Le lendemain, dès le matin, Yvette s'en alla toute seule s'asseoir à la
place où Servigny lui avait lu l'histoire des fourmis. Elle se dit:
--Je ne m'en irai pas de là avant d'avoir pris une résolution.
Devant elle, à ses pieds, l'eau coulait, l'eau rapide du bras vif,
pleine de remous, de larges bouillons qui passaient dans une fuite
muette avec des tournoiements profonds.
Elle avait déjà envisagé toutes les faces de la situation et tous les
moyens d'en sortir.
Que ferait-elle si sa mère ne tenait pas scrupuleusement la condition
qu'elle avait posée, ne renonçait pas à sa vie, à son monde, à tout,
pour aller se cacher avec elle dans un pays lointain?
Elle pouvait partir seule... fuir. Mais où? Comment? De quoi
vivrait-elle?
En travaillant? A quoi? A qui s'adresserait-elle pour trouver de
l'ouvrage? Et puis l'existence morne et humble des ouvrières, des
filles du peuple, lui semblait un peu honteuse, indigne d'elle. Elle
songea à se faire institutrice, comme les jeunes personnes des romans,
et à être aimée, puis épousée par le fils de la maison. Mais il aurait
fallu qu'elle fût de grande race, qu'elle pût, quand le père exaspéré
lui reprocherait d'avoir volé l'amour de son fils, dire d'une voix
fière:
--Je m'appelle Yvette Obardi.
Elle ne le pouvait pas. Et puis c'eût été même encore là un moyen
banal, usé.
Le couvent ne valait guère mieux. Elle ne se sentait d'ailleurs aucune
vocation pour la vie religieuse, n'ayant qu'une piété intermittente et
fugace. Personne ne pouvait la sauver en l'épousant, étant ce qu'elle
était! Aucun secours n'était acceptable d'un homme, aucune issue
possible, aucune ressource définitive!
Et puis, elle voulait quelque chose d'énergique, de vraiment grand, de
vraiment fort, qui servirait d'exemple; et elle se résolut à la mort.
Elle s'y décida tout d'un coup, tranquillement, comme s'il s'agissait
d'un voyage, sans réfléchir, sans voir la mort, sans comprendre que
c'est la fin sans recommencement, le départ sans retour, l'adieu
éternel à la terre, à la vie.
Elle fut disposée immédiatement à cette détermination extrême, avec la
légèreté des âmes exaltées et jeunes.
Et elle songea au moyen qu'elle emploierait. Mais tous lui
apparaissaient d'une exécution pénible et hasardeuse, et demandaient en
outre une action violente qui lui répugnait.
Elle renonça bien vite au poignard et au revolver qui peuvent blesser
seulement, estropier ou défigurer, et qui exigent une main exercée
et sûre,--à la corde qui est commune, suicide de pauvre, ridicule et
laid,--à l'eau parce qu'elle savait nager. Restait donc le poison, mais
lequel? Presque tous font souffrir et provoquent des vomissements. Elle
ne voulait ni souffrir, ni vomir. Alors elle songea au chloroforme,
ayant lu dans un fait divers comment avait fait une jeune femme pour
s'asphyxier par ce procédé.
Et elle éprouva aussitôt une sorte de joie de sa résolution, un orgueil
intime, une sensation de fierté. On verrait ce qu'elle était, ce
qu'elle valait.
Elle rentra dans Bougival, et elle se rendit chez le pharmacien, à qui
elle demanda un peu de chloroforme pour une dent dont elle souffrait.
L'homme, qui la connaissait, lui donna une toute petite bouteille de
narcotique.
Alors, elle partit à pied pour Croissy, où elle se procura une seconde
fiole de poison. Elle en obtint une troisième à Chatou, une quatrième
à Rueil, et elle rentra en retard pour déjeuner. Comme elle avait
grand'faim après cette course, elle mangea beaucoup, avec ce plaisir
des gens que l'exercice a creusés.
