IV

--Nous voilà, dit le Maître du Plouy, en tendant son fouet vers une

fumée, à travers les arbres.

Un petit bonhomme, culotté de bleu horizon, poussa la barrière et prit

les rênes. A l’entrée de la cour, maître Havret mit pied à terre. Son

compagnon le suivit jusqu’à la maison.

M. le curé de Luzarnes les accueillit sur le seuil, haute silhouette

noire.

--Mon cher confrère, dit-il, vous êtes attendu ici comme un grand

seigneur de jadis, en détresse, attendait M. Saint-Vincent...

Il souriait encore, jovial, mais avec une espèce de discrétion

professionnelle, à deux pas du petit moribond. En même temps, il

corrigeait la plaisanterie d’une vigoureuse poignée de main, à la

campagnarde.

... Mais déjà le curé de Lumbres l’entraînait au dehors, à quelques pas,

au milieu des poules effarouchées.

--Je suis honteux, mon ami, véritablement honteux, dit-il de sa voix la

plus douce, je vous prie d’excuser... l’ignorance de cette pauvre

dame... Je vous prie aussi... de me pardonner... Nous parlerons de ça

plus tard, conclut-il sur un autre ton, et vous verrez que je suis... le

plus coupable des deux...

M. le curé de Luzarnes sentait sur son bras l’étreinte des doigts

nerveux, un peu tremblants. Jusque dans l’humiliation volontaire de cet

homme surnaturel, le don qu’il avait reçu rejaillissait au dehors, et il

agissait encore en maître.

--Mon bon confrère, répondit l’ancien professeur de chimie, déjà moins

jovial, ne vous accusez pas devant moi... Je passe, à tort ou à raison,

pour un esprit fort, et même, auprès de quelques-uns, pour un mauvais

esprit... Formation scientifique, vous savez, voilà tout... des nuances,

un vocabulaire un peu différent... Mais je n’en ai pas moins... la plus

grande estime pour votre caractère...

Il parlait, les yeux baissés, avec un embarras grandissant. Il se

sentait ridicule, odieux peut-être. Enfin, il se tut. Mais, avant de

relever le front, il vit, comme en lui-même, comme au plus profond

miroir, le regard posé sur le sien et il dut le chercher malgré lui, il

dut se livrer tout entier... Une seconde, il se sentit nu, devant son

juge plein de pardon.

Il ne voyait que le regard, dans la face tremblante, détendue, livide.

Ce regard qui l’appelait de si loin, suppliant, désespéré. Plus fort que

deux bras tendus, plus pitoyable qu’un cri, muet, noir, irrésistible...

«Que me veut-il?»... se demandait le bonhomme, avec une espèce d’horreur

sacrée... «Je croyais le voir dans l’étang de feu!» expliqua-t-il plus

tard. Une inexplicable pitié lui crevait dans le cœur.

Un moment, sur son bras, il sentit la vieille main trembler plus fort.

--Priez pour moi... murmura le saint de Lumbres à son oreille.

Mais, resserrant son étreinte, puis s’écartant d’un geste brusque, il

ajouta, d’une autre voix, rude, d’un homme qui défend sa vie:

--Ne me tentez pas!...

Et ils rentrèrent dans la maison, côte à côte sans plus rien dire.

«Ne me tentez pas!»

Il n’avait jeté que ce cri. Il aurait voulu expliquer... s’excuser...,

déjà rouge de honte à la pensée qu’il entrait dans cette maison en

dispensateur des biens de la vie, désespérant de se tirer de là sans

faute grave, et sans scandaliser le prochain... Et puis, soudain, dans

un éclair, les forces qui l’avaient assailli, tout au long de la nuit

douloureuse, étaient suscitées de nouveau, et la parole qu’il allait

dire, sa propre et secrète pensée, se dissipa d’un coup dans l’unique

réalité de l’angoisse. Si bas que l’eût traîné jamais l’ingénieux

ennemi, tout lien n’était pas rompu, ni tout écho du dehors étouffé...

Mais cette fois, la forte main l’avait arraché tout vif, déraciné...

«Sauve-toi toi-même, c’est l’heure!...» disait aussi la voix jamais

entendue, tonnante. «Finies la lutte vaine et la monotone victoire!

Quarante ans de travail et de petit profit, quarante ans d’un débat

fastidieux, quarante ans dans l’étable, à plat sur la bête humaine, au

niveau de son cœur pourri, quarante ans gravis, surmontés!...

Hâte-toi!... Voilà ton premier pas, ton unique pas hors du monde!...»

