--Oh! mon petit Charles, prenez garde, voilà l'affreuse Rampillon qui

m'a vue, cachez-moi, rappelez-moi donc ce qui lui est arrivé, je

confonds, elle a marié sa fille ou son amant, je ne sais plus;

peut-être les deux... et ensemble!... Ah! non, je me rappelle, elle a

été répudiée par son prince... ayez l'air de me parler, pour que

cette Bérénice ne vienne pas m'inviter à dîner. Du reste, je me

sauve. Écoutez, mon petit Charles, pour une fois que je vous vois, vous

ne voulez pas vous laisser enlever et que je vous emmène chez la

princesse de Parme qui serait tellement contente, et Basin aussi qui

doit m'y rejoindre. Si on n'avait pas de vos nouvelles par Mémé...

Pensez que je ne vous vois plus jamais!

Swann refusa, ayant prévenu M. de Charlus qu'en quittant de chez Mme de

Saint-Euverte, il rentrerait directement chez lui, il ne se souciait pas

en allant chez la princesse de Parme de risquer de manquer un mot qu'il

avait tout le temps espéré se voir remettre par un domestique pendant

la soirée, et que peut-être il allait trouver chez son concierge. "Ce

pauvre Swann, dit ce soir-là Mme des Laumes à son mari, il est

toujours gentil, mais il a l'air bien malheureux. Vous le verrez, car il

a promis de venir dîner un de ces jours. Je trouve ridicule au fond

qu'un homme de son intelligence souffre pour une personne de ce genre et

qui n'est même pas intéressante, car on la dit idiote", ajouta-t-elle

avec la sagesse des gens non amoureux, qui trouvent qu'un homme d'esprit

ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la

peine; c'est à peu près comme s'étonner qu'on daigne souffrir du

choléra parle fait d'un être aussi petit que le bacille virgule.

Swann voulait partir, mais au moment où il allait enfin s'échapper, le

général de Froberville lui demanda à connaître Mme de Cambremer et

il fut obligé de rentrer avec lui dans le salon pour la chercher.

--Dites donc, Swann, j'aimerais mieux être le mari de cette femme-là

que d'être massacré par les sauvages, qu'en dites-vous?

Ces mots "massacré par les sauvages" percèrent douloureusement le

cœur de Swann; aussitôt il éprouva le besoin de continuer la

conversation avec le général:

--Ah! lui dit-il, il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette

façon... Ainsi vous savez... ce navigateur dont Dumont d'Urville ramena

les cendres, La Pérouse... (et Swann était déjà heureux comme s'il

avait parlé d'Odette). C'est un beau caractère et qui m'intéresse

beaucoup que celui de La Pérouse, ajouta-t-il d'un air mélancolique.

--Ah! parfaitement, La Pérouse, dit le général. C'est un nom

connu. Il a sa rue.

--Vous connaissez quelqu'un rue La Pérouse? demanda Swann d'un

air agité.

--Je ne connais que Mme de Chanlivault, la sœur de ce bravé

Chaussepierre. Elle nous a donné une jolie soirée de comédie l'autre

jour. C'est un salon qui sera un jour très élégant, vous verrez!

--Ah! elle demeure rue La Pérouse. C'est sympathique, c'est

une si jolie rue, si triste.

--Mais non, c'est que vous n'y êtes pas allé depuis quelque

temps; ce n'est plus triste, cela commence à se construire, tout ce

quartier-là.

Quand enfin Swann présenta M. de Froberville à la jeune Mme de

Cambremer, comme c'était la première fois qu'elle entendait le nom du

général, elle esquissa le sourire de joie et de surprise qu'elle

aurait eu si on n'en avait jamais prononcé devant elle d'autre que

celui-là, car ne connaissant pas les amis de sa nouvelle famille, à

chaque personne qu'on lui amenait, elle croyait que c'était l'un d'eux,

et pensant qu'elle faisait preuve de tact en ayant l'air d'en avoir tant

entendu parler depuis qu'elle était mariée, elle tendait la main d'un

air hésitant destiné à prouver la réserve apprise qu'elle avait à

vaincre et la sympathie spontanée qui réussissait à en triompher.

Aussi ses beaux-parents, qu'elle croyait encore les gens les plus

brillants de France, déclaraient-ils qu'elle était un ange; d'autant

plus qu'ils préféraient paraître, en la faisant épouser à leur

fils, avoir cédé à l'attrait plutôt de ses qualités que de sa

grande fortune.

--On voit que vous êtes musicienne dans l'âme, madame, lui dit

le général, en faisant inconsciemment allusion à l'incident de

la bobèche.