Sa mère, heureuse de la voir affamée ainsi, se sentant tranquille
enfin, lui dit, comme elles se levaient de table:
--Tous nos amis viendront passer la journée de dimanche. J'ai invité le
prince, le chevalier et M. de Belvigne.
Yvette pâlit un peu, mais ne répondit rien.
Elle sortit presque aussitôt, gagna la gare et prit un billet pour
Paris.
Et pendant tout l'après-midi, elle alla de pharmacie en pharmacie,
achetant dans chacune quelques gouttes de chloroforme.
Elle revint le soir, les poches pleines de petites bouteilles.
Elle recommença le lendemain ce manège, et étant entrée par hasard chez
un droguiste, elle put obtenir, d'un seul coup, un quart de litre.
Elle ne sortit pas le samedi; c'était un jour couvert et tiède; elle
le passa tout entier sur la terrasse, étendue sur une chaise longue en
osier.
Elle ne pensait presque à rien, très résolue et très tranquille.
Elle mit, le lendemain, une toilette bleue qui lui allait fort bien,
voulant être belle.
En se regardant dans sa glace elle se dit tout d'un coup: Demain, je
serai morte.--Et un singulier frisson lui passa le long du corps.
Morte! Je ne parlerai plus, je ne penserai plus, personne ne me verra
plus. Et moi je ne verrai plus rien de tout cela!
Elle contemplait attentivement son visage comme si elle ne l'avait
jamais aperçu, examinant surtout ses yeux, découvrant mille choses en
elle, un caractère secret de sa physionomie qu'elle ne connaissait pas,
s'étonnant de se voir, comme si elle avait en face d'elle une personne
étrangère, une nouvelle amie.
Elle se disait:
--C'est moi, c'est moi que voilà dans cette glace. Comme c'est étrange
de se regarder soi-même. Sans le miroir cependant, nous ne nous
connaîtrions jamais. Tous les autres sauraient comment nous sommes, et
nous ne le saurions point, nous.
Elle prit ses grands cheveux tressés en nattes et les ramena sur sa
poitrine, suivant de l'œil tous ses gestes, toutes ses poses, tous ses
mouvements.
--Comme je suis jolie! pensa-t-elle. Demain, je serai morte, là, sur
mon lit.
Elle regarda son lit, et il lui sembla qu'elle se voyait étendue,
blanche comme ses draps.
--Morte. Dans huit jours, cette figure, ces yeux, ces joues ne seront
plus qu'une pourriture noire, dans une boîte, au fond de la terre.
Une horrible angoisse lui serra le cœur.
Le clair soleil tombait à flots sur la campagne et l'air doux du matin
entrait par la fenêtre.
Elle s'assit, pensant à cela: Morte.--C'était comme si le monde allait
disparaître pour elle; mais non, puisque rien ne serait changé dans ce
monde, pas même sa chambre. Oui, sa chambre resterait toute pareille
avec le même lit, les mêmes chaises, la même toilette, mais elle serait
partie pour toujours, elle, et personne ne serait triste, que sa mère
peut-être.
On dirait: «Comme elle était jolie! cette petite Yvette», voilà tout.
Et comme elle regardait sa main appuyée sur le bras de son fauteuil,
elle songea de nouveau à cette pourriture, à cette bouillie noire et
puante que ferait sa chair. Et de nouveau un grand frisson d'horreur
lui courut dans tout le corps, et elle ne comprenait pas bien comment
elle pourrait disparaître sans que la terre tout entière s'anéantît,
tant il lui semblait qu'elle faisait partie de tout, de la campagne, de
l'air, du soleil, de la vie.
Des rires éclatèrent dans le jardin, un grand bruit de voix, des
appels, cette gaieté bruyante des parties de campagne qui commencent,
et elle reconnut l'organe sonore de M. de Belvigne qui chantait:
Je suis sous ta fenêtre,
Ah! daigne enfin paraître.
Elle se leva sans réfléchir et vint regarder. Tous applaudirent.