Et cette voix disait mille choses encore, et n’en disait qu’une, mille

choses en une seule, et cette seule parole brève comme un regard,

infinie... Le passé s’arrachait de lui, tombait en lambeaux. A travers

la mouvante angoisse passait tout à coup, comme un éclair,

l’éblouissement d’une joie terrible, un éclat de rire intérieur à faire

éclater toute armure... Il se voyait petit prêtre, dans le préau du

séminaire, un jour de pluie... Dans la haute salle aux décors de damas

cerise, devant Sa Grandeur en camail et en rochet... Les premiers jours

à Lumbres, le presbytère en ruines, la muraille nue, le vent d’hiver

dans le petit jardin... Et puis... Et puis... le travail immense, et

maintenant cette foule impitoyable, pressée nuit et jour autour du

confessionnal de l’homme de Dieu comme d’un autre curé d’Ars, la

séparation volontaire de tout secours humain; oui, l’homme de Dieu

disputé comme une proie. Nul repos, nulle paix que celle achetée par le

jeûne et les verges, dans un corps enfin terrassé; les scrupules

renaissants, l’angoisse de toucher sans cesse les plaies les plus

obscènes du cœur humain, le désespoir de tant d’âmes damnées,

l’impuissance à les secourir et à les étreindre à travers l’abîme de

chair, l’obsession du temps perdu, l’énormité du labeur... Que de fois,

et cette nuit même, il a supporté l’assaut de telles images!... Mais à

cette heure une attente... une grande et merveilleuse attente l’éclaire

au dedans, finit de consumer l’homme intérieur. Il est déjà l’homme des

temps nouveaux, un nouveau convive... Comme ce monde est déjà loin

derrière lui! Loin derrière, son troupeau rétif! Il ne retrouve plus, il

ne retrouvera plus jamais ce sentiment si vif de l’universel péché. Il

n’est plus sensible qu’à l’énorme mystification du vice, à son grossier

et puéril mensonge. Pauvre cœur humain, à peine ébauché! Pauvre cervelle

aride! Peuple d’en bas, qui remues dans ta vase, inachevé!... Il ne lui

appartient plus, il ne le connaît plus, il est prêt à le renier sans

haine. Il remonte au jour, pareil à un plongeur, tout son poids jeté

vers les bras tendus, et qui dans l’eau noire et vibrante ouvre déjà les

yeux à la lumière d’en haut.

--Tu t’es fait libre, disait l’autre (un autre si semblable à

lui-même)... Ta vie passée, ton inutile mais touchant labeur, ton jeûne,

ta discipline, ta fidélité un peu naïve et grossière, l’humiliation au

dehors et au dedans, l’enthousiasme des uns, l’injuste défiance des

autres, telle parole pleine de poison. Ah! tout n’est qu’un rêve, et

l’ombre d’un rêve! Tout n’était qu’un rêve, hors ta lente ascension vers

le monde réel, ta naissance, ton élargissement. Hausse-toi jusqu’à ma

bouche, entends le mot où tient toute science.

Et il prête l’oreille, il attend. Il est là même où le voulut mener le

vieil ennemi, qui n’a qu’une ruse. Avili, foulé, répandu à terre comme

une lie, écrasé d’un poids immense, brûlé de tous les feux invisibles,

repris à la pointe du glaive, encore percé, tronçonné, son dernier

grincement couvert par le cri terrible des anges, ce vieux rebelle, à

qui Dieu n’a laissé pour défense qu’un unique et monotone mensonge...

Hélas! le même mensonge aux coins d’une bouche avare, ou, dans la gorge

avide et mourante où râle le plaisir féroce, le même: «Tu sauras... Tu

vas savoir... Voici la première lettre au mot mystérieux... Entre ici...

entre en moi... fouille la plaie vive... bois et mange... rassasie-toi!»

Car, après tant de siècles, c’est encore vous qu’il attendait, mille

fois repeint et rajeuni, ruisselant de fard et de baume, luisant

d’huile, riant de toutes ses dents neuves, offrant à votre curiosité

cruelle son corps tari, tout son mensonge, où votre bouche aride ne

sucera pas une goutte de sang!

«... _Je le vis, ou plutôt nous le vîmes_, écrivait beaucoup plus

tard à M. le chanoine Cibot le curé de Luzarnes, ancien professeur

au petit séminaire de Cambrai. _Je le vis au milieu de nous, les

yeux mi-clos, et pendant plusieurs minutes nous le regardâmes, sans

vouloir rompre le silence. L’expression naturelle de son visage

était une bonté pleine d’onction, à laquelle plusieurs personnes

prudentes trouvaient déjà le caractère d’une certaine simplicité.

