Vivant dans une famille provinciale qui avait peu de relations, n'allant

guère au bal, elle s'était grisée dans la solitude de son manoir, à

ralentir, à précipiter la danse de tous ces couples imaginaires, à

les égrener comme des fleurs, à quitter un moment le bal pour entendre

le vent souffler dans les sapins, au bord du lac, et à y voir tout d'un

coup s'avancer, plus différent de tout ce qu'on a jamais rêvé que ne

sont les amants de la terre, un mince jeune homme à la voix un peu

chantante, étrangère et fausse, en gants blancs. Mais aujourd'hui la

beauté démodée de cette musique semblait défraîchie. Privée depuis

quelques années de l'estime des connaisseurs, elle avait perdu son

honneur et son charme et ceux mêmes dont Je goût est mauvais n'y

trouvaient plus qu'un plaisir inavoué et médiocre. Mme de Cambremer

jeta un regard furtif derrière elle. Elle savait que sa jeune bru

(pleine de respect pour sa nouvelle famille, sauf en ce qui touchait les

choses de l'esprit sur lesquelles, sachant jusqu'à l'harmonie et

jusqu'au grec, elle avait des lumières spéciales) méprisait Chopin et

souffrait quand elle en entendait jouer. Mais loin de la surveillance de

cette wagnérienne qui était plus loin avec un groupe de personnes de

son âge, Mme de Cambremer se laissait aller à des impressions

délicieuses. La princesse des Laumes les éprouvait aussi. Sans être

par nature douée pour la musique, elle avait reçu il y a quinze ans

les leçons qu'un professeur de piano du faubourg Saint-Germain, femme

de génie qui avait été à la fin de sa vie réduite à la misère,

avait recommencé, à l'âge de soixante-dix ans, à donner aux filles

et aux petites-filles de ses anciennes élèves. Elle était morte

aujourd'hui. Mais sa méthode, son beau son, renaissaient parfois sous

les doigts de ses élèves, même de celles qui étaient devenues pour

le reste des personnes médiocres, axaient abandonné la musique et

n'ouvraient presque plus jamais un piano. Aussi Mme des Laumes put-elle

secouer la tête, en pleine connaissance de cause, avec une

appréciation juste de la façon dont le pianiste jouait ce prélude

qu'elle savait par cœur. La fin de la phrase commencée chanta

d'elle-même sur ses lèvres. Et elle murmura "c'est toujours

_ch_armant", avec un double _ch_ au commencement du mot qui était

une marque de délicatesse et dont elle sentait ses lèvres si

romanesquement froissées comme une belle fleur, qu'elle harmonisa

instinctivement son regard avec elles en lui donnant à ce moment-là

une sorte de sentimentalité et de vague. Cependant Mme de Gallardon

était en train de se dire qu'il était fâcheux qu'elle n'eût que bien

rarement l'occasion de rencontrer la princesse des Laumes, car elle

souhaitait lui donner une leçon en ne répondant pas à son salut. Elle

ne savait pas que sa cousine fût là. Un mouvement de tête de Mme de

Franquetot la lui découvrit. Aussitôt elle se précipita vers elle en

dérangeant tout le monde; mais désireuse de garder un air hautain et

glacial qui rappelât à tous qu'elle ne désirait pas avoir de

relations avec une personne chez qui on pouvait se trouver nez à nez

avec la princesse Mathilde, et au-devant de qui elle n'avait pas à

aller car elle n'était pas "sa contemporaine", elle voulut pourtant

compenser cet air de hauteur et de réserve par quelque propos

qui justifiât sa démarche et forçât la princesse à engager la

conversation; aussi une fois arrivée près de sa cousine, Mme de

Gallardon, avec un visage dur, une main tendue comme une carte forcée,

lui dit: "Comment va ton mari?" de la même voix soucieuse que si le

prince avait été gravement malade. La princesse éclatant d'un rire

qui lui était particulier et qui était destiné à la fois à montrer

aux autres qu'elle se moquait de quelqu'un et aussi à se faire

paraître plus jolie en concentrant les traits de son visage autour de

sa bouche animée et de son regard brillant, lui répondit:

--Mais le mieux du monde!

Et elle rit encore. Cependant tout en redressant sa taille et

refroidissant sa mine, inquiète encore pourtant de l'état du prince,

Mme de Gallardon dit à sa cousine:

--Oriane (ici Mme des Laumes regarda d'un air étonné et rieur un tiers

invisible vis-à-vis duquel elle semblait tenir à attester qu'elle

n'avait jamais autorisé Mme de Gallardon à l'appeler par son prénom),

je tiendrais beaucoup à ce que tu viennes un moment demain soir chez

moi entendre un quintette avec clarinette de Mozart. Je voudrais avoir

ton appréciation.