Mais le concert recommença et Swann comprit qu'il ne pourrait pas s'en

aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. Il souffrait de

rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules

le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour,

incapables, s'ils l'avaient connu, de s'y intéresser et de faire autre

chose que d'en sourire comme d'un enfantillage ou de le déplorer comme

une folie, ils le lui faisaient apparaître sous l'aspect d'un état

subjectif qui n'existait que pour lui, dont rien d'extérieur ne lui

affirmait la réalité; il souffrait surtout, et au point que même le

son des instruments lui donnait envie de crier, de prolonger son exil

dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais, où personne, où rien ne

la connaissait, d'où elle était entièrement absente.

Mais tout à coup ce fut comme si elle était entrée, et cette

apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il dut porter la

main à son cœur. C'est que le violon était monté à des notes hautes

où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait

sans qu'il cessât de les tenir, dans l'exaltation où il était

d'apercevoir déjà l'objet de son attente qui s'approchait, et avec un

effort désespéré pour tâcher de durer jusqu'à son arrivée, de

l'accueillir avant d'expirer, de lui maintenir encore un moment de

toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu'il pût passer,

comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que

Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire: "C'est la petite

phrase de la sonate de Vinteuil, n'écoutons pas!" tous ses souvenirs du

temps où Odette était éprise de lui, et qu'il avait réussi jusqu'à

ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être,

trompés par ce brusque rayon du temps d'amour qu'ils crurent revenu,

s'étaient réveillés et, à tire-d'aile, étaient remontés lui

chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les

refrains oubliés du bonheur.

Au lieu des expressions abstraites "temps où j'étais heureux", "temps

où j'étais aimé", qu'il avait souvent prononcées jusque-là et sans

trop souffrir, car son intelligence n'y avait enfermé du passé que de

prétendus extraits qui n'en conservaient rien, il retrouva tout ce qui

de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile

essence; il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème

qu'elle lui avait jeté dans sa voiture, qu'il avait gardé contre ses

lèvres--l'adresse en relief de la "Maison Dorée" sur la lettre où il

avait lu: "Ma main tremble si fort en vous écrivant"--le rapprochement

de ses sourcils quand elle lui avait dit d'un air suppliant: "Ce n'est

pas dans trop longtemps que vous me ferez signe?" il sentit l'odeur du

fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa "brosse" pendant que

Lorédan allait chercher la petite ouvrière, les pluies d'orage qui

tombèrent si souvent ce printemps-là, le retour glacial dans sa

victoria, au clair de lune, toutes les mailles d'habitudes mentales,

d'impressions saisonnières, de réactions cutanées, qui avaient

étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son

corps se trouvait repris. À ce moment-là, il satisfaisait une

curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent

par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir là, qu'il ne serait

pas obligé d'en apprendre les douleurs; comme maintenant le charme

d'Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui

le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas

savoir à tous moments ce qu'elle avait fait, de ne pas la posséder

partout et toujours! Hélas, il se rappela l'accent dont elle s'était

écriée: "Mais je pourrai toujours vous voir, je suis toujours libre!"

elle qui ne l'était plus jamais! l'intérêt, la curiosité qu'elle

avait eus pour sa vie à lui, le désir passionné qu'il lui fît la

faveur--redoutée au contraire par lui en ce temps-là comme une cause

d'ennuyeux dérangements--de l'y laisser pénétrer; comme elle avait

été obligée de le prier pour qu'il se laissât mener chez les

Verdurin; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par mois,

comme il avait fallu, avant qu'il se laissât fléchir, qu'elle lui

répétât le délice que serait cette habitude de se voir tous les

jours dont elle rêvait alors qu'elle ne lui semblait à lui qu'un

fastidieux tracas, puis qu'elle avait prise en dégoût et

définitivement rompue, pendant qu'elle était devenue pour lui un si

invincible et si douloureux besoin! Il ne savait pas dire si vrai quand,

à la troisième fois qu'il l'avait vue, comme elle lui répétait:

"Mais pourquoi ne me laissez-vous pas venir plus souvent", il lui avait

dit en riant, avec galanterie: "Par peur de souffrir." Maintenant,

hélas! il arrivait encore parfois qu'elle lui écrivit d'un restaurant

ou d'un hôtel sur du papier qui en portait le nom imprimé; mais

c'était comme des lettres de feu qui le brûlaient. "C'est écrit de

l'hôtel Vouillemont? Qu'y peut-elle être allée faire! avec qui? que

s'y est-il passé?" Il se rappela les becs de gaz qu'on éteignait

boulevard des Italiens, quand il l'avait rencontrée contre tout espoir

parmi les ombres errantes, dans cette nuit qui lui avait semblé presque

surnaturelle et qui en effet--nuit d'un temps où il n'avait même pas

à se demander s'il ne la contrarierait pas en la cherchant, en la

retrouvant, tant il était sûr qu'elle n'avait pas de plus grande joie

que de le voir et de rentrer avec lui--appartenait bien à un monde

mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s'en sont

refermées. Et Swann aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu,

un malheureux qui lui fit pitié parce qu'il ne le reconnut pas tout de

suite, si bien qu'il dut baisser les yeux pour qu'on ne vît pas qu'ils

étaient pleins de larmes. C'était lui-même.