Ils étaient là tous les cinq, avec deux autres messieurs qu'elle ne
connaissait pas.
Elle se recula brusquement, déchirée par la pensée que ces hommes
venaient s'amuser chez sa mère, chez une courtisane.
La cloche sonna le déjeuner.
--Je vais leur montrer comment on meurt, se dit-elle.
Et elle descendit d'un pas ferme, avec quelque chose de la résolution
des martyres chrétiennes entrant dans le cirque où les lions les
attendaient.
Elle serra les mains en souriant d'une manière affable, mais un peu
hautaine. Servigny lui demanda:
--Êtes-vous moins grognon, aujourd'hui, mam'zelle?
Elle répondit d'un ton sévère et singulier:
--Aujourd'hui, je veux faire des folies. Je suis dans mon humeur de
Paris. Prenez garde.
Puis, se tournant vers M. de Belvigne:
--C'est vous qui serez mon patito, mon petit Malvoisie. Je vous emmène
tous, après le déjeuner, à la fête de Marly.
C'était la fête, en effet, à Marly. On lui présenta les deux nouveaux
venus, le comte de Tamine et le marquis de Briquetot.
Pendant le repas, elle ne parla guère, tendant sa volonté pour être
gaie dans l'après-midi, pour qu'on ne devinât rien, pour qu'on
s'étonnât davantage, pour qu'on dît:--Qui l'aurait pensé? Elle semblait
si heureuse, si contente! Que se passe-t-il dans ces têtes-là?
Elle s'efforçait de ne point songer au soir, à l'heure choisie, alors
qu'ils seraient tous sur la terrasse.
Elle but du vin le plus qu'elle put, pour se monter, et deux petits
verres de fine champagne, et elle était rouge en sortant de table, un
peu étourdie, ayant chaud dans le corps et chaud dans l'esprit, lui
semblait-il, devenue hardie maintenant et résolue à tout.
--En route! cria-t-elle.
Elle prit le bras de M. de Belvigne et régla la marche des autres:
--Allons, vous allez former mon bataillon! Servigny, je vous nomme
sergent; vous vous tiendrez en dehors, sur la droite. Puis vous ferez
marcher en tête la garde étrangère, les deux Exotiques, le prince et
le chevalier, puis, derrière, les deux recrues qui prennent les armes
aujourd'hui. Allons!
Ils partirent. Et Servigny se mit à imiter le clairon, tandis que les
deux nouveaux venus faisaient semblant de jouer du tambour. M. de
Belvigne, un peu confus, disait tout bas:
--Mademoiselle Yvette, voyons, soyez raisonnable, vous allez vous
compromettre.
Elle répondit:
--C'est vous que je compromets, Raisiné. Quant à moi, je m'en fiche un
peu. Demain, il n'y paraîtra plus. Tant pis pour vous, il ne faut pas
sortir avec des filles comme moi.
Ils traversèrent Bougival, à la stupéfaction des promeneurs. Tous se
retournaient; les habitants venaient sur leurs portes; les voyageurs du
petit chemin de fer qui va de Rueil à Marly les huèrent; les hommes,
debout sur les plates-formes, criaient:
--A l'eau!... à l'eau!...
Yvette marchait d'un pas militaire, tenant par le bras Belvigne comme
on mène un prisonnier. Elle ne riait point, gardant sur le visage une
gravité pâle, une sorte d'immobilité sinistre. Servigny interrompait
son clairon pour hurler des commandements. Le prince et le chevalier
s'amusaient beaucoup, trouvaient ça très drôle et de haut goût. Les
deux jeunes gens jouaient du tambour d'une façon ininterrompue.
Quand ils arrivèrent sur le lieu de la fête, ils soulevèrent une
émotion. Des filles applaudirent; des jeunes gens ricanaient; un gros
monsieur, qui donnait le bras à sa femme, déclara, avec une envie dans
la voix:
--En voilà qui ne s'embêtent pas.
