De la naissance de l’apoplectique et monstrueux bébé Cadum à celle des
miraculeuses fleurs de feu qui montèrent à l’assaut de la Tour Eiffel,
Paris n’avait jamais assisté à une pareille débauche de publicité. On
était tellement sollicité par elle, à tous les carrefours importants,
qu’en oubliaient d’aller toucher leur prime de démobilisation d’anciens
auxiliaires aux mollets encore ficelés de bandes bleu sale et nos hôtes
de passage de vérifier, sur la cote de la Bourse, l’ascension régulière
de l’entreprenante livre et de son frère obéissant le dollar.
LE NOUVEAU JOURNAL, proclamait, en capitales démesurées, au sommet des
échafaudages, des calicots géants, DIT TOUT--ET LE RESTE. C’était
beaucoup. Quelques années auparavant on se fût même permis d’avancer que
c’était un peu bien excessif. Mais le sentiment du goût, qui est aussi
celui de la mesure et de la propriété des termes, fort mal en point déjà
à la veille de telles complications bosniaques dont on ne s’est que trop
entretenu par la suite, avait été une des premières victimes de la
Guerre du Droit et, si l’on peut dire, de la Liberté des Peuples.
«On ne vit pas avec les morts» est un axiome auquel, au pays du bas de
laine--et de soie--la sagesse populaire a de longtemps fait un sort
enviable.
Par quel coup du sort Fred Matchless, dit _Jojo Belles-esgourdes_, qui,
dix ans auparavant, n’eût été le suicide de _Nom-d’un-petit-bonhomme_,
n’aurait point laissé d’être quelque peu inquiet du lendemain, se
trouvait-il assumer dans ce grand quotidien les fonctions de directeur,
propriétaire et administrateur? Ceci risque, tout au plus, d’être un
problème pour nos petits neveux, en admettant qu’ils aient le loisir de
se préoccuper de ces choses. Pour nous, qui vivons en un temps où le sol
que nous foulons affecte sous nos pieds la recommandable élasticité
d’une piste de cirque, nous ne saurions que saluer au passage--et
puisqu’il s’agit de journal, sans la moindre ironie--ce nouveau
«numéro».
Bien que c’en soit un peu trop, comme de cuisine, mêlé ce snobisme qui
n’est pas le moindre--celui des gens de lettres--ne convient-il point,
en effet, et de plus en plus, d’aimer les clowns?
Eux seuls traduisent fidèlement le rythme de ces heures-là que nous
vivons entre un accident d’auto et un tour de charleston ou un air de
jazz. Cette confiance massive en son propre génie qui, dans la
bousculade démocratique, est la loi même du succès ne l’enseignent-ils
point excellemment, pour qui sait lire entre les lignes, de toute leur
candeur désarmante?
Ce n’est point sur l’Acropole--mais bien plutôt à Médrano--que nos
contemporains ressaisis vont faire leur action de grâce.
* * * * *
Dans son bureau de sollicitor meublé de chêne clair, à l’américaine,
Fred Matchless nettoyait soigneusement, ce matin-là, avec la petite lame
de son canif d’acier plat, ses ongles spatulés d’ancien boxeur. Tout en
fumant un long et gros cigare bagué d’or, il tendait alternativement ses
épaisses semelles de crêpe à un radiateur électrique.
Le garçon de bureau, après avoir frappé, entra pour la seconde fois:
--C’est encore ce Monsieur que je vous ai dit...
Fred tira deux méticuleuses bouffées et laissa tomber, du bout des
lèvres, ces paroles négligentes:
--Une purée, sans doute... des cartes de visite qui ne sont pas
gravées... et du temps à perdre comme tous ces pierrots-là qui sont
raides!... avec ça des boniments à la noix... total, une demi-heure
d’emmerdement--et pour la peau... Fais-le entrer tout de même... on
verra bien...
De son cigare il indiqua un siège au visiteur et, selon son habitude,
attendit avant de lui adresser la parole, faisant ainsi preuve, sans y
avoir réfléchi le moins du monde, d’une savante diplomatie.
