M. le curé de Luzarnes est un homme simple. Il vit de peu; d’un petit
nombre de sentiments simples, que sa prudence n’exprime pas. Il est
jeune encore, passé cinquante ans, et il le sera toujours; il n’a pas
d’âge. Sa conscience est nette comme le feuillet d’un grand livre, sans
ratures et sans pâté. Son passé n’est pas vide; il y retrouve quelques
joies, il les compte, il s’étonne qu’elles soient si bien mortes, en si
bel ordre, à leur place, alignées comme des chiffres. Étaient-elles des
joies vraiment? Ont-elles jamais respiré? Ont-elles jamais battu?...
C’est un bon prêtre, assidu, ponctuel, qui n’aime pas qu’on trouble sa
vie, fidèle à sa classe, à son temps, aux idées de son temps, prenant
ceci, laissant cela, tirant de toutes choses un petit profit, né
fonctionnaire et moraliste, et qui prédit l’extinction du
paupérisme--comme ils disent--par la disparition de l’alcool et des
maladies vénériennes, bref l’avènement d’une jeunesse saine et sportive,
en maillots de laine, à la conquête du royaume de Dieu.
«Notre saint de Lumbres,» dit-il parfois avec un fin sourire. Mais, dans
le feu de la discussion, il dit aussi: «Votre Saint!» d’une autre voix.
Car, s’il reproche volontiers au gouvernement diocésain son formalisme
et son scrupule, il n’en déplore pas moins le désordre causé dans une
juridiction paisible par un de ces hommes miraculeux qui bouleversent
tous les calculs. «Monseigneur ne montrera jamais, en telle matière,
trop de prudence et de discernement», conclut-il, prudent comme un
chanoine, et déjà hérissé de textes... Seigneur! Un saint ne va pas sans
beaucoup de dégâts, mais on doit faire la part du feu.
Chaque tour de roue rapproche le curé de Lumbres de ce censeur
impitoyable. Au travers du brouillard, il voit déjà ses yeux gris, si
vifs, narquois, jamais en repos, où danse une petite flamme, toute
grêle. A six kilomètres de sa pauvre paroisse, au chevet d’un enfant
riche à l’agonie, amené là comme un thaumaturge, quelle ridicule
affaire! Quel scandale! Il reçoit par avance, en pleine poitrine, la
phrase de bienvenue, pleine de malice... Que lui veut-on! Espèrent-ils
un miracle de cette vieille main fripée qui tremble à chaque cahot, sur
le drap de sa soutane, gris d’usure?...
Il regarde cette main paysanne, jamais nette, avec un effroi d’écolier.
Ah! qu’est-il, au milieu d’eux tous, qu’un paysan pauvre et têtu, fidèle
au labeur quotidien pas à pas dans le grand champ vide? Chaque jour lui
présente une nouvelle tâche, comme un coin de terre à retourner, où
enfoncer ses gros souliers. Il va, il va, sans tourner la tête, jetant à
droite et à gauche une parole sans art, et bénissant du signe de la
croix, infatigable. (Ainsi, dans le brouillard d’automne, les ancêtres
jetaient l’orge et le blé.) Pourquoi viennent-ils de si loin, hommes et
femmes, qui ne savent que son nom, et des récits légendaires? A lui,
plutôt qu’à d’autres, si bien parlants, curés de villes ou de gros
villages, et qui connaissent leur monde? Bien des fois, à la chute du
jour, oppressé de fatigue, il a retourné cette idée dans sa tête,
jusqu’à l’obsession. Et puis, fermant les yeux, il finissait par
s’endormir dans la pensée des incompréhensibles dons de Dieu, et de
l’étrangeté de ses voies... Mais aujourd’hui! D’où vient que le
sentiment de son impuissance à faire le bien l’humilie sans lui rendre
la paix? Est-elle donc si rude à ses lèvres, la parole du renoncement
fidèle? O l’étrange détour du cœur! Tantôt il rêvait d’échapper aux
hommes, au monde, à l’universel péché; le souvenir de son grand effort
inutile, de la majesté de sa vie, de son extraordinaire solitude allait
jeter sur sa mort une dernière joie, pleine d’amertume--et voilà qu’il
doute à présent de cet effort même, et que Satan le tire plus bas...
L’homme de sacrifice, lui? La victime désignée, marquée?... Non pas!
Mais un maniaque ignorant exalté par le jeûne et l’oraison, un saint
villageois, fait pour l’émerveillement des oisifs et des blasés...
«C’est ainsi, c’est ainsi!...» murmurait-il entre ses lèvres, à chaque
cahot, les yeux vagues... Cependant la haie filait à droite et à gauche;
la carriole courait comme un rêve, mais la terrible angoisse courait
devant, et l’attendait à chaque borne.
Car cet homme étrange, où tant d’autres se déposèrent comme un fardeau,
eut le génie de la consolation et ne fut jamais consolé. On sait qu’il
s’en ouvrit parfois, aux rares moments où il se déchargeait de sa peine,
et pleurait dans les bras du P. Battelier, invoquant la pitié divine,
avec des plaintes naïves, dans un langage d’enfant. Au fond du pauvre
confessionnal de Lumbres, qui sent les ténèbres et la moisissure, ses
fils à genoux n’entendaient que la voix souveraine, au-dessus de
l’éloquence, qui crevait les cœurs les plus durs, impérieuse, suppliante
et, dans sa douceur même, inflexible. De l’ombre sacrée où remuaient les
lèvres invisibles, la parole de paix allait s’élargissant jusqu’au ciel
et traînait le pécheur hors de soi, délié, libre. Parole simple, reçue
dans le cœur, claire, nerveuse, elliptique à travers l’essentiel, puis
pressante, irrésistible, faite pour exprimer tout le sens d’un
commandement surhumain, où ceux qui l’aimaient mieux reconnurent plus
d’une fois l’accent et comme l’écho de la plus violente des âmes. Hélas!
tandis qu’il se prodiguait ainsi au dehors, le dispensateur de la paix
ne trouvait en lui-même que désordre, cohue, la galopade des images
emportées, un sabbat plein de grimaces et de cris... Suivi d’un affreux
silence.
Plusieurs ne comprirent jamais par quel miracle le même que des milliers
d’hommes choisirent pour arbitre aux plus redoutables conflits du
devoir, se montre toujours, dans sa propre querelle, inégal, presque
timide. «On s’amuse de moi, disait-il, on se sert de moi comme d’un
jouet.» C’est ainsi qu’il donnait à pleines mains cette paix dont il
était vide.