Elle aperçut des chevaux de bois et força Belvigne à monter à sa
droite tandis que son détachement escaladait par derrière les bêtes
tournantes. Quand le divertissement fut terminé, elle refusa de
descendre, contraignant son escorte à demeurer cinq fois de suite
sur le dos de ces montures d'enfants, à la grande joie du public qui
criait des plaisanteries. M. de Belvigne, livide, avait mal au cœur en
descendant.
Puis elle se mit à vagabonder à travers les baraques. Elle força tous
ces hommes à se faire peser au milieu d'un cercle de spectateurs. Elle
leur fit acheter des jouets ridicules qu'ils durent porter dans leurs
bras. Le prince et le chevalier commençaient à trouver la plaisanterie
trop forte. Seuls, Servigny et les deux tambours ne se décourageaient
point.
Ils arrivèrent enfin au bout du pays. Alors elle contempla ses suivants
d'une façon singulière, d'un œil sournois et méchant; et une étrange
fantaisie lui passant par la tête, elle les fit ranger sur la berge
droite qui domine le fleuve.
--Que celui qui m'aime le plus se jette à l'eau, dit-elle.
Personne ne sauta. Un attroupement se forma derrière eux. Des femmes,
en tablier blanc, regardaient avec stupeur. Deux troupiers, en culotte
rouge, riaient d'un air bête.
Elle répéta:
--Donc, il n'y a pas un de vous capable de se jeter à l'eau sur un
désir de moi?
Servigny murmura:
--Ma foi, tant pis.--Et il s'élança, debout, dans la rivière.
Sa chute jeta des éclaboussures jusqu'aux pieds d'Yvette. Un murmure
d'étonnement et de gaieté s'éleva dans la foule.
Alors la jeune fille ramassa par terre un petit morceau de bois, et,
le lançant dans le courant:
--Apporte! cria-t-elle.
Le jeune homme se mit à nager, et saisissant dans sa bouche, à la façon
d'un chien, la planche qui flottait, il la rapporta, puis, remontant la
berge, il mit un genou par terre pour la présenter.
Yvette la prit.
--T'es beau, dit-elle.
Et, d'une tape amicale, elle caressa ses cheveux.
Une grosse dame, indignée, déclara:
--Si c'est possible!
Un autre dit:
--Peut-on s'amuser comme ça!
Un homme prononça:
--C'est pas moi qui me serais baigné pour une donzelle!
Elle reprit le bras de Belvigne, en lui jetant dans la figure:
--Vous n'êtes qu'un oison, mon ami; vous ne savez pas ce que vous avez
raté.
Ils revinrent. Elle jetait aux passants des regards irrités.
--Comme tous ces gens ont l'air bête, dit-elle.
Puis, levant les yeux vers le visage de son compagnon:
--Vous aussi, d'ailleurs.
M. de Belvigne salua. S'étant retournée, elle vit que le prince et le
chevalier avaient disparu. Servigny, morne et ruisselant, ne jouait
plus du clairon et marchait, d'un air triste, à côté des deux jeunes
gens fatigués, qui ne jouaient plus du tambour.
Elle se mit à rire sèchement:
--Vous en avez assez, paraît-il. Voilà pourtant ce que vous appelez
vous amuser, n'est-ce pas? Vous êtes venus pour ça; je vous en ai donné
pour votre argent.
Puis elle marcha sans plus rien dire, et, tout d'un coup, Belvigne
s'aperçut qu'elle pleurait. Effaré, il demanda:
--Qu'avez-vous?
Elle murmura:
--Laissez-moi, cela ne vous regarde pas.
Mais il insistait, comme un sot:
--Oh! mademoiselle, voyons, qu'est-ce que vous avez? Vous a-t-on fait
de la peine?
Elle répéta, avec impatience:
--Taisez-vous donc!
Puis, brusquement, ne résistant plus à la tristesse désespérée qui
lui noyait le cœur, elle se mit à sangloter si violemment qu'elle ne
pouvait plus avancer.