Quand il l'eut compris, sa pitié cessa, mais il fut jaloux de l'autre

lui-même qu'elle avait aimé, il fut jaloux de ceux dont il s'était

dit souvent sans trop souffrir, "elle les aime peut-être", maintenant

qu'il avait échangé l'idée vague d'aimer, dans laquelle il n'y a pas

d'amour, contre les pétales du chrysanthème et l'"en-tête" de la

Maison d'Or qui, eux, en étaient pleins. Puis sa souffrance devenant

trop vive, il passa sa main sur son front, laissa retomber son monocle,

en essuya le verre. Et sans doute s'il s'était vu à ce moment-là, il

eût ajouté à la collection de ceux qu'il avait distingués le monocle

qu'il déplaçait comme une pensée importune et sur la face embuée

duquel, avec un mouchoir, il cherchait à effacer des soucis.

Il y a dans le violon--si, ne voyant pas l'instrument, on ne peut pas

rapporter ce qu'on entend à son image, laquelle modifie la

sonorité--des accents qui lui sont si communs avec certaines voix de

contralto, qu'on a l'illusion qu'une chanteuse s'est ajoutée au

concert. On lève les yeux, on ne voit que les étuis, précieux comme

des boîtes chinoises, mais, par moments, on est encore trompé par

l'appel décevant de la sirène; parfois aussi on croit entendre un

génie captif qui se débat au fond de la docte boîte, ensorcelée et

frémissante, comme un diable dans un bénitier; parfois enfin, c'est

dans l'air comme un être surnaturel et pur qui passe en déroulant son

message invisible.

Comme si les instrumentistes beaucoup moins jouaient la petite phrase

qu'ils n'exécutaient les rites exigés d'elle pour qu'elle apparut, et

procédaient aux incantations nécessaires pour obtenir et prolonger

quelques instants le prodige de son évocation, Swann, qui ne pouvait

pas plus la voir que si elle avait appartenu à un monde ultra-violet,

et qui goûtait comme le rafraîchissement d'une métamorphose dans la

cécité momentanée dont il était frappé en approchant d'elle, Swann

la sentait présente, comme une déesse protectrice et confidente de son

amour, et qui pour pouvoir arriver jusqu'à lui devant la foule et

l'emmener à l'écart pour lui parler, avait revêtu le déguisement de

cette apparence sonore. Et tandis qu'elle passait, légère, apaisante

et murmurée comme un parfum, lui disant ce qu'elle avait à lui dire et

dont il scrutait tous les mots, regrettant de les voir s'envoler si

vite, il faisait involontairement avec ses lèvres le mouvement de

baiser au passage le corps harmonieux et fuyant. Il ne se sentait plus

exilé et seul puisque elle, qui s'adressait à lui, lui parlait à

mi-voix d'Odette. Car il n'avait plus comme autrefois l'impression

qu'Odette et lui n'étaient pas connus de la petite phrase. C'est que si

souvent elle avait été témoin de leurs joies! Il est vrai que souvent

aussi elle l'avait averti de leur fragilité. Et même, alors que dans

ce temps-là il devinait de la souffrance dans son sourire, dans son

intonation limpide et désenchantée, aujourd'hui il y trouvait plutôt

la grâce d'une résignation presque gaie. De ces chagrins dont elle lui

parlait autrefois et qu'il la voyait, sans qu'il fût atteint par eux,

entraîner en souriant dans son cours sinueux et rapide, de ces chagrins

qui maintenant étaient devenus les siens sans qu'il eût l'espérance

d'en être jamais délivré, elle semblait lui dire comme jadis de son

bonheur: "Qu'est-ce cela? tout cela n'est rien." Et la pensée de Swann

se porta pour la première fois dans un élan de pitié et de tendresse

vers ce Vinteuil, vers ce frère inconnu et sublime qui lui aussi avait

dû tant souffrir; qu'avait pu être sa vie? au fond de quelles douleurs

avait-il puisé cette force de Dieu, cette puissance illimitée de

créer? Quand c'était la petite phrase qui lui parlait de la vanité de

ses souffrances, Swann trouvait de la douceur à cette même sagesse qui

tout à l'heure pourtant lui avait paru intolérable, quand il croyait

la lire dans les visages des indifférents qui considéraient son amour

comme une divagation sans importance. C'est que la petite phrase au

contraire, quelque opinion qu'elle pût avoir sur la brève durée de

ces états de l'âme, y voyait quelque chose, non pas comme faisaient

tous ces gens, de moins sérieux que la vie positive, mais au contraire

de si supérieur à elle que seul il valait la peine d'être exprimé.

