Une aube d’arrière-avril, désinvolte et futée, réveillait le feuillage
neuf du parc Monceau, quand le _Grand-Père_ quitta, tous les invités
ayant pris congé, le petit hôtel de sa fille, laissant, sous un prétexte
quelconque, _Grand-Gosse_ en tête à tête avec elle.
--_Nunc dimittis_... eût-il prononcé avec un sentiment de gratitude pour
le Très-Haut, si lui étaient restés familiers les vocables latins.
Sa carrière était close, maintenant, du moment qu’il avait abouti à
trouver, pensait-il, le gendre de la main gauche de son choix.
Qu’eût-il dit, pauvre vieil homme, si le souci des convenances lui
avaient permis de jeter un coup d’œil furtif sur la scène qui se
déroulait dans le petit salon attenant à la chambre de Nancy Nangis.
Ayant revêtu un pyjama de soie violine, la comédienne, à qui la
quarantaine avançante communiquait un épanouissement de la poitrine et
des hanches, plus propre à satisfaire un sectateur d’Allah ou de Iaveh
que du Dieu des Chrétiens, avait, sans autre préambule, ouvert ses bras
pour les refermer sur ce _Grand-Gosse_ qu’elle désirait depuis le
premier jour où son père--combien d’années déjà, et celles de guerre qui
comptent doubles?--lui en avait parlé.
Cette attaque brusquée déconcerta le jeune homme. Il fut un moment avant
de pouvoir retrouver son souffle.
De tout son poids, elle s’était nouée à lui. Il sentait ses seins se
soulever contre sa poitrine. Les cuisses musclées emprisonnaient les
siennes comme dans un étau. Les lèvres collées à ses lèvres, elle
fouillait sa bouche d’une langue avide. L’odeur d’œillet et de
poivre--d’encens aussi--de son aisselle lui monta au cerveau. Il allait
se laisser entraîner vers le lit, quand les yeux révulsés déjà, elle
essaya d’un geste plus précis.
_Grand-Gosse_, se rejetant brutalement en arrière, éclata d’un mauvais
rire:
--Femelle! lança-t-il.
Elle eut un regard d’angoisse.
--Oui, comme toutes les autres! insista-t-il.
Elle avait mis ses mains aux tempes, le regard fixe comme celui d’une
folle. Il lui sembla que ses jambes allaient céder sous elle. Elle
battit l’air, chancela et dut s’affaisser lourdement sur le divan. Des
sanglots montèrent à sa gorge. Elle crut un moment qu’elle allait
étouffer, puis les larmes jaillirent et elle se mit à pleurer doucement,
en silence...
Pendant ce temps, lui se promenait de long en large:
--Un de plus, n’est-ce pas? Ça te disait de continuer ta collection? Ah!
ce que vous me dégoûtez, toutes, toutes...
Elle releva la tête, le regard perdu, la bouche serrée:
--Tante! siffla-t-elle.
Il fut sur elle, la main haute:
--Répète-le!
--Tante! sale tante!
Alors, il la frappa. Elle avait mis les mains devant elle pour protéger
sa figure. Ses lèvres enflées saignèrent, une de ses pommettes jaunit,
puis tourna au réséda.
Il alla devant la psyché, rajusta sa cravate et rétablit, avec ses
doigts, la raie de ses cheveux.
--Au revoir, fit-il, et il partit, en faisant claquer la porte
brutalement...
L’air du dehors le remit d’aplomb. Il alluma une cigarette:
--La garce! siffla-t-il entre ses dents. Il n’aurait plus manqué que
ça...
Et l’image de Nicole, pâle dans sa fourrure que parfumait un bouquet de
violettes, repassa dans son esprit:
--Il n’y a pas, grommela-t-il, je suis amoureux!
Et il essaya de badiner avec lui-même, mais le cœur n’y était pas--ou y
était trop...