IV

--Ne bois pas comme ça. Cela n’avance à rien. Il te faut toute ta

lucidité pour mener à bien cette affaire.

--Cette garce, nom d’un petit bonhomme! Je la tuerai!

--On dit ça!

Une femme au museau de fouine, les cheveux à la Ninon, leva la tête de

dessus un illustré, à une table voisine.

--Allons! allons! ne fais pas d’esclandre... Non, garçon, rien pour le

moment... A ta place, moi, j’aurais insisté, que diable! J’aurais essayé

de l’intimider...

--Si tu crois que c’est facile!

--Tu lui dois de l’argent?

--Un terme en retard et nom d’un petit bonhomme! les étrennes de quatre

à cinq ans.

--Tu m’en diras tant!

La figure de _Nom-d’un-petit-bonhomme_ faisait peine à voir. On eût dit

d’un noyé qu’on venait de sortir de l’eau.

--Alors? questionna-t-il.

--Alors...

_Grand-Père_ réfléchit un moment. Il fixa longuement les ongles coupés

en pointe de sa main gauche, les polit, avec soin, du revers de sa

manche droite.

--Je ne connais qu’un homme qui puisse te tirer de ce mauvais pas. Mais

il est cher.

--Dis toujours.

--C’est Chauvert.

--Le maître-chanteur?

--Pourquoi employer de ces mots qui ne veulent rien dire?

--Combien me demandera-t-il sur les 8.000?

--Les trois-quarts--la moitié, au bas mot, si j’insiste.

--Et toi?

--Oh, moi!... pour un ami...

--Je sais... je sais... je connais, nom d’un petit bonhomme! les amis...

--Tu dis?

--Rien... Que faudra-t-il te donner à toi?

--Tu me paieras un bon déjeuner.

--C’est tout.

--Pour le reste, je m’arrangerai avec Chauvert.

--Allons-y tout de suite; mais, nom d’un petit bonhomme! auparavant,

qu’est-ce que tu prends?...

--Rien. Toi non plus... je t’assure, ça te fera mal.

--Je n’ai pas déjeuné ce matin.

--Raison de plus.

--Et je n’ai pas faim.

--Tiens prête-moi plutôt trente francs.

--Voilà nom d’un petit bonhomme! deux louis.

--Je te remercie. C’est moi qui paierai le taxi...

V

Personne ne fut plus étonné que le _Grand-Père_ quand il trouva, assis

en tailleur, sur le divan de cuir des _Indiscrétions Parisiennes_ juste

au-dessous d’un dessin à la plume représentant Bertrand et Robert

Macaire, _Grand-Gosse_, en train de fumer une cigarette.

Chauvert n’était pas arrivé, il l’attendait. Dans un coin, une dactylo

tapait des bandes. Vis-à-vis d’elle, un jeune homme chauve à la figure

boutonneuse découpait, dans les journaux, des articles qu’il collait

dans un gros cahier cartonné. Aux murs, on voyait des affiches

incendiaires, pour la plupart. L’une, en caractères majuscules, mettait

en garde les souscripteurs du Dernier Emprunt. Une autre donnait les

adresses personnelles des membres du Conseil d’Administration des

principaux établissements financiers et des distributeurs de publicité

de ceux-ci. Des dossiers soigneusement classés, par ordre alphabétique,

sur des rayons, occupaient deux panneaux, à droite et à gauche de la

cheminée.

_Grand-Gosse_, levé à demi, tendit une main molle aux deux arrivants.

--Comme on se retrouve! Je ne savais pas vous rencontrer ici.

--La surprise est réciproque.

--Oh! moi je suis un vieux collaborateur de la maison, dit-il en tendant

son bras vers un cendrier. Rayon des mondanités--rien de la brigade

mondaine...

Il eut un ricanement appuyé dont la vulgarité attrista le _Grand-Père_.

Celui-ci se tourna vers _Nom-d’un-petit-bonhomme_, pour lui indiquer un

siège.

--Croyez-vous que Chauvert tarde beaucoup, demanda-t-il?

--Il est en général là à cette heure. Mais, aujourd’hui, il a dû passer

chez Alfred... Vous ne connaissez pas Alfred... à votre âge!... Si

j’étais à votre place, je n’oserais pas l’avouer.

D’un geste gamin, _Grand-Gosse_ dirigea deux doigts en fourche vers le

vieil homme comme pour lui faire honte.

--C’est juste... de votre temps!...

--C’est ça, vieillissez-moi!...

--De votre temps, ce n’est pas Alfred qu’il s’appelait. Nous avons

changé ça. Alfred Lebidel, que nous dénommons plus familièrement Alfred,

tout court, est le grand dispensateur de la manne...

C’est lui qui fait la liaison entre les requins de la finance et les

brochets de la petite presse, sous le couvert de distribution de

publicité.

Quand un brûlot menace de faire couler un dreadnought, il est chargé de

composer avec le corsaire. Les mensualités qu’il sert aux petits canards

du boulevard varient, suivant l’importance, non de leur tirage, mais de

leurs attaques... Comme il touche une commission de dix pour cent sur

les sommes qu’on lui confie à cet effet, il a quelquefois intérêt, pour

augmenter la manne, à jeter de l’huile sur le feu. L’opération est

connue des professionnels sous le nom de «truc».