L’autre, après avoir cherché du regard un endroit où poser son chapeau,
se décida, en fin de compte, pour ses genoux et se mit à exposer, d’une
voix hésitante, avec des phrases maladroites surchargées de retouches,
le motif de sa visite.
--Le but du _Nouveau-Journal_, Monsieur le directeur, d’après ce que
j’ai compris et ce que m’ont assuré des personnes autorisées appartenant
pour la plupart--pour une large part, du moins, au monde de la
politique, de la science et des lettres, se proposerait de ne point
suivre les errements... les errements...
Il souffla, à ce mot, tira de sa poche un large mouchoir de coton rayé
et se moucha gauchement:
--Je disais donc que votre journal... votre estimable--et justement
estimé--je le déclare--journal... d’après ce que j’ai compris, avait à
cœur d’éviter les errements...
Fred Matchless consulta sa montre-bracelet:
--Vous en avez pour longtemps? demanda-t-il.
--Plaît-il?
Les regards des deux hommes s’affrontèrent. Celui du visiteur céda
misérablement. Il se réfugia sur le revers d’une redingote élimée où la
rosette d’officier d’académie évoquait la proverbiale modestie de la
violette. L’homme eut un long soupir:
--Le reste de la presse, en effet, continua-t-il, se désintéresse
ab-so-lu-ment--il avait détaché de façon pédantesque les syllabes du
mot--d’une des questions les plus angoissantes de l’heure présente:
celle des classes libérales. Ces classes libérales, vous ne l’ignorez
pas, Monsieur...
L’ancien boxeur lui coupa la parole:
--Où voulez-vous en venir?
Mais l’autre était lancé maintenant. L’index pointé contre un ennemi
imaginaire, il poursuivit:
--Elles n’en peuvent plus, monsieur, les classes libérales. Elles
crèvent littéralement de faim, elles qui sont le sel de la nation...
Fred, en un haussement d’épaules d’infini détachement:
--Que voulez-vous que ça me foute!... Non, mais des fois, vous
imaginez-vous que j’ai du temps à perdre?... Vous l’imaginez-vous?...
Il avançait vers son interlocuteur. L’autre esquissa un mouvement de
prudente retraite:
--Je croyais... j’avais pensé, fit-il... excusez...
Et il détala piteusement, tandis que Fred Matchless, à travers la porte
restée ouverte, interpellait le garçon de bureau:
--Espèce de pochetée! Face de rat! Du schnok! Quand tu verras s’amener
des ballots comme çui-là, si tu ne me les vires pas, et plus vite que
ça, tu verras--ce n’est rien de le dire--comme ton sâle proze fera
connaissance avec mes écrase-miffle!...
* * * * *
--Alors quoi, Fred, il n’y a plus d’amour! dit _Grand-Gosse_ qui fit
irruption dans la pièce, attiré par le tapage et, refermant
soigneusement la porte sur lui, continua:
--Je suis sûr que tu ne doutes pas qui est chez moi?... Je te le donne
en mille...
--Si c’est un fourneau comme celui qui sort d’ici...
--Pour un fourneau, je te prie de croire que ce n’est pas un fourneau,
il sait nager... D’ailleurs, tu le connais... Ah! mon vieux, je n’en
reviens pas...
--C’est bon! C’est bon! Va au refil...
--Guillaumet...
--Gui...? Je croyais que...
--Il _en_ est sorti. Oh! ce n’est pas bien vieux... ce matin, il y a
deux heures à peine. Et il a tenu...
--A ce que tu aies le pucelage. Charmant! Comment as-tu bien pu le
recevoir?...
--Il n’a eu garde de se présenter sous son nom... J’aurais pu hésiter...
quoiqu’au fond... Il m’a fait passer une carte ainsi libellée:
ANTOINE MULLER,
_Commission-Exportation_.
«Muller est le nom de sa femme... Je n’y ai vu que du feu...
--Et il est dans ton bureau?