Mais sa figure osseuse nous parut à tous, en cet instant, comme

pétrifiée par un sentiment d’une extrême violence; il avait l’air

d’un homme qui donne tout son effort pour franchir un pas

difficile. Je remarquai que sa taille s’était incroyablement

redressée et qu’elle donnait, dans la vieillesse, l’impression

d’une vigueur peu commune, et même de brutalité. Bien que mon

esprit, formé jadis à la sévère méthode des sciences exactes, soit

ordinairement peu sensible aux entraînements de l’imagination, je

fus tellement frappé du spectacle de ce grand corps immobile, et

comme foudroyé, dans le paisible décor d’un intérieur campagnard,

que je doutai un moment du témoignage de mes sens, et quand je vis

mon respectable ami s’agiter et parler de nouveau, j’en fus surpris

comme d’un événement inattendu. Il semblait d’ailleurs sortir d’un

rêve. Je vous ai dit plus haut, mon très honoré collègue, que je

m’étais porté à la rencontre de notre cher curé de Lumbres, et que

je l’avais rejoint au bord de la route, à quelque distance de la

maison. Certaines phrases, dont le sens précis m’échappa peut-être,

avaient ajouté à mon inquiétude. J’essayais de répondre ce qu’une

prudente amitié m’inspirait lorsque, me serrant le bras avec

violence et plongeant son regard dans le mien: «Ne me tentez plus!»

dit-il... Notre premier entretien finit là, nos pas nous ayant déjà

portés jusqu’au seuil de la maison Havret. J’eus à cette minute le

pressentiment d’un malheur... Il n’était que trop vrai. L’enfant,

dont l’état était d’ailleurs désespéré, s’était éteint pendant ma

courte absence. La sage-femme, Mme Lambelin, avait scientifiquement

constaté le décès, sans erreur possible. «Il est mort», nous dit

cette personne à voix basse. (Mais je ne sais si M. le curé de

Lumbres l’entendit.) Il avait passé le seuil, fait quelques pas,

lorsque, par un mouvement bien touchant, et dont toute personne

éclairée peut, en y déplorant toutefois une certaine exagération,

due surtout à l’ignorance, honorer la sincère piété, la malheureuse

mère vint littéralement se jeter aux pieds de mon vénérable

confrère, et, dans l’emportement de son désespoir, elle baisait sa

vieille soutane, frappant le sol de son front avec un bruit qui

retentissait dans mon cœur. Au contact de la pauvre femme, et sans

baisser sur elle les yeux, M. le curé de Lumbres s’arrêta net.

C’est alors que nous le vîmes, pendant quelques longues minutes,

immobile, au milieu de la pièce, comme une statue, et tel enfin que

je vous le dépeignais tout à l’heure._

_«Puis, faisant sur la tête de Mme Havret le signe de la croix, et

levant vers moi son regard: «Sortons!» dit-il. Hélas! mon cher et

honoré collègue, telle est la faiblesse de notre esprit saisi par

une impression trop vive que rien alors, il me semble, ne m’eût

retenu de le suivre, et que, dans l’excès de son affliction, la

mère infortunée nous laissa aller sans rien dire. De nous tous,

seule peut-être, Mlle Lambelin avait gardé son sang-froid. Il y a

certes beaucoup à reprendre dans la conduite et la religion de

cette personne, mais Dieu nous donnait par elle une leçon de bon

sens et de raison. Sans aucun doute, j’étais, pendant cette

effroyable matinée, comme un jouet entre les mains d’un malheureux

homme qu’un conseil salutaire, appuyé sur l’expérience et le

savoir, aurait pu préserver d’un affreux malheur... Dieu seul

pourrait dire si je fus l’instrument de sa colère ou de sa

miséricorde. Mais les tristes événements qui suivirent font pencher

la balance en faveur de la première hypothèse.»_

Le distingué chanoine prébendé, mort depuis, semble revivre à chaque

ligne de cette lettre véritablement unique, judicieuses et discrètes

formules, enfilées comme des marrons d’Inde, où les sots ne trouveront

rien que de banal et de bas, mais qu’enveloppe la magie d’un rêve. Seul

rêve d’une pauvre vie qui ne connut jamais que ce cas de conscience et

s’y brisa, seul doute et seul enchantement! Peu de mois avant sa mort,

l’innocente victime écrivait à l’un de ses familiers:

_«Forcé d’interrompre un travail qui était ma seule distraction, je

ne puis détourner ma pensée de certains souvenirs, et parmi ceux-là

du plus douloureux, la malheureuse et inexplicable fin de M. le

curé de Lumbres. J’y reviens sans cesse. J’y vois un de ces

événements, si rares en ce monde, qui passent la commune raison. Ma

faible santé subit le contre-coup de cette idée fixe, et j’y vois

la principale cause de mon affaiblissement progressif, et de la

perte presque totale de l’appétit._»