Elle semblait non pas adresser une invitation, mais demander un service,

et avoir besoin de l'avis de la princesse sur le quintette de Mozart,

comme si ç'avait été un plat de la composition d'une nouvelle

cuisinière sur les talents de laquelle il lui eût été précieux de

recueillir l'opinion d'un gourmet.

--Mais je connais ce quintette, je peux te dire tout de suite...

que je l'aime!

--Tu sais, mon mari n'est pas bien, son foie..., cela lui ferait grand

plaisir de te voir, reprit Mme de Gallardon, faisant maintenant à la

princesse une obligation de charité de paraître à sa soirée.

La princesse n'aimait pas à dire aux gens qu'elle ne voulait pas aller

chez eux. Tous les jours elle écrivait son regret d'avoir été

privée--par une visite inopinée de sa belle-mère, par une invitation

de son beau-frère, par l'Opéra, par une partie de campagne--d'une

soirée à laquelle elle n'aurait jamais songé à se rendre. Elle

donnait ainsi à beaucoup de gens la joie de croire qu'elle était de

leurs relations, qu'elle eut été volontiers chez eux, qu'elle n'avait

été empêchée de le faire que par les contretemps princiers qu'ils

étaient flattés de voir entrer en concurrence avec leur soirée.

Puis faisant partie de cette spirituelle coterie des Guermantes où

survivait quelque chose de l'esprit alerte, dépouillé de lieux communs

et de sentiments convenus, qui descend de Mérimée--et a trouvé sa

dernière expression dans le théâtre de Meilhac et Halévy--elle

l'adaptait même aux rapports sociaux, le transposait jusque dans sa

politesse qui s'efforçait d'être positive, précise, de se rapprocher

de l'humble vérité. Elle ne développait pas longuement à une

maîtresse de maison l'expression du désir qu'elle avait d'aller à sa

soirée; elle trouvait plus aimable de lui exposer quelques petits faits

d'où dépendrait qu'il lui fut ou non possible de s'y rendre.

--Écoute, je vais te dire, dit-elle à Mme de Gallardon, il faut demain

soir que j'aille chez une amie qui m'a demandé mon jour depuis

longtemps. Si elle nous emmène au théâtre, il n'y aura pas, avec la

meilleure volonté, possibilité que j'aille chez toi; mais si nous

restons chez elle, comme je sais que nous serons seuls, je pourrai la

quitter.

--Tiens, tu as vu ton ami M. Swann?

--Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu'il fût

là, je vais tâcher qu'il me voie.

--C'est drôle qu'il aille même chez la mère Saint-Euverte dit Mme de

Gallardon. Oh! je sais qu'il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant

dire par là intrigant, mais cela ne fait rien, un Juif chez la sœur et

la belle-sœur de deux archevêques!

--J'avoue à ma honte que je n'en suis pas choquée, dit la princesse

des Laumes.

--Je sais qu'il est converti, et même déjà ses parents et grands-parents.

Mais on dit que les convertis restent plus attachés à leur religion

que les autres, que c'est une frime, est-ce vrai?

--Je suis sans lumières à ce sujet.

Le pianiste qui avait à jouer deux morceaux de Chopin après avoir

terminé le prélude, avait attaqué aussitôt une polonaise. Mais

depuis que Mme de Gallardon avait signalé à sa cousine la présence de

Swann, Chopin ressuscité aurait pu venir jouer lui-même toutes ses

œuvres sans que Mme des Laumes pût y faire attention. Elle faisait

partie d'une de ces deux moitiés de l'humanité chez qui la curiosité

qu'a l'autre moitié pour les êtres qu'elle ne connaît pas est

remplacée par l'intérêt pour les êtres qu'elle connaît. Comme

beaucoup de femmes du faubourg Saint-Germain, la présence dans un

endroit où elle se trouvait de quelqu'un de sa coterie, et auquel

d'ailleurs elle n'avait rien de particulier à dire, accaparait

exclusivement son attention aux dépens de tout le reste. À partir de

ce moment, dans l'espoir que Swann la remarquerait, la princesse ne fît

plus, comme une souris blanche apprivoisée à qui on tend puis on

retire un morceau de sucre, que tourner sa figure, remplie de mille

signes de connivence dénués de rapports avec le sentiment de la

polonaise de Chopin, dans la direction où était Swann et si celui-ci

changeait de place, elle déplaçait parallèlement son sourire

aimanté.

--Oriane, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait

jamais s'empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et

d'éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé, de

dire quelque chose de désagréable: il y a des gens qui prétendent que

ce M. Swann, c'est quelqu'un qu'on ne peut pas recevoir chez soi, est-ce

vrai?