Elle couvrait sa figure sous ses deux mains et haletait avec des râles
dans la gorge, étranglée, étouffée par la violence de son désespoir.
Belvigne demeurait debout, à côté d'elle, tout à fait éperdu, répétant:
--Je n'y comprends rien.
Mais Servigny s'avança brusquement:
--Rentrons, mam'zelle, qu'on ne vous voie pas pleurer dans la rue.
Pourquoi faites-vous des folies comme ça, puisque ça vous attriste?
Et, lui prenant le coude, il l'entraîna. Mais, dès qu'ils arrivèrent à
la grille de la villa, elle se mit à courir, traversa le jardin, monta
l'escalier et s'enferma chez elle.
Elle ne reparut qu'à l'heure du dîner, très pâle, très grave. Tout le
monde était gai cependant. Servigny avait acheté chez un marchand du
pays des vêtements d'ouvrier, un pantalon de velours, une chemise à
fleurs, un tricot, une blouse, et il parlait à la façon des gens du
peuple.
Yvette avait hâte qu'on eût fini, sentant son courage défaillir. Dès
que le café fut pris, elle remonta chez elle.
Elle entendait sous sa fenêtre les voix joyeuses. Le chevalier faisait
des plaisanteries lestes, des jeux de mots d'étranger, grossiers et
maladroits.
Elle écoutait, désespérée. Servigny, un peu gris, imitait l'ouvrier
pochard, appelait la marquise la patronne. Et, tout d'un coup, il dit à
Saval:
--Hé! patron!
Ce fut un rire général.
Alors, Yvette se décida. Elle prit d'abord une feuille de son papier à
lettres et écrivit:
«Bougival, ce dimanche, neuf heures du soir.
«Je meurs pour ne point devenir une fille entretenue.
«YVETTE.»
Puis en post-scriptum:
«Adieu, chère maman, pardon.»
Elle cacheta l'enveloppe, adressée à Mme la marquise Obardi.
Puis elle roula sa chaise longue auprès de la fenêtre, attira une
petite table à portée de sa main et plaça dessus la grande bouteille
de chloroforme à côté d'une poignée de ouate.
Un immense rosier couvert de fleurs qui, parti de la terrasse, montait
jusqu'à sa fenêtre, exhalait dans la nuit un parfum doux et faible
passant par souffles légers; et elle demeura quelques instants à le
respirer. La lune, à son premier quartier, flottait dans le ciel noir,
un peu rongée à gauche, et voilée parfois par de petites brumes.
Yvette pensait:--Je vais mourir! je vais mourir! Et son cœur gonflé de
sanglots, crevant de peine, l'étouffait. Elle sentait en elle un besoin
de demander grâce à quelqu'un, d'être sauvée, d'être aimée.
La voix de Servigny s'éleva. Il racontait une histoire graveleuse que
des éclats de rire interrompaient à tout instant. La marquise elle-même
avait des gaietés plus fortes que les autres. Elle répétait sans cesse:
--Il n'y a que lui pour dire de ces choses-là! ah! ah! ah!
Yvette prit la bouteille, la déboucha et versa un peu de liquide sur le
coton. Une odeur puissante, sucrée, étrange, se répandit; et comme elle
approchait de ses lèvres le morceau de ouate, elle avala brusquement
cette saveur forte et irritante qui la fit tousser.
Alors, fermant la bouche, elle se mit à l'aspirer. Elle buvait à
longs traits cette vapeur mortelle, fermant les yeux et s'efforçant
d'éteindre en elle toute pensée pour ne plus réfléchir, pour ne plus
savoir.
Il lui sembla d'abord que sa poitrine s'élargissait, s'agrandissait,
et que son âme tout à l'heure pesante, alourdie de chagrin, devenait
légère, légère comme si le poids qui l'accablait se fût soulevé,
allégé, envolé.
Quelque chose de vif et d'agréable la pénétrait jusqu'au bout des
membres, jusqu'au bout des pieds et des mains, entrait dans sa chair,
une sorte d'ivresse vague, de fièvre douce.