--Installé dans le meilleur fauteuil, et pas près d’en décarrer, je te
prie de le croire...
--Eh bien! c’est du propre!
--Pourquoi ça?
--Le _Nouveau-Journal_ n’est pas que je sache une succursale du
ballon...
--L’antichambre, tout au plus...
--Tu dis?
--Rien. Je pense tout haut, simplement... Si tu savais comme il est
rigolo... Il est entré d’autor... sans la moindre gêne... Un rescapé,
a-t-il dit, dès le seuil, à qui vous allez faire, Fred et toi, le grand
honneur--en même temps que le plaisir--de déjeuner avec lui... Oh! sans
chichi, à la fortune du pot... ou plutôt du dépôt...
--Quel esprit!
--... d’à propos, n’est-ce pas?
--Il peut se l’agrafer, s’il compte sur moi...
--Tu viendras.
--Je te jure bien que non.
--Ne dis pas des bêtises. Chauvert en est...
--Je les croyais brouillés...
--Laisse-moi tranquille!... Est-ce qu’on se brouille entre faisans!...
--Chauvert, du moins, n’a pas été dans le trou.
--Que tu dis.
--En tout cas, ça ne s’est pas su.
--Tu m’amuses, ma parole, on te dirait pondu d’hier! Est-ce qu’à Paris
on se souvient? Un mois passe sur une photo parue dans un canard et l’on
ne se souvient plus si c’était un cliché anthropométrique, la frime du
prince de Galles ou celle du champion du dernier match de rugby...
--C’est entendu, mais tu m’avoueras, de toi à moi, que Guillaumet a été
un peu fort. Une autre condamnation et il risque d’être relégué.
--L’amnistie sera là pour un coup... Il compte même sur toi pour...
La sonnerie du téléphone les interrompit. Fred Matchless se pencha sur
l’appareil:
--Le _Nouveau-Journal_, parfaitement... La direction, elle-même... Ah!
c’est vous, Maublanc, je suis bien content de vous avoir au bout du
fil...
Ayant passé un des récepteurs à _Grand-Gosse_, il continua:
--... pour une engueulade, vous allez avoir une engueulade. J’ai envoyé
quelqu’un à la Chancellerie... trêve de boniments, il n’y a aucune
objection de ce côté-là... par conséquent, c’est votre patron qui met
des bâtons dans les roues, nous lui revaudrons ça au prochain tournant.
Mais si, mais si, comme je vous le dis!... Quant à vous, mon petit, vous
savez ce que vous savez... donnant, donnant... C’est comme pour la
naturalisation de Goldensohn, cela traîne de façon un peu trop exagérée.
De vous à moi, je peux vous dire que Goldensohn commence à
s’impatienter... Oh! rien encore... Ne vous alarmez pas, mais enfin,
mettez-vous à sa place... Je sais bien qu’il peut le faire et je suis le
dernier à le plaindre, mais comme il dit «moi je sème, je sème toujours
et la récolte elle ne vient pas du tout, _mein Gott_!»
Ce fut à _Grand-Gosse_ de lui succéder à l’appareil:
--Mon vieux Maublanc, je t’avertis que ça ne va pas du tout pour ton
matricule. J’ai vu le président, à l’issue du Conseil des ministres
hier... tu n’es pas sans ignorer comme il porte ton patron dans son
cœur... ce n’est rien de le dire... la solidarité ministérielle,
quoi!... Or, tu sais aussi bien que moi que les «papiers» de Jules
Sorbier dans l’_Éclaireur de Paris_ passent à juste titre pour être
inspirés par lui... et tu l’as vue la petite note de l’_Éclaireur de
Paris_ de ce matin... Nous avons hésité pour savoir si nous ne la
ferions pas figurer dans notre revue de la presse... Notre chef
d’informations l’avait déjà envoyée au marbre... c’est moi qui l’ai
arrêtée... Oh! tu n’as pas à me remercier... encore du moins... elle est
composée... on peut reprendre cela avec un commentaire, demain, en guise
d’éditorial... à moins que... (Mademoiselle, ne nous coupez pas...)
