VII

Il traverse à grands pas le jardin, qu’un nuage assombrit. Il reparaît

sur le seuil.

--Le voilà! s’écrie celle qui l’attendait, le cœur battant.

Elle s’avance vers lui, s’arrête, frappée jusque dans son espérance à la

vue de ce visage altéré, où elle ne lit qu’une volonté farouche, visage

de héros, non de saint. Mais lui, sans baisser sur elle son regard, va

droit vers la porte fermée, derrière la grande table de chêne, et, la

main sur la poignée, d’un signe, arrête sur place son confrère intimidé.

La porte s’ouvre sur la chambre obscure et muette, dont les persiennes

sont closes. Une seconde, la bougie vacille au fond. Il entre et

s’enferme avec le mort.

La pièce, aux murs blanchis à la chaux, est étroite et profonde; c’est

l’arrière-cuisine, où le docteur a voulu qu’on transportât le malade

parce qu’elle est plus vaste, percée de deux fenêtres au levant, face au

jardin, aux bois de Sennecourt, aux coteaux de Beauregard, pleins de

haies fleuries. Sur le carrelage rouge, on a jeté un mauvais tapis.

L’unique cierge éclaire à peine les murs nus. Et ce qui pénètre de

jour--on ne sait comment,--par des fissures invisibles, s’amasse et

flotte autour des draps blancs, sans plis, roides, et qui retombent

bien également, jusqu’à terre, de chaque côté du petit garçon, à présent

merveilleusement sage et tranquille. Une mouche, affairée, bourdonne.

Le curé de Lumbres se tient debout, au pied du lit, et regarde, sans

prier, le crucifix sur la toile nette. Il n’espère pas qu’il entendra de

nouveau l’ordre mystérieux. Mais la promesse a été faite, l’ordre

entendu; cela suffit. Voici le serviteur infidèle, là même où l’attendit

en vain son maître, et qui écoute, impassible, le jugement qu’il a

mérité.

Il écoute. Au dehors, derrière les persiennes closes, le jardin flambe

et siffle sous le soleil, comme un fagot de bois vert dans le feu. Au

dedans, l’air est lourd du parfum des lilas, de la cire chaude, et d’une

autre odeur solennelle. Le silence, qui n’est plus celui de la terre,

que les bruits extérieurs traversent sans le rompre, monte autour d’eux,

de la terre profonde. Il monte, comme une invisible buée, et déjà se

défont et se délient les formes vivantes, vues au travers; déjà les sons

s’y détendent, déjà s’y recherchent et s’y rejoignent mille choses

inconnues. Pareil au glissement l’un sur l’autre de deux fluides

d’inégale densité, deux réalités se superposent, sans se confondre, dans

un équilibre mystérieux.

A ce moment, le regard du saint de Lumbres rencontra celui du mort, et

s’y fixa.

Le regard d’un seul de ces yeux morts, l’autre clos. Abaissés trop tôt,

sans doute, et par une main tremblante, la rétraction du muscle a

soulevé un peu la paupière, et l’on voit sous les cils tendus la

prunelle bleue, déjà flétrie, mais étrangement foncée, presque noire. Du

visage blême au creux de l’oreiller, on ne voit qu’elle, au milieu d’un

cerne élargi comme d’un trou d’ombre. Le petit corps, dans son linceul

jonché de lilas, a déjà cette raideur et ces angles du cadavre autour

duquel notre air, si amoureux des formes vivantes, paraît solidifié

comme un bloc de glace. Le lit de fer, avec son froid petit fardeau,

ressemble à un merveilleux navire, qui a jeté l’ancre pour toujours. Il

n’y a plus que ce regard en arrière--un long regard d’exilé--aussi net

qu’un signe de la main.

Certes, le curé de Lumbres ne le craint pas, ce regard; mais il

l’interroge. Il essaie de l’entendre. Tout à l’heure, dans une espèce de

défi, il a passé le seuil de la porte, prêt à jouer entre ces quatre

murs blancs une partie désespérée. Il a marché vers le mort sans

attendrissement, sans pitié, comme sur un obstacle à franchir, une chose

à ébranler, trop pesante... Et voici que le mort l’a devancé: _c’est lui

qui l’attend_, pareil à un adversaire résolu, sur ses gardes.

Il fixe cet œil entr’ouvert avec une attention curieuse, où la pitié

s’efface à mesure, puis avec une espèce d’impatience cruelle. Certes, il

a contemplé la mort aussi souvent que le plus vieux soldat; un tel

spectacle est familier. Faire un pas, étendre la main, clore des doigts

la paupière, recouvrir la prunelle qui le guette, que rien ne défend

plus, quoi de plus simple? Nulle terreur ne le retient aujourd’hui, nul

dégoût. Plutôt le désir, l’attente inavouée d’une chose impossible, qui

va s’accomplir en dehors de lui, sans lui. Sa pensée hésite, recule,

avance de nouveau. Il tente ce mort, comme tout à l’heure sans le savoir

il tentera Dieu.

Encore un coup, il essaie de prier, remue les lèvres, décontracte sa

gorge serrée. Non! encore une minute, une petite minute encore... La

crainte folle, insensée, qu’une parole imprudente écarte à jamais une

présence invisible, devinée, désirée, redoutée, le cloue sur place,

muet. La main, qui ébauchait en l’air le signe de la croix, retombe. La

large manche, au passage, fait vaciller la flamme du cierge, et la

souffle. Trop tard! Il a vu, deux fois, les yeux s’ouvrir et se fermer

pour un appel silencieux. Il étouffe un cri. La chambre obscure est déjà

plus paisible qu’avant. La lumière du dehors glisse à travers les

volets, flotte alentour, dessine chaque objet sur un fond de cendre, et

le lit au milieu d’un halo bleuâtre. Dans la cuisine, l’horloge sonne

dix coups... Le rire d’une fille monte dans le clair matin, vibre

longtemps... «Allons! Allons!...» dit le saint de Lumbres, d’une voix

mal assurée.