--Mais... tu dois bien savoir que c'est vrai, répondit la princesse

des Laumes, puisque tu l'as invité cinquante fois et qu'il n'est

jamais venu.

Et quittant sa cousine mortifiée, elle éclata de nouveau d'un rire qui

scandalisa les personnes qui écoutaient la musique, mais attira

l'attention de Mme de Saint-Euverte, restée par politesse près du

piano et qui aperçut seulement alors la princesse. Mme de Saint-Euverte

était d'autant plus ravie de voir Mme des Laumes qu'elle la croyait

encore à Guermantes en train de soigner son beau-père malade.

--Mais comment, princesse, vous étiez là?

--Oui, je m'étais mise dans un petit coin, j'ai entendu de belles

choses.

--Comment, vous êtes là depuis déjà un long moment!

--Mais oui, un très long moment qui m'a semblé très court, long

seulement parce que je ne vous voyais pas.

Mme de Saint-Euverte voulut donner son fauteuil à la princesse

qui répondit:

--Mais pas du tout! Pourquoi! Je suis bien n'importe où!

Et, avisant, avec intention, pour mieux manifester sa simplicité

de grande dame, un petit siège sans dossier:

--Tenez, ce pouf, c'est tout ce qu'il me faut. Cela me fera

tenir droite. Oh! mon Dieu, je fais encore du bruit, je vais me

faire conspuer.

Cependant le pianiste redoublant de vitesse, l'émotion musicale était

à son comble, un domestique passait des rafraîchissements sur un

plateau et faisait tinter des cuillers, et, comme chaque semaine, Mme de

Saint-Euverte lui faisait, sans qu'il la vît, des signes de s'en aller.

Une nouvelle mariée, à qui on avait appris qu'une jeune femme ne doit

pas avoir l'air blasé, souriait de plaisir, et cherchait des yeux

la maîtresse de maison pour lui témoigner par son regard sa

reconnaissance d'avoir "pensé à elle" pour un pareil légal. Pourtant,

quoique avec plus de crime que Mme de Franquetot, ce n'est pas sans

inquiétude qu'elle suivait le morceau; mais la sienne avait pour objet,

au lieu du pianiste, le piano sur lequel une bougie tressautant à

chaque fortissimo risquait, sinon de mettre le feu à l'abat-jour, du

moins de faire des taches sur le palissandre. À la fin elle n'y tint

plus et, escaladant les deux marches de l'estrade sur laquelle était

placé le piano, se précipita pour enlever la bobèche. Mais à peine

ses mains allaient-elles la toucher que, sur un dernier accord, le

morceau finit et le pianiste se leva. Néanmoins l'initiative hardie de

cette jeune femme, la courte promiscuité qui en résulta entre elle et

l'instrumentiste, produisirent une impression généralement favorable.

--Vous avez remarqué ce qu'a fait cette personne, princesse, dit le

général de Froberville à la princesse des Laumes qu'il était venu

saluer et que Mme de Saint-Euverte quitta un instant. C'est curieux.

Est-ce donc une artiste?

--Non, c'est une petite Mme de Cambremer, répondit étourdiment la

princesse et elle ajouta vivement: Je vous répète ce que j'ai entendu

dire, je n'ai aucune espèce de notion de qui c'est, on a dit derrière

moi que c'étaient des voisins de campagne de Mme de Saint-Euverte, mais

je ne crois pas que personne les connaisse. Ça doit être des "gens de

la campagne"! Du reste, je ne sais pas si vous êtes très répandu dans

la brillante société qui se trouve ici, mais je n'ai pas idée du nom

de toutes ces étonnantes personnes. À quoi pensez-vous qu'ils passent

leur vie en dehors des soirées de Mme de Saint-Euverte? Elle a dû les

faire venir avec les musiciens, les chaises et les rafraîchissements.

Avouez que ces "invités de chez Belloir" sont magnifiques. Est-ce que

vraiment elle a le courage de louer ces figurants toutes les semaines.

Ce n'est pas possible!

--Ah! Mais Cambremer, c'est un nom authentique et ancien, dit

le général.

--Je ne vois aucun mal à ce que ce soit ancien, répondit sèchement la

princesse, mais en tout cas ce n'est pas _euphonique_, ajouta-t-elle en

détachant le mot euphonique comme s'il était entre guillemets, petite

affectation de débit qui était particulière à la coterie Guermantes.

--Vous trouvez? Elle est jolie à croquer, dit le général qui

ne perdait pas Mme de Cambremer de vue. Ce n'est pas votre avis,

princesse?

--Elle se met trop en avant, je trouve que chez une si jeune femme, ce

n'est pas agréable, car je ne crois pas qu'elle soit ma contemporaine,

répondit Mme des Laumes (cette expression étant commune aux Gallardon

et aux Guermantes).

