dans
ses bras, et la porta jusqu'au lit en frémissant, remué par l'odeur de
ce corps presque nu, par le contact de cette chair, par la moiteur des
seins à peine cachés qu'il faisait fléchir sous sa bouche.
Lorsqu'elle fut couchée, il se releva fort pâle.
--Elle va revenir à elle, dit-il, ce n'est rien.
Car il l'avait entendue respirer d'une façon continue et régulière.
Mais, apercevant tous les hommes, les yeux fixés sur Yvette étendue en
son lit, une irritation jalouse le fit tressaillir, et s'avançant vers
eux:
--Messieurs, nous sommes beaucoup trop dans cette chambre; veuillez
nous laisser seuls, M. Saval et moi, avec la marquise.
Il parlait d'un ton sec et plein d'autorité. Les autres s'en allèrent
aussitôt.
Mme Obardi avait saisi son amant à pleins bras, et, la tête levée vers
lui, elle lui criait:
--Sauvez-la... Oh! sauvez-la!...
Mais Servigny, s'étant retourné, vit une lettre sur la table. Il la
saisit d'un mouvement rapide et lut l'adresse. Il comprit et pensa:
«Peut-être ne faut-il pas que la marquise ait connaissance de cela.»
Et, déchirant l'enveloppe, il parcourut d'un regard les deux lignes
qu'elle contenait:
«Je meurs pour ne pas devenir une fille entretenue.
«YVETTE.
«Adieu, ma chère maman. Pardon.»
--Diable, pensa-t-il, ça demande réflexion.
Et il cacha la lettre dans sa poche.
Puis il se rapprocha du lit, et aussitôt la pensée lui vint que la
jeune fille avait repris connaissance, mais qu'elle n'osait pas le
montrer par honte, par humiliation, par crainte des questions.
La marquise était tombée à genoux, maintenant, et elle pleurait, la
tête sur le pied du lit. Tout à coup elle prononça:
--Un médecin, il faut un médecin.
Mais Servigny, qui venait de parler bas avec Saval, lui dit:
--Non, c'est fini. Tenez, allez vous en une minute, rien qu'une minute,
et je vous promets qu'elle vous embrassera quand vous reviendrez.
Et le baron, soulevant Mme Obardi par le bras, l'entraîna.
Alors, Servigny, s'asseyant auprès de la couche, prit la main d'Yvette
et prononça:
--Mam'zelle, écoutez-moi...
Elle ne répondit pas. Elle se sentait si bien, si doucement, si
chaudement couchée, qu'elle aurait voulu ne plus jamais remuer, ne plus
jamais parler, et vivre comme ça toujours. Un bien-être infini l'avait
envahie, un bien-être tel qu'elle n'en avait jamais senti de pareil.
L'air tiède de la nuit entrant par souffles légers, par souffles de
velours, lui passait de temps en temps sur la face d'une façon exquise,
imperceptible. C'était une caresse, quelque chose comme un baiser du
vent, comme l'haleine lente et rafraîchissante d'un éventail qui aurait
été fait de toutes les feuilles des bois et de toutes les ombres de
la nuit, de la brume des rivières, et de toutes les fleurs aussi, car
les roses jetées d'en bas dans sa chambre et sur son lit, et les roses
grimpées au balcon, mêlaient leur senteur languissante à la saveur
saine de la brise nocturne.
Elle buvait cet air si bon, les yeux fermés, le cœur reposé dans
l'ivresse encore persistante de l'opium, elle n'avait plus du tout le
désir de mourir, mais une envie forte, impérieuse, de vivre, d'être
heureuse, n'importe comment, d'être aimée, oui, aimée.
Servigny répéta:
--Mam'zelle Yvette, écoutez-moi.
Et elle se décida à ouvrir les yeux. Il reprit, la voyant ranimée:
--Voyons, voyons, qu'est-ce que c'est que des folies pareilles?
Elle murmura:
--Mon pauvre Muscade, j'avais tant de chagrin.
Il lui serrait la main paternellement:
--C'est ça qui vous avançait à grand'chose, ah oui! Voyons, vous allez
me promettre de ne pas recommencer?
Elle ne répondit pas, mais elle fit un petit mouvement de tête
qu'accentuait un sourire plutôt sensible que visible.
Il tira de sa poche la lettre trouvée sur la table:
--Est-ce qu'il faut montrer cela à votre mère?
Elle fit «non» d'un signe du front.
Il ne savait plus que dire, car la situation lui paraissait sans issue.
Il murmura:
--Ma chère petite, il faut prendre son parti des choses les plus
pénibles. Je comprends bien votre douleur, et je vous promets...
Elle balbutia:
--Vous êtes bon...
Ils se turent. Il la regardait. Elle avait dans l'œil quelque chose
d'attendri, de défaillant; et, tout d'un coup, elle souleva les deux
bras, comme si elle eût voulu l'attirer. Il se pencha sur elle, sentant
qu'elle l'appelait; et leurs lèvres s'unirent.
Longtemps ils restèrent ainsi, les yeux fermés. Mais lui, comprenant
qu'il allait perdre la tête, se releva. Elle lui souriait maintenant
d'un vrai sourire de tendresse; et, de ses deux mains accrochées aux
épaules, elle le retenait.
--Je vais chercher votre mère, dit-il.
Elle murmura:
--Encore une seconde. Je suis si bien.
Puis, après un silence, elle prononça tout bas, si bas qu'il entendit à
peine:
--Vous m'aimerez bien, dites?
Il s'agenouilla près du lit, et baisant le poignet qu'elle lui avait
laissé:
--Je vous adore.
Mais on marchait près de la porte. Il se releva d'un bond et cria de sa
voix ordinaire qui semblait toujours un peu ironique:
--Vous pouvez entrer. C'est fait maintenant.
La marquise s'élança sur sa fille, les deux bras ouverts, et
l'étreignit frénétiquement, couvrant de larmes son visage, tandis que
Servigny, l'âme radieuse, la chair émue, s'avançait sur le balcon pour
respirer le grand air frais de la nuit, en fredonnant:
Souvent femme varie
Bien fol est qui s'y fie.