Il se fouille avec un empressement comique, cherche le briquet d’amadou,

cadeau de M. le comte de Salpène (mais qu’il oublie toujours sur sa

table), découvre une allumette, la rate, répète: «Allons... allons», les

dents serrées. En vidant ses poches, il a déposé à terre son couteau à

manche de corne, des lettres, son mouchoir de coton d’un si beau rouge!

et il tâte en vain le carreau, çà et là, sans les retrouver. Le lit tout

proche fait une ombre plus dense. Mais en haut, par contraste, la buée

lumineuse, autour des volets clos, s’élargit, s’étale. Déjà le visage du

mort apparaît... par degrés... remonte... lentement... jusqu’à la

surface des ténèbres. Le bonhomme se penche à le toucher, regarde...

«Les deux yeux, à présent grands ouverts, le regardent aussi.»

Une minute encore, il soutient ce regard, avec une folle espérance. Mais

aucun pli ne bouge des paupières retroussées. Les prunelles, d’un noir

mat, n’ont plus de pensée humaine... Et pourtant... Une autre pensée

peut-être?... Une ironie bientôt reconnue, dans un éclair... Le défi du

maître de la mort, du voleur d’hommes... C’est lui.

--C’est toi. Je te reconnais, s’écrie le misérable vieux prêtre d’une

voix basse et martelée. En même temps, il lui semble que tout le sang de

ses veines retombe sur son cœur en pluie glacée. Une douleur fulgurante,

indicible, le traverse d’une épaule à l’autre, déjà diffuse dans le bras

gauche, jusqu’aux doigts gourds. Une angoisse jamais sentie, toute

physique, fait le vide dans sa poitrine, comme d’une monstrueuse succion

à l’épigastre. Il se raidit pour ne pas crier, appeler.

Toute sécurité vitale a disparu: la mort est proche, certaine,

imminente. L’homme intrépide lutte contre elle avec une énergie

désespérée. Il trébuche, fait un pas pour rattraper son équilibre,

s’accroche au lit, ne veut pas tomber. Dans ce simple faux pas, quarante

ans d’une volonté magnanime, à sa plus haute tension, se dépensent en

une seconde, pour un dernier effort, surhumain, capable de fixer un

moment la destinée.

Il est donc vrai que, jusqu’à ce que la nuit le dérobe, le recouvre à

son tour, le tenace bourreau qui s’amuse des hommes comme d’une proie

l’entoure de ses prestiges, l’appelle, l’égare, ordonne ou caresse,

retire ou rend l’espérance, prend toutes les voix, ange ou démon,

innombrable, efficace, puissant comme un Dieu. Comme un Dieu! Ah!

qu’importe l’enfer et sa flamme, pourvu que soit écrasée, une fois, rien

qu’une fois, la monstrueuse malice! Est-il possible, Dieu veut-il, que

le serviteur qui l’a suivi trouve à sa place le roi risible des mouches,

la bête sept fois couronnée? A la bouche qui cherche la Croix, aux bras

qui la pressent, donnera-t-on cela seulement? Ce mensonge?... Est-ce

possible? répète le saint de Lumbres à voix basse, est-ce possible?...

Et tout aussitôt:

--Vous m’avez trompé, s’écrie-t-il.

(La douleur aiguë qui le ceignait d’un effroyable baudrier desserre un

peu son étreinte, mais sa respiration s’embarrasse. Son cœur bat

lentement, comme noyé. «Je n’ai plus qu’un moment», se dit le malheureux

homme, soulevant de terre, l’un après l’autre, ses pieds de plomb.)

Mais rien n’arrête celui qui, les mâchoires jointes et se rassemblant

tout entier dans une seule pensée, avance à l’ennemi vainqueur et mesure

son coup. Le saint de Lumbres glisse ses mains sous les petits bras

raides, tire à demi au dehors le léger cadavre. La tête retombe et roule

sur l’une et l’autre épaule, puis glisse en arrière, immobile. Elle a

l’air de dire: «Non!... Non!» avec le joli geste las des enfants gâtés.

Mais qu’importe au rude paysan forcé jusque dans sa suprême espérance,

et que retient debout une colère surhumaine, un de ces sentiments

élémentaires, rage d’enfant ou de demi-dieu?

Il élève le petit garçon comme une hostie. Il jette au ciel un regard

farouche. Comment espérer reproduire le cri de détresse, la malédiction

du héros, qui ne demande pitié ni pardon, mais justice! Non, non! il

n’implore pas ce miracle, il l’exige. Dieu lui doit, Dieu lui donnera,

ou tout n’est qu’un songe. De lui ou de Vous, dites quel est le maître!

O la folle, folle parole, mais faite pour retentir jusqu’au ciel, et

briser le silence! Folle parole, amoureux blasphème!...

* * * * *

A celui qui fit entrer la mort dans la famille humaine la puissance est

peut-être dispensée de détruire la vie même, de la restituer au néant

dont elle est tirée. Qu’il ait souffert en vain, soit! Mais il a

cru.--Montrez-Vous, s’écrie-t-il, de cette voix intérieure, où se

manifeste au monde invisible l’incompréhensible pouvoir de l’homme,

montrez-Vous, avant de m’abandonner pour toujours!... O le misérable

vieux prêtre, qui jette au vent ce qu’il a pour obtenir un signe dans le

ciel! Et ce signe ne lui sera pas refusé, car la foi qui transporte des

montagnes peut bien ressusciter un mort... Mais Dieu ne se donne qu’à

l’amour.

Sous le soleil de Satan · 第 21 / 32 题