Ces charmes d'une tristesse intime, c'étaient eux qu'elle essayait

d'imiter, de recréer, et jusqu'à leur essence qui est pourtant d'être

incommunicables et de sembler frivoles à tout autre qu'à celui qui les

éprouve, la petite phrase l'avait captée, rendue visible. Si bien

qu'elle faisait confesser leur prix et goûter leur douceur divine, par

tous ces mêmes assistants--si seulement ils étaient un peu

musiciens--qui ensuite les méconnaîtraient dans la vie, en chaque

amour particulier qu'ils verraient naître près d'eux. Sans doute la

forme sous laquelle elle les avait codifiés ne pouvait pas se résoudre

en raisonnements. Mais depuis plus d'une année que, lui révélant à

lui-même bien des richesses de son âme, l'amour de la musique était

pour quelque temps au moins né en lui, Swann tenait les motifs musicaux

pour de véritables idées, d'un autre monde, d'un autre ordre, idées

voilées de ténèbres, inconnues, impénétrables à l'intelligence,

mais qui n'en sont pas moins parfaitement distinctes les unes des

autres, inégales entre elles de valeur et de signification. Quand

après la soirée Verdurin, se faisant rejouer la petite phrase, il

avait cherché à démêler comment à la façon d'un parfum, d'une

caresse, elle le circonvenait, elle l'enveloppait, il s'était rendu

compte que c'était au faible écart entre les cinq notes qui la

composaient et au rappel constant de deux d'entre elles qu'était due

cette impression de douceur rétractée et frileuse; mais en réalité

il savait qu'il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même mais sur

de simples valeurs, substituées pour la commodité de son intelligence

à la mystérieuse entité qu'il avait perçue, avant de connaître les

Verdurin, à cette soirée où il avait entendu pour la première fois

la sonate. Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le

plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert

au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un

clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où

seulement çà et là, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées,

quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de

courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des

autres qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par

quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en

nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer

quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit

impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du

vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En

sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface

obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle

donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient

entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de

l'intelligence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour

et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle

était particulière, qu'il le savait pour la "Princesse de Clèves", ou

pour "René", quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand

il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son

esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent,

comme les notions de la lumière, du son, du relief, de la volupté

physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare

notre domaine intérieur. Peut-être les perdrons-nous, peut-être

s'effaceront-elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous

vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que

nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons par

exemple douter de la lumière de la lampe qu'on allume devant les objets

métamorphosés de notre chambre d'où s'est échappé jusqu'au souvenir

de l'obscurité. Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème

de _Tristan_ par exemple, qui nous représente aussi une certaine

acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris

quelque chose d'humain qui était assez touchant. Son sort était lié

à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des

ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être

est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant,

mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces

notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous

périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront

notre chance. Et la mort avec clics a quelque chose de moins amer, de

moins inglorieux, peut-être de moins probable.

Swann n'avait donc pas tort de croire que la phrase de la sonate

existât réellement. Certes, humaine à ce point de vue, elle

appartenait pourtant à un ordre de créatures surnaturelles et que nous

n'avons jamais vues, mais que malgré cela nous reconnaissons avec

ravissement quand quelque explorateur de l'invisible arrive à en capter

une, à l'amener, du monde divin où il a accès, briller quelques

instants au-dessus du nôtre. C'est ce que Vinteuil avait fait pour la

petite phrase. Swann sentait que le compositeur s'était contenté, avec

ses instruments de musique, de la dévoiler, de la rendre visible, d'en

suivre et d'en respecter le dessin d'une main si tendre, si prudente, si

délicate et si sûre que le son s'altérait à tout moment, s'estompant

pour indiquer une ombre, revivifié quand il lui fallait suivre à la

piste un plus hardi contour. Et une preuve que Swann ne se trompait pas

quand il croyait à l'existence réelle de cette phrase, c'est que tout

amateur un peu fin se fût tout de suite aperçu de l'imposture, si

Vinteuil ayant eu moins de puissance pour en voir et en rendre les

formes, avait cherché à dissimuler, en ajoutant çà et là des traits

de son cru, les lacunes de sa vision ou les défaillances de sa main.

Un amour de Swann · 第 15 / 18 段