XVII

Une aube d’arrière-avril, désinvolte et futée, réveillait le feuillage

neuf du parc Monceau, quand le _Grand-Père_ quitta, tous les invités

ayant pris congé, le petit hôtel de sa fille, laissant, sous un prétexte

quelconque, _Grand-Gosse_ en tête à tête avec elle.

--_Nunc dimittis_... eût-il prononcé avec un sentiment de gratitude pour

le Très-Haut, si lui étaient restés familiers les vocables latins.

Sa carrière était close, maintenant, du moment qu’il avait abouti à

trouver, pensait-il, le gendre de la main gauche de son choix.

Qu’eût-il dit, pauvre vieil homme, si le souci des convenances lui

avaient permis de jeter un coup d’œil furtif sur la scène qui se

déroulait dans le petit salon attenant à la chambre de Nancy Nangis.

Ayant revêtu un pyjama de soie violine, la comédienne, à qui la

quarantaine avançante communiquait un épanouissement de la poitrine et

des hanches, plus propre à satisfaire un sectateur d’Allah ou de Iaveh

que du Dieu des Chrétiens, avait, sans autre préambule, ouvert ses bras

pour les refermer sur ce _Grand-Gosse_ qu’elle désirait depuis le

premier jour où son père--combien d’années déjà, et celles de guerre qui

comptent doubles?--lui en avait parlé.

Cette attaque brusquée déconcerta le jeune homme. Il fut un moment avant

de pouvoir retrouver son souffle.

De tout son poids, elle s’était nouée à lui. Il sentait ses seins se

soulever contre sa poitrine. Les cuisses musclées emprisonnaient les

siennes comme dans un étau. Les lèvres collées à ses lèvres, elle

fouillait sa bouche d’une langue avide. L’odeur d’œillet et de

poivre--d’encens aussi--de son aisselle lui monta au cerveau. Il allait

se laisser entraîner vers le lit, quand les yeux révulsés déjà, elle

essaya d’un geste plus précis.

_Grand-Gosse_, se rejetant brutalement en arrière, éclata d’un mauvais

rire:

--Femelle! lança-t-il.

Elle eut un regard d’angoisse.

--Oui, comme toutes les autres! insista-t-il.

Elle avait mis ses mains aux tempes, le regard fixe comme celui d’une

folle. Il lui sembla que ses jambes allaient céder sous elle. Elle

battit l’air, chancela et dut s’affaisser lourdement sur le divan. Des

sanglots montèrent à sa gorge. Elle crut un moment qu’elle allait

étouffer, puis les larmes jaillirent et elle se mit à pleurer doucement,

en silence...

Pendant ce temps, lui se promenait de long en large:

--Un de plus, n’est-ce pas? Ça te disait de continuer ta collection? Ah!

ce que vous me dégoûtez, toutes, toutes...

Elle releva la tête, le regard perdu, la bouche serrée:

--Tante! siffla-t-elle.

Il fut sur elle, la main haute:

--Répète-le!

--Tante! sale tante!

Alors, il la frappa. Elle avait mis les mains devant elle pour protéger

sa figure. Ses lèvres enflées saignèrent, une de ses pommettes jaunit,

puis tourna au réséda.

Il alla devant la psyché, rajusta sa cravate et rétablit, avec ses

doigts, la raie de ses cheveux.

--Au revoir, fit-il, et il partit, en faisant claquer la porte

brutalement...

L’air du dehors le remit d’aplomb. Il alluma une cigarette:

--La garce! siffla-t-il entre ses dents. Il n’aurait plus manqué que

ça...

Et l’image de Nicole, pâle dans sa fourrure que parfumait un bouquet de

violettes, repassa dans son esprit:

--Il n’y a pas, grommela-t-il, je suis amoureux!

Et il essaya de badiner avec lui-même, mais le cœur n’y était pas--ou y

était trop...

Les "Faisans" · 第 19 / 21 题