Mais la princesse voyant que M. de Froberville continuait à regarder

Mme de Cambremer, ajouta moitié par méchanceté pour celle-ci, moitié

par amabilité pour le général: "Pas agréable... pour son mari! Je

regrette de ne pas la connaître puisqu'elle vous tient à cœur, je

vous aurais présenté", dit la princesse qui probablement n'en aurait

rien fait si elle avait connu la jeune femme. "Je vais être obligée de

vous dire bonsoir, parce que c'est la fête d'une amie à qui je dois

aller la souhaiter, dit-elle d'un ton modeste et vrai, réduisant la

réunion mondaine à laquelle elle se rendait à la simplicité d'une

cérémonie ennuyeuse, mais où il était obligatoire et touchant

d'aller. D'ailleurs je dois y retrouver Basin qui, pendant que j'étais

ici, est allé voir ces amis que vous connaissez, je crois, qui ont un

nom de pont, les Iéna."

--Ç'a été d'abord un nom de victoire, princesse, dit le général.

Qu'est-ce que vous voulez, pour un vieux briscard comme moi, ajouta-t-il

en ôtant son monocle pour l'essuyer, comme il aurait changé un

pansement, tandis que la princesse détournait instinctivement les yeux,

cette noblesse d'Empire, c'est autre chose bien entendu, mais enfin,

pour ce que c'est, c'est très beau dans son genre, ce sont des gens qui

en somme se sont battus en héros.

--Mais je suis pleine de respect pour les héros, dit la princesse, sur

un ton légèrement ironique: si je ne vais pas avec Basin chez cette

princesse d'Iéna, ce n'est pas du tout pour ça, c'est tout simplement

parce que je ne les connais pas. Basin les connaît, les chérit. Oh!

non, ce n'est pas ce que vous pouvez penser, ce n'est pas un flirt, je

n'ai pas à m'y opposer! Du reste, pour ce que cela sert quand je veux

m'y opposer! ajouta-t-elle d'une voix mélancolique, car tout le monde

savait que dès le lendemain du jour où le prince des Laumes avait

épousé sa ravissante cousine, il n'avait pas cessé de la tromper.

Mais enfin ce n'est pas le cas, ce sont des gens qu'il a connus

autrefois, il en fait ses choux gras, je trouve cela très bien. D'abord

je vous dirai que lien que ce qu'il m'a dit de leur maison... Pensez que

tous leurs meubles sont "Empire"!

--Mais, princesse, naturellement, c'est parce que c'est le

mobilier de leurs grands-parents.

--Mais je ne vous dis pas, mais ça n'est pas moins laid pour ça. Je

comprends très bien qu'on ne puisse pas avoir de jolies choses, mais au

moins qu'on n'ait pas de choses ridicules. Qu'est-ce que vous voulez? je

ne connais rien de plus pompier, de plus bourgeois que cet horrible

style avec ces commodes qui ont des têtes de cygnes comme des

baignoires.

--Mais je crois même qu'ils ont de belles choses, ils doivent

avoir la fameuse table de mosaïque sur laquellea été signé le

traité de...

--Ah! Mais qu'ils aient des choses intéressantes au point de vue de

l'histoire, je ne vous dis pas. Mais ça ne peut pas être beau...

puisque c'est horrible! Moi j'ai aussi des choses comme ça que Basin a

héritées des Montesquiou. Seulement elles sont dans les greniers de

Guermantes où personne ne les voit. Enfin, du reste, ce n'est pas la

question, je me précipiterais chez eus avec Basin, j'irais les voir

même au milieu de leurs sphinx et de leur cuivre si je les connaissais,

mais... je ne les connais pas! Moi, on m'a toujours dit quand j'étais

petite que ce n'était pas poli d'aller chez les gens qu'on ne

connaissait pas, dit-elle en prenant un ton puéril. Alors, je fais ce

qu'on m'a appris. Voyez-vous ces braves gens s'ils voyaient entrer une

personne qu'ils ne connaissent pas? Ils me recevraient peut-être très

mal! dit la princesse.

Et par coquetterie elle embellit le sourire que cette supposition

lui arrachait, en donnant à son regard bleu fixé sur le général

une expression rêveuse et douce.

--Ah! princesse, vous savez bien qu'ils ne se tiendraient pas

de joie...

--Mais non, pourquoi? lui demanda-t-elle avec une extrême vivacité,

soit pour ne pas avoir l'air de savoir que c'est parce qu'elle était

une des plus grandes dames de France, soit pour avoir le plaisir de

l'entendre dire au général. Pourquoi? Qu'en savez-vous? Cela leur

serait peut-être tout ce qu'il y a de plus