Elle s'aperçut que le coton était sec, et elle s'étonna de n'être pas
encore morte. Ses sens lui semblaient aiguisés, plus subtils, plus
alertes.
Elle entendait jusqu'aux moindres paroles prononcées sur la terrasse.
Le prince Kravalow racontait comment il avait tué en duel un général
autrichien.
Puis, très loin, dans la campagne, elle écoutait les bruits dans
la nuit, les aboiements interrompus d'un chien, le cri court des
crapauds, le frémissement imperceptible des feuilles.
Elle reprit la bouteille, et imprégna de nouveau le petit morceau de
ouate, puis elle se remit à respirer. Pendant quelques instants, elle
ne ressentit plus rien; puis ce lent et charmant bien-être qui l'avait
envahie déjà, la ressaisit.
Deux fois elle versa du chloroforme dans le coton, avide maintenant de
cette sensation physique et de cette sensation morale, de cette torpeur
rêvante où s'égarait son âme.
Il lui semblait qu'elle n'avait plus d'os, plus de chair, plus de
jambes, plus de bras. On lui avait ôté tout cela, doucement, sans
qu'elle s'en aperçût. Le chloroforme avait vidé son corps, ne lui
laissant que sa pensée plus éveillée, plus vivante, plus large, plus
libre qu'elle ne l'avait jamais sentie.
Elle se rappelait mille choses oubliées, des petits détails de son
enfance, des riens qui lui faisaient plaisir. Son esprit, doué tout
à coup d'une agilité inconnue, sautait aux idées les plus diverses,
parcourait mille aventures, vagabondait dans le passé, et s'égarait
dans les événements espérés de l'avenir. Et sa pensée active et
nonchalante avait un charme sensuel, elle éprouvait, à songer ainsi, un
plaisir divin.
Elle entendait toujours les voix, mais elle ne distinguait plus les
paroles, qui prenaient pour elle d'autres sens. Elle s'enfonçait, elle
s'égarait dans une espèce de féerie étrange et variée.
Elle était sur un grand bateau qui passait le long d'un beau pays
tout couvert de fleurs. Elle voyait des gens sur la rive, et ces gens
parlaient très fort, puis elle se trouvait à terre, sans se demander
comment; et Servigny, habillé en prince, venait la chercher pour la
conduire à un combat de taureaux.
Les rues étaient pleines de passants qui causaient, et elle écoutait
ces conversations qui ne l'étonnaient point, comme si elle eût connu
les personnes, car à travers son ivresse rêvante elle entendait
toujours rire et causer les amis de sa mère sur la terrasse.
Puis tout devint vague.
Puis elle se réveilla, délicieusement engourdie, et elle eut quelque
peine à se souvenir.
Donc, elle n'était pas morte encore.
Mais elle se sentait si reposée, dans un tel bien-être physique, dans
une telle douceur d'esprit qu'elle ne se hâtait point d'en finir! elle
eût voulu faire durer toujours cet état d'assoupissement exquis.
Elle respirait lentement et regardait la lune, en face d'elle, sur les
arbres. Quelque chose était changé dans son esprit. Elle ne pensait
plus comme tout à l'heure. Le chloroforme, en amollissant son corps et
son âme, avait calmé sa peine, et endormi sa volonté de mourir.
Pourquoi ne vivrait-elle pas? Pourquoi ne serait-elle pas aimée?
Pourquoi n'aurait-elle pas une vie heureuse? Tout lui paraissait
possible maintenant, et facile et certain. Tout était doux, tout était
bon, tout était charmant dans la vie. Mais comme elle voulait songer
toujours, elle versa encore cette eau de rêve sur le coton, et se remit
à respirer, en écartant parfois le poison de sa narine, pour n'en pas
absorber trop, pour ne pas mourir.
Elle regardait la lune et voyait une figure dedans, une figure de
femme. Elle recommençait à battre la campagne dans la griserie imagée
de l'opium. Cette figure se balançait au milieu du ciel; puis elle
chantait; elle chantait, avec une voix bien connue, l'_Alleluia
d'amour_.