Le vocabulaire d’Alfred est toujours empreint de la plus exquise

courtoisie. Cet homme a le culte de l’euphémisme. Il n’achète pas votre

silence, «il cherche une formule de conciliation pour assurer la paix

d’un établissement auquel il s’intéresse». Il ne vous cache point «que

la situation comporte des sacrifices de part et d’autre». Il baptise le

petit marché auquel il se livre «négociation, opération forfaitaire».

Alfred est très bien vu en haut lieu... Au ministère des finances on ne

jure que par lui--il est même arrivé qu’on y fit appel à sa

collaboration avouée ou occulte... Son ruban rouge tournera au macaron,

à la prochaine promotion...

--L’est-il assez rosse, ce sacré gamin! L’est-il...

Et le _Grand-Père_ se mit à lui taper amicalement sur l’épaule.

_Nom-d’un-petit-bonhomme_ n’écoutait pas. Après cette période

d’excitation, un grand accablement l’envahissait. Il paraissait plongé

dans un abîme de réflexions--peut-être cuvait-il tout simplement son

alcool.

Chauvert survint sur ces entrefaites. Il était tout guilleret.

--Je sors de chez Alfred, dit-il en entrant, sans avoir l’air de faire

attention à _Grand-Père_ et à _Nom-d’un-petit-bonhomme_.

«On étrangle un budget!» vociférait dans l’antichambre ce ballot de

Varodet, qui, avec son _Petit Moniteur de l’Épargne_, fait plus de

barouf que de besogne.

--Ne t’en fais pas, lui dis-je--la vie est belle!--et j’entre, d’autor,

dans la place, sans me faire annoncer par l’huissier.

«Alfred pensait m’avoir, c’est moi qui l’ai eu. Entre nous, je le

croyais plus fortich. On se fait des illusions.»--Votre journal, les

_Indiscrétions parisiennes_, fort bien rédigé, ma foi... Des échos très

parisiens... très amusants à lire. Je lui ai coupé son effet: «Mon

journal n’est pas bien rédigé ou, s’il l’est, c’est sans le faire

exprès. Je ne sais pas si ses échos sont très parisiens, amusants à

lire, mais ce que je sais c’est que je suis un maître chanteur et que

mon journal est un journal de chantage... Il compte même le devenir de

plus en plus, à moins que vous n’y mettiez le prix.» Là-dessus, il

sourit, balance sa jambe à son habitude: «Ce qu’il aime le paradoxe, ce

brave Chauvert!» Mais moi «ce n’est pas le paradoxe que j’aime, c’est

l’argent. Lors de la dernière émission, vous m’avez inscrit pour 5

billets. J’en veux 10 cette fois-ci». Il a eu un haut-le-corps. Je n’ai

pas perdu le nord: «C’est à prendre ou à laisser.»

--Je vous téléphonerai demain. «Demain ce sera 13.»

--Laissez-moi, au moins, le temps de la réflexion.

--Je crois vous avoir dit que demain ce serait 15.

Bref, il m’a inscrit pour 10, pas un sou de moins. Et voilà comment on

traite les affaires, quand on est un faisan à la hauteur--et, comme

faisandier, je crois que je suis un peu là...

Le _Grand-Père_ parut gêné. Il était d’un temps où l’on avait peur des

mots et se prenait à déplorer les brutalités du nôtre. Il profita d’un

silence pour présenter _Nom-d’un-petit-bonhomme_.

--Je ne pensais pas te voir de sitôt, _Grand-Père_, lui dit le directeur

des _Indiscrétions parisiennes_. Tu as la lettre?

--Pas encore.

--Alors?

--Alors, je venais pour une autre affaire qui peut t’intéresser.

--Expose-la-moi en deux mots... Ou plutôt vous, dit-il en s’adressant à

_Nom-d’un-petit-bonhomme_. Lui, à force de ressembler au Père Éternel,

s’imagine toujours avoir l’éternité devant lui.

Quand l’autre lui eut expliqué ce dont il s’agissait, Chauvert lui

tourna le dos et s’en fut à son bureau américain pour revoir des

épreuves qu’on venait de lui apporter.

--Cette affaire ne t’intéresse pas, hasarda timidement le _Grand-Père_?

Chauvert ne répondit pas tout d’abord, puis:

--Tu ferais bien mieux, au lieu de perdre ton temps, de t’occuper de ce

que tu sais... Ceci ne tient pas debout.

_Nom-d’un-petit-bonhomme_ était effondré. Son regard suppliait, le

_Grand-Père_ insista:

--Tu ne vois pas un moyen de rentrer dans ces 8.000 francs?

--Il n’y en aurait qu’un, dit enfin Chauvert, c’est de le faire à

l’estomac. Tu vas trouver la pipelette, en disant que tu es un agent de

la Sûreté. Elle te croira peut-être--il y en a qui marquent plus mal...

Mais elle doit être en rapport avec le commissaire de son quartier, sa

signature doit être déposée chez lui--alors tu vois les complications

qui peuvent en résulter! Tu n’es pas de taille--tel que je te connais--à

risquer le paquet...

--Mais toi?

--Moi? Un large sourire éclaira sa face bouffie. 8 billets à prendre? et

quand je dis 8, c’est 4 ou 5, 6 au plus pour moi!... Au revoir, vieux,

pense à notre affaire, ça vaut mieux...

Et Chauvert retourna à ses épreuves. Quant à _Grand-Gosse_, il

paraissait de plus en plus intéressé par le travail de la dactylo...

Les "Faisans" · 第 8 / 21 题