Quoi? quoi? tu demandes les conditions? mais on te les a dites: la croix
à laquelle nous avons droit et la naturalisation de Goldensohn... à
moins que vous ne préfériez la guerre. C’est à prendre ou à laisser. Au
revoir, mon vieux, mon bon souvenir à ta ravissante poupée blonde...
Ayant raccroché le récepteur, _Grand-Gosse_ se tourna vers Fred
Matchless et eut un geste gamin:
--Et voilà! Maublanc doit avoir, à l’heure qu’il est, les foies. Je
crois la partie gagnée. La promotion paraît après-demain. C’est couru
d’avance, dans un fauteuil. Mais ce n’est pas tout ça, je vais rejoindre
cet excellent Guillaumet.
L’ancien boxeur plaisanta lourdement:
--Aurais-tu laissé ta montre sur le bureau?
--Ma montre? Est-ce que tu t’imagines qu’il fait le détail?
Et _Grand-Gosse_ sortit avec une dignité fort bien jouée.
Il n’avait guère changé physiquement depuis certain départ précipité,
bien qu’il eût connu des jours assez rudes à Southampton d’abord, puis à
Londres, où, d’avoir trop bu de gin, après deux jours d’un jeûne forcé,
il avait failli mourir de congestion sur le seuil d’un saloon. La guerre
devait, par la suite, lui paraître une assez médiocre aventure. Il avait
poussé la discrétion jusqu’à y prendre la part exacte d’héroïsme
convenable à un adolescent qui, à force de tricher, a perdu le goût des
cartes.
Fred, quand il songea à créer un journal, après certaines spéculations
audacieuses sur les stocks américains, s’enquit de lui, utilisa
heureusement son savoir et son savoir-faire et lui confia la rédaction
en chef à des appointements tels que, du jour au lendemain, le jeune
compagnon de _Grand-Gosse_ eut son carnet de chèques, son chemisier et
sa manucure. Ses yeux seuls avaient vieilli à cause sans doute de ces
paupières meurtries qu’on eût dit d’un convalescent. Il ne l’était point
cependant, mais de ceux-là plutôt qui entretiennent amoureusement leur
fièvre et s’en nourrissent.
Sa sténo-dactylo, qui lui servait aussi de secrétaire, disait de lui, à
qui voulait bien s’intéresser à ses propos:
--On lui donnerait le bon Dieu sans confession, ce qui vaudrait mieux,
en somme, parce qu’est-ce qu’il vous balancerait comme confession!
Elle le croyait dangereux, cynique et faible tout à la fois.
En réalité, il cherchait son équilibre et, comme il aimait le risque, et
que, malgré les apparences contraires, il possédait une extrême élégance
morale, c’était au bord du précipice qu’il se livrait à ce jeu.
--Ah! s’il voulait, pensait cette fluette enfant à la nuque châtaine et
rase, qui tapait sous sa dictée son courrier et ses articles, comme les
femmes--moi la première, pourquoi pas, après tout?--seraient à lui corps
et âme!
Mais, pour vouloir, il faut le temps, et cet effort d’attention qui
semble tellement profane à de certaines têtes! Puis _Grand-Gosse_, il
faut bien l’avouer, malgré son dévergondage verbal, était un pudique. La
femme, avec son appétit sensuel toujours en éveil, lui faisait peur, et
cette éternelle initiative qu’elles escomptent de vous!... La fermeté
d’un regard masculin lui en imposait davantage. De son éducation en une
sombre ville sarrazine sur la frontière de l’Espagne mystique, il
n’avait retenu que la volupté suspecte du sacrifice. Celle-ci, il faut
bien en convenir, n’est point sans inquiéter quelque peu cette simple
gourmandise amoureuse dans laquelle s’est réfugié le sens pratique de
nos contemporaines. Il datait, ou anticipait--on ne savait au
juste--mais son cœur n’était pas à la page, si son esprit, à force de
prétendre y être, exagérait parfois.