Ces dernières lignes réjouiront n’importe lequel de ces détrousseurs de

documents humains, que nous laissons aujourd’hui barbotants et

reniflants dans les eaux basses. Mais, à les lire, sans curiosité vile,

en laissant retentir en soi-même l’écho de cette plainte naïve, on

comprendra mieux ce qu’il y a de détresse sincère dans cet aveu

d’impuissance, écrit d’un style aussi soutenu. Le suprême effort de

certains hommes simples, nés pour un labeur paisible, et qu’une

merveilleuse rencontre a jetés au cœur des choses, dans un seul éclair

vite éteint,--lorsqu’on les voit s’appliquer, jusqu’à la dernière minute

de leur incompréhensible vie, à rappeler et ressaisir ce qui jamais ne

repasse et qui les a frappés dans le dos,--est un spectacle si tragique

et d’une amertume si profonde et si secrète qu’on ne saurait rien y

comparer que la mort d’un petit enfant. C’est en vain qu’ils retournent

pas à pas, de souvenir en souvenir, qu’ils épellent leur vie, lettre à

lettre. Le compte y est, et pourtant l’histoire n’a plus de sens. Ils

sont devenus comme étrangers à leur propre aventure; ils ne s’y

reconnaissent plus. Le tragique les a traversés de part en part, pour en

tuer un autre à côté. Comment resteraient-ils insensibles à cette

injustice du sort, à la malfaisance et à la stupidité du hasard? Leur

plus grand effort n’ira pas plus avant que le frisson de la bête

innocente et désarmée; ils subissent en mourant un destin qu’ils

n’égalent pas. Car si loin qu’un esprit vulgaire puisse atteindre, et

quand même on imaginerait qu’au travers des symboles et des apparences

il a quelquefois touché le réel, il faut qu’il n’ait point dérobé la

part des forts, et qui est moins la connaissance du réel que le

sentiment de notre impuissance à le saisir et à le retenir tout entier,

la féroce ironie du vrai.

Quel autre mieux que ce prêtre si distingué eût été capable de nous

tracer le dernier chapitre d’une telle vie, consommée dans la solitude

et le silence, à jamais scellée? Malheureusement, l’ancien curé de

Luzarnes n’a laissé que quelques lettres incomplètes dont nous avons

cité les passages essentiels. Le reste a été soigneusement détruit après

la clôture de l’enquête ordonnée par l’autorité épiscopale, et dont les

résultats furent provisoirement tenus secrets.

V

--Sortons, avait dit le curé de Lumbres.

L’autre l’avait suivi, non pas fasciné, comme il l’a cru depuis de bonne

foi, mais par simple curiosité, pour voir. L’ancien professeur

connaissait peu de choses du vieux prêtre, devenu tout à coup gardien

d’un immense troupeau sans cesse accru. Par quel prodige ce bonhomme aux

souliers crottés, toujours seul dans les chemins, et passant vite, avec

son sourire triste, avait-il rassemblé autour de son confessionnal un

véritable peuple, son peuple? Monsieur le curé de Luzarnes, nouveau venu

dans le diocèse, partageait «jusqu’à un certain point» la méfiance de

quelques-uns de ses confrères. «Je me réserve», disait-il ingénument. Et

voilà qu’aujourd’hui, par hasard (un autre mot qu’il aimait), d’un

premier pas il entrait dans la confidence de ce singulier esprit.

Ils sortirent dans le petit jardin, clos de murs, derrière la maison. Le

beau soleil filtrait sur les romaines et les laitues. Des abeilles, dans

le vent d’ouest, filaient comme des flèches. Car la brise s’était levée

avec le jour.

Tout à coup le curé de Lumbres s’arrêta et fit un pas vers son

compagnon. En pleine lumière, son vieux visage apparut, marqué de la

flétrissure de l’insomnie, aussi reconnaissable que le masque d’un

agonisant. Une minute, la pauvre bouche se détendit, trembla; puis, au

regard curieux qui l’observait, l’autre regard, vaincu, livra son

secret, se livra... Le bonhomme pleurait.

Déjà le futur chanoine s’apitoyait, dressait en l’air sa petite main

blonde.

--En vérité, mon cher confrère...