C'était la marquise qui venait de rentrer pour se mettre au piano.
Yvette avait des ailes maintenant. Elle volait, la nuit, par une belle
nuit claire, au-dessus des bois et des fleuves. Elle volait avec
délices, ouvrant les ailes, battant des ailes, portée par le vent comme
on serait porté par des caresses. Elle se roulait dans l'air qui lui
baisait la peau, et elle filait si vite, si vite qu'elle n'avait le
temps de rien voir au-dessous d'elle, et elle se trouvait assise au
bord d'un étang, une ligne à la main; elle pêchait.
Quelque chose tirait sur le fil qu'elle sortait de l'eau, en amenant
un magnifique collier de perles, dont elle avait eu envie quelque
temps auparavant. Elle ne s'étonnait nullement de cette trouvaille, et
elle regardait Servigny, venu à côté d'elle sans qu'elle sût comment,
pêchant aussi et faisant sortir de la rivière un cheval de bois.
Puis elle eut de nouveau la sensation qu'elle se réveillait et elle
entendit qu'on l'appelait en bas.
Sa mère avait dit:
--Éteins donc la bougie.
Puis la voix de Servigny s'éleva claire et comique:
--Éteignez donc vot' bougie, mam'zelle Yvette.
Et tous reprirent en chœur:
--Mam'zelle Yvette, éteignez donc votre bougie.
Elle versa de nouveau du chloroforme dans le coton, mais, comme elle ne
voulait pas mourir, elle le tint assez loin de son visage pour respirer
de l'air frais, tout en répandant en sa chambre l'odeur asphyxiante
du narcotique, car elle comprit qu'on allait monter; et, prenant une
posture bien abandonnée, une posture de morte, elle attendit.
La marquise disait:
--Je suis un peu inquiète! Cette petite folle s'est endormie en
laissant sa lumière sur sa table. Je vais envoyer Clémence pour
l'éteindre et pour fermer la fenêtre de son balcon qui est restée
grande ouverte.
Et bientôt la femme de chambre heurta la porte en appelant:
--Mademoiselle, mademoiselle!
Après un silence elle reprit:
--Mademoiselle, Madame la marquise vous prie d'éteindre votre bougie et
de fermer votre fenêtre.
Clémence attendit encore un peu, puis frappa plus fort en criant:
--Mademoiselle, mademoiselle!
Comme Yvette ne répondait pas, la domestique s'en alla et dit à la
marquise:
--Mademoiselle est endormie sans doute; son verrou est poussé et je ne
peux pas la réveiller.
Mme Obardi murmura:
--Elle ne va pourtant pas rester comme ça?
Tous alors, sur le conseil de Servigny, se réunirent sous la fenêtre
de la jeune fille, et hurlèrent en chœur:--Hip--hip--hurra--mam'zelle
Yvette!
Leur clameur s'éleva dans la nuit calme, s'envola sous la lune dans
l'air transparent, s'en alla sur le pays dormant; et ils l'entendirent
s'éloigner ainsi que fait le bruit d'un train qui fuit.
Comme Yvette ne répondit pas, la marquise prononça:
--Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé; je commence à avoir peur.
Alors, Servigny, cueillant les roses rouges du gros rosier poussé le
long du mur et les boutons pas encore éclos, se mit à les lancer dans
la chambre par la fenêtre.
Au premier qu'elle reçut, Yvette tressauta, faillit crier. D'autres
tombaient sur sa robe, d'autres dans ses cheveux, d'autres, passant
par-dessus sa tête, allaient jusqu'au lit, le couvraient d'une pluie de
fleurs.
La marquise cria encore une fois, d'une voix étranglée:
--Voyons, Yvette, réponds-nous.
Alors, Servigny déclara:
--Vraiment, ça n'est pas naturel, je vais grimper par le balcon.
Mais le chevalier s'indigna.