Il dit beaucoup de choses, en hâte, au hasard, comme il convient dans un

cas si grave, se raffermissant à mesure au son de sa propre voix. Il

regardait en parlant, pour être plus sûr de le convaincre, le prêtre

tout chancelant que son infaillible éloquence allait tout à l’heure

redresser. «Cette crise d’exaltation, mon pieux ami, n’est qu’une

épreuve passagère, et un avertissement de la Providence qui n’approuve

peut-être pas toujours les excès de votre zèle, ces rigueurs de

pénitence, ces jeûnes, ces veilles...»

Il allait, il allait, pressé de conclure, donnant à pleines mains son

emplâtre et ses baumes, quand une voix, d’un accent si singulier, ah!

certes une voix si singulière, si peu attendue, d’un homme qui n’avait

point écouté, qui n’écouterait plus, dont la seule plainte restituait au

néant l’éloquence déçue.

--Mon ami, mon ami, je n’en puis plus. Je suis à bout.

Une autre parole trembla sur ses lèvres, qu’il n’acheva pas. Mais le

vigilant confrère, un moment déconcerté:

--Ce désespoir..., commença-t-il.

Le curé de Lumbres posait déjà sur la sienne une main impérieuse,

fébrile.

--Écartons-nous un peu, dit-il, je vous en prie, jusque-là.

Ils s’arrêtèrent au pied d’un mur tout croulant. Quelle joyeuse vie

bourdonnait autour!

--Je suis à bout, reprit la voix lamentable. Ah! par pitié, mon ami, à

présent mon unique ami, que votre charité ne vous égare pas. Soyez dur!

Je ne suis qu’un prêtre indigne, un pauvre prêtre, une âme aride, un

aveugle, un misérable aveugle...

--Non pas... non pas..., rectifia poliment le futur chanoine, non pas

vous, mais peut-être quelques esprits téméraires qui abusant de votre

cré... de votre bonne foi... Il est si aisé de croire à tout le bien

qu’on dit de nous!

Il sourit, écartant de sa main une guêpe importune (la guêpe, et cette

bouche émerveillée, pleine de discours, deux bêtes bourdonnantes)...

Mais, péremptoire:

--Je vous écoute, dit-il.

Le curé de Lumbres glisse à ses pieds, tombe à genoux.

--Dieu me remet entre vos mains, fait-il, me donne à vous!

--Quel enfantillage! s’écrie le futur chanoine. Relevez-vous, mon ami.

Votre imagination enfle démesurément une simple impression de fatigue,

de surmenage. Oh! je ne suis qu’un homme ordinaire, mais une certaine

expérience..., conclut-il avec un sourire.

Le curé de Lumbres répond à ce sourire par un autre sourire navré.

Qu’importe! il ne veut voir en celui-là qu’un ami, avant le suprême

détour, non choisi, mais reçu, visiblement reçu de Dieu, son dernier

ami. Ah! certes, il n’espère plus retourner en arrière, retrouver la

paix, revivre. Il est déjà trop loin sur la route maudite. Il ira, il

ira, jusqu’à bout de souffle, avec ce seul compagnon.

--Hélas! s’écrie-t-il, tel j’étais au grand séminaire, tel je suis

resté, une tête dure, un cœur sec, sans aucun élan, pour tout dire: un

homme vil dont la Providence s’est servie. Le bruit fait autour de moi,

l’obstination à me poursuivre, l’amitié de tant de pécheurs, autant de

signes et d’épreuves dont je n’entendais ni le sens, ni le but. Un saint

mûrit dans le silence, et le silence m’était refusé. Tout à l’heure

encore j’aurais dû me taire... Je n’aurais pas à présent à vous faire un

aveu... (Oui... mon cœur saignait de quitter en un pareil moment cette

pauvre femme à genoux--si durement--oui, durement frappée...) Ce n’était

pas sans raison... pas sans raison... Car... Mon ami, alors que j’étais

déjà sur le seuil de la porte... une pensée... une telle pensée m’est

venue...

--Laquelle? demanda M. le curé de Luzarnes.

D’un geste involontaire, il s’est penché vers lui, jusqu’à sa bouche

d’où ne sort maintenant qu’un murmure confus... Puis il se relève,

atterré...

--Oh! mon ami... s’écrie-t-il... ô mon ami!

Il lève les bras au ciel, et les croise sur sa poitrine, laissant

retomber ses larges épaules, avec accablement. Le vieux prêtre est

toujours à genoux, tête basse. On ne voit que sa nuque grise courbée par

la honte.

--Ainsi, épelle M. le curé de Luzarnes, cette pensée vous est venue,

tout à coup, pour la première fois?

--Pour la première fois.

--Et jamais avant?...

--Mon Dieu! s’écrie le curé de Lumbres, jamais avant! Je ne suis qu’un

malheureux. Depuis des années, je ne sais plus ce que c’est qu’une

heure de paix. Comment pouvez-vous croire... Quoi! jusque sous les pieds

de Satan! Un miracle, moi!... Mon ami, en vérité, je n’ai peut-être pas

fait, dans toute ma vie, un seul acte d’amour divin, même imparfait,

même incomplet... Non! il a fallu l’affreux travail de cette dernière

nuit... Mot à mot, je ne m’appartiens plus... J’étais dans les

convulsions du désespoir... Et c’est alors... alors, comme par

dérision... que cette pensée m’est venue...

--Il fallait l’écarter, dit l’autre.

--Comprenez-moi, reprit le bonhomme, humblement... Je dis: Cette pensée

m’est venue. C’est mal dit. Non pas une pensée, mais une certitude...

(Ah! les mots me manquent; ils m’ont toujours manqué, s’écrie-t-il avec

une impatience naïve...) Je dois aller jusqu’au bout, mon bien-aimé

frère, jusqu’à ce dernier aveu... Même à genoux devant vous, plongé dans

l’angoisse, doutant même de mon salut... je crois... je dois croire...

invinciblement... que cette certitude venait de Dieu.

--Avez-vous eu--comment dirais-je?--un signe matériel...

--Quel signe? fait le curé de Lumbres, candide.

--Mais que sais-je?... Avez-vous vu ou entendu?...

--Rien... Seulement cette voix intérieure. Si un ordre m’eût été donné,

aussi net, j’aurais obéi sur-le-champ. Mais c’était moins un ordre que

la simple assurance, la certitude que cela serait... si je voulais. Dieu

m’est témoin que l’aveu que je vous fais m’arrache le cœur, je devrais

en mourir de honte... Je savais... Je sais... toujours... je suis sûr...

qu’un mot de moi eût... mon Dieu!... eût ressuscité... oui!

ressusciterait ce petit mort!

--Regardez-moi, dit le curé de Luzarnes, après un long silence, avec

autorité.

Il le relevait des deux mains. Quand il le vit debout, près de lui, les

genoux crottés, la tête basse, il l’aima...

--Regardez-moi, dit-il encore... Répondez-moi franchement. Qui vous a

retenu d’éprouver... d’éprouver votre pouvoir, à l’instant même?

--Je ne sais pas, fit le vieux prêtre... C’était une terrible chose...

Lorsque l’instrument est trop vil, Dieu le jette, après s’en être servi.

--Mais votre... conviction reste intacte?

--Oui, dit encore le curé de Lumbres.

--Et présentement, que décidez-vous?

--D’obéir, répondit cet homme étrange.

Le futur chanoine retira vivement son binocle, et le brandit.

--Je ne vous conseillerai rien que de simple, dit-il. Premièrement, vous

allez rentrer derrière moi, vous vous excuserez de votre mieux. (Votre

départ si brusque a dû paraître bien extraordinaire, peu délicat.)

Tandis que je remplirai ce devoir de politesse, vous irez--entendez-moi

bien--vous irez dans la chambre mortuaire faire vos dévotions--de votre

mieux--comme il vous plaira... Je ne voudrais laisser aucun doute dans

votre esprit, déjà si bouleversé... Je prends tout sur moi, conclut-il

après une imperceptible hésitation, mais par un geste tranchant,

décisif.

(C’est ainsi qu’il dérobait à ses propres yeux la faiblesse d’un

mouvement de curiosité à peine consciente, inavouée. Car parfois le plus

vulgaire des hommes, égaré dans une salle de jeu, est pris au rythme de

tous ces cœurs rapides, jette un louis sur le tableau, et découvre un

peu de soi-même.)

Puis, ramenant son binocle à la hauteur des yeux:

--Après quoi, mon ami, vous irez sagement prendre un peu de repos.

--J’essaierai, dit humblement le vieux prêtre.

--Cela dépend de vous. L’acte du repos, affirment les spécialistes, est

un acte volontaire. Chez beaucoup de malades, l’insomnie même n’est

qu’une des mille formes de l’aboulie. Croyez-en un homme à qui ces

questions sont familières. Une crise morale telle que celle-ci n’est

sans doute que la réaction naturelle d’un organisme surmené. Entre nous,

mon cher confrère, parlons net. Neuf fois sur dix, la paix que vous

allez chercher si loin est à votre portée; une bonne hygiène vous la

rendra. Certes, dans la bouche d’un prêtre, ces vérités sont parfois

dangereuses, ou d’un maniement délicat. Mais d’un esprit supérieur,

comme est le vôtre, je n’ai pas à craindre une de ces interprétations

excessives..., que certaines âmes scrupuleuses...