--Permettez, permettez, c'est là une grosse faveur, je réclame;
c'est un trop bon moyen... et un trop bon moment... pour obtenir un
rendez-vous!
Tous les autres, qui croyaient à une farce de la jeune fille,
s'écriaient:
--Nous protestons. C'est un coup monté. Montera pas, montera pas.
Mais la marquise, émue, répétait:
--Il faut pourtant qu'on aille voir.
Le prince déclara, avec un geste dramatique:
--Elle favorise le duc, nous sommes trahis.
--Jouons à pile ou face qui montera, demanda le chevalier.
Et il tira de sa poche une pièce d'or de cent francs.
Il commença avec le prince:
--Pile, dit-il.
Ce fut face.
Le prince jeta la pièce à son tour, en disant à Saval:
--Prononcez, monsieur.
Saval prononça:
--Face.
Ce fut pile.
Le prince ensuite posa la même question à tous les autres. Tous
perdirent.
Servigny, qui restait seul en face de lui, déclara de son air insolent:
--Parbleu, il triche!
Le Russe mit la main sur son cœur et tendit la pièce d'or à son rival,
en disant:
--Jouez vous-même, mon cher duc.
Servigny la prit et la lança en criant:
--Face!
Ce fut pile.
Il salua et indiquant de la main le pilier du balcon:
--Montez, mon prince.
Mais le prince regardait autour de lui d'un air inquiet.
--Que cherchez-vous? demanda le chevalier.
--Mais... je... je voudrais bien... une échelle.
Un rire général éclata. Et Saval, s'avançant:
--Nous allons vous aider.
Il l'enleva dans ses bras d'hercule, en recommandant:
--Accrochez-vous au balcon.
Le prince aussitôt s'accrocha, et Saval l'ayant lâché, il demeura
suspendu, agitant ses pieds dans le vide. Alors, Servigny saisissant
ces jambes affolées qui cherchaient un point d'appui, tira dessus de
toute sa force; les mains lâchèrent et le prince tomba comme un bloc
sur le ventre de M. de Belvigne qui s'avançait pour le soutenir.
--A qui le tour? demanda Servigny.
Mais personne ne se présenta.
--Voyons, Belvigne, de l'audace.
--Merci, mon cher, je tiens à mes os.
--Voyons, chevalier, vous devez avoir l'habitude des escalades.
--Je vous cède la place, mon cher duc.
--Heu!... heu!... c'est que je n'y tiens plus tant que ça.
Et Servigny, l'œil en éveil, tournait autour du pilier.
Puis, d'un saut, s'accrochant au balcon, il s'enleva par les poignets,
fit un rétablissement comme un gymnaste et franchit la balustrade.
Tous les spectateurs, le nez en l'air, applaudissaient. Mais il reparut
aussitôt en criant:
--Venez vite! Venez vite! Yvette est sans connaissance!
La marquise poussa un grand cri et s'élança dans l'escalier.
La jeune fille, les yeux fermés, faisait la morte. Sa mère entra,
affolée, et se jeta sur elle.
--Dites, qu'est-ce qu'elle a? qu'est-ce qu'elle a?
Servigny ramassait la bouteille de chloroforme tombée sur le parquet:
--Elle s'est asphyxiée, dit-il.
Et il colla son oreille sur le cœur, puis il ajouta:
--Mais elle n'est pas morte; nous la ranimerons. Avez-vous ici de
l'ammoniaque?
La femme de chambre, éperdue, répétait:
--De quoi... de quoi... monsieur?
--De l'eau sédative.
--Oui, monsieur.
--Apportez tout de suite, et laissez la porte ouverte pour établir un
courant d'air.
La marquise, tombée sur les genoux, sanglotait.
--Yvette! Yvette! ma fille, ma petite fille, ma fille, écoute,
réponds-moi, Yvette, mon enfant. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce
qu'elle a?
Et les hommes effarés remuaient sans rien faire, apportaient de l'eau,
des serviettes, des verres, du vinaigre.