--Vous me croyez fou, dit le curé de Lumbres, avec douceur.

Il levait sur lui son regard, tout à l’heure baissé, plein d’une

tendresse mystérieuse. Puis il reprit:

--Hélas! il y a peu de temps, je l’eusse encore souhaité. A certaines

heures, voir est à soi seul une épreuve si dure, qu’on voudrait que Dieu

brisât le miroir. On le briserait, mon ami... Car il est dur de rester

debout au pied de la Croix, mais plus dur encore de la regarder

fixement... Quel spectacle, mon ami, que celui de l’innocence à

l’agonie! Mais, après tout, cette mort n’est rien..., on pourrait

peut-être la donner d’un coup, l’achever, remplir de terre la bouche

ineffable, étouffer son cri... Non! La main qui le serre est plus

savante et plus forte; le regard qui se rassasie de lui n’est pas un

regard humain. A la haine effroyable qui couve le juste expirant, tout

est donné, tout est livré. La chair divine n’est pas seulement déchirée,

elle est forcée, profanée, par un sacrilège absolu, jusque dans la

majesté de l’agonie... La dérision de Satan, mon ami! Le rire,

l’incompréhensible joie de Satan!...

... Pour un tel spectacle, dit-il après un silence, notre boue est

encore trop pure...

--Le drame du Calvaire, commença le futur chanoine...

Il n’acheva pas. Dès ce moment, ce prêtre cartésien cessa de voir clair

en lui. L’éminent philosophe, dont les discours révélèrent jadis à tant

de belles curieuses un autre univers sensible, et qui, par un dosage

savant de mathématique et d’esprit, fit du problème de l’être un

divertissement d’honnêtes gens--s’il eût un jour entendu parler l’un de

ses singuliers animaux, tout en ressorts, leviers et pignons--ne se

serait pas trouvé plus accablé que le prêtre malheureux, jusqu’alors si

ferme, et qui, subitement tiré hors de lui-même, ne se reconnaît plus.

Le curé de Lumbres pose sur le front du futur chanoine un doigt aigu.

--Malheureux sommes-nous, dit-il d’une voix rauque et lente, malheureux

sommes-nous qui n’avons ici qu’un peu de cervelle, et l’orgueil de

Satan! Qu’ai-je à faire de votre prudence? A présent mon sort est fixé.

Quelle paix j’ai cherchée, quel silence? Il n’y a pas de paix ici-bas,

vous dis-je, aucune paix, et dans un seul instant de vrai silence ce

monde pourri se dissiperait comme une fumée, comme une odeur. J’ai prié

Notre-Seigneur de m’ouvrir les yeux; j’ai voulu voir sa Croix; je l’ai

vue; vous ne savez pas ce que c’est... Le drame du Calvaire,

dites-vous... Mais il vous crève les yeux, il n’y a rien d’autre...

Tenez! moi qui vous parle, Sabiroux, j’ai entendu--oui--jusque dans la

chaire de la cathédrale... des choses... je ne peux pas dire... Ils

parlent de la mort de Dieu comme d’un vieux conte... Ils

l’embellissent... ils en rajoutent. Où vont-ils chercher tout ça? Le

drame du Calvaire! Prenez bien garde, Sabiroux...

--Mon cher ami... mon cher ami, bégayait l’autre à bout de forces... une

telle exaltation... une telle violence... si éloignée de votre

caractère...

Et, certes, la parole elle-même l’effrayait moins que cette voix devenue

si dure. Mais le pis, c’était son propre nom, les trois syllabes en

plein vent, jetées comme un ordre: Sabiroux... Sabiroux...

--Prenez bien garde, Sabiroux, que le monde n’est pas une mécanique bien

montée. Entre Satan et Lui, Dieu nous jette, comme son dernier rempart.

C’est à travers nous que depuis des siècles et des siècles la même haine

cherche à l’atteindre, c’est dans la pauvre chair humaine que

l’ineffable meurtre est consommé. Ah! Ah! si haut, si loin que nous

enlèvent la prière et l’amour, nous l’emportons avec nous, attaché à nos

flancs, l’affreux compagnon, tout éclatant d’un rire immense! Prions

ensemble, Sabiroux, pour que l’épreuve soit courte et la misérable foule

humaine épargnée... Misérable foule!...

Sa voix se brise dans sa gorge, et il couvre ses yeux de ses mains

frémissantes. Tout autour, le clair petit jardin siffle et chante. Mais

ils ne l’entendaient plus.

Misérable foule! répète-t-il tout bas. Au souvenir de ceux qu’il avait

tant aimés, sa bouche trembla, une espèce de sourire monta lentement sur

sa face et s’y répandit avec une majesté si douce que Sabiroux craignit

de le voir tomber là, devant lui, mort. Il l’appela deux fois,

timidement. Alors, comme un homme qui s’éveille:

--Je devais parler ainsi. Cela va mieux. Je crois qu’il m’étais permis,

Sabiroux, de rectifier un peu votre jugement sur moi. Il me serait

pénible de vous laisser croire que j’aie jamais été favorisé de... de

visions... d’apparitions... enfin de tentations peu communes. Cela

n’était pas fait pour moi. Non! Ce que j’ai vu, mon ami, je l’ai vu dans

ma petite sacristie, assis sur ma chaise de paille, aussi clairement que

je vous vois. Voyez-vous, on ne sait pas ce que c’est qu’un pécheur.

Qu’est-ce qu’une voix dans le noir d’un confessionnal, qui ronronne, se

hâte, se hâte, et ne se pose que sur les premières syllabes au _mea

culpa?_ Bon pour les enfants, ça, pauvres petits! Mais il faut voir, il

faut voir les visages où tout se peint, et les regards. Des yeux

d’homme, Sabiroux! On a toujours à dire là-dessus. Certes! j’ai assisté

bien des mourants; ce n’est rien; ils n’effraient plus. Dieu les

recouvre. Mais les misérables que j’ai vus devant moi--et qui discutent,

sourient, se débattent, mentent, mentent, mentent--jusqu’à ce qu’une

dernière angoisse les jette à nos pieds comme des sacs vides! Cela fait

encore figure dans le monde, allez! Ça piaffe devant les filles. Ça

blasphème agréablement... Ah! longtemps, je n’ai pas compris; je ne

voyais que des égarés, que Dieu ramasse en passant. Mais il y a quelque

chose entre Dieu et l’homme, et non pas un personnage secondaire... Il y

a... il y a cet être obscur, incomparablement subtil et têtu, à qui rien

ne saurait être comparé, sinon l’atroce ironie, un cruel rire. A

celui-là Dieu s’est livré pour un temps. C’est en nous qu’Il est saisi,

dévoré. C’est de nous qu’Il est arraché. Depuis des siècles le peuple

humain est mis sous le pressoir, notre sang exprimé à flots afin que la

plus petite parcelle de la chair divine soit de l’affreux bourreau

l’assouvissement et la risée... Oh! notre ignorance est profonde! Pour

un prêtre érudit, courtois, politique, qu’est-ce que le diable, je vous

demande? A peine ose-t-on le nommer sans rire. Ils le sifflent comme un

chien. Mais quoi! pensent-ils l’avoir rendu familier? Allez! Allez!

c’est qu’ils ont lu trop de livres, et n’ont pas assez confessé. On ne

veut que plaire. On ne plaît qu’aux sots, qu’on rassure. Nous ne sommes

pas des endormeurs, Sabiroux! Nous sommes au premier rang d’une lutte à

mort et nos petits derrière nous. Des prêtres! Mais ils ne l’entendent

donc pas, le cri de la misère universelle! Ils ne confessent donc que

leurs bedeaux! Ils n’ont donc jamais tenu devant eux, face à face, un

visage bouleversé? Ils n’ont donc jamais vu se lever un de ces regards

inoubliables, déjà pleins de la haine de Dieu, auxquels on n’a plus rien

à donner, rien! L’avare rongé par son cancer, le luxurieux comme un

cadavre, l’ambitieux plein d’un seul rêve, l’envieux qui toujours

veille. Hé quoi! quel prêtre n’a jamais pleuré d’impuissance devant le

mystère de la souffrance humaine, d’un Dieu outragé dans l’homme, son

refuge!... Ils ne veulent pas voir! Ils ne veulent pas voir!

* * * * *

A mesure que l’âpre voix s’élevait dans le vent et le soleil, le

vigoureux petit jardin la défiait de toute sa forte vie. La brise de

mai, roulant au ciel ses nuages gris, bloquait parfois au-dessous de

l’horizon leur immense troupeau. C’est alors qu’un jet de lumière

éblouissante, pareil à l’éclair d’un sabre, rasant toute la plaine

assombrie, venait éclater dans la haie splendide.

«Je me sentais, écrivait plus tard l’abbé Sabiroux, comme sur une cime

isolée, exposé sans défense aux coups d’un invisible ennemi... Et lui,

redevenu silencieux, fixait le même point dans l’espace. Il avait l’air

d’attendre un signe, qui ne vint pas.»

Sous le soleil de Satan · 第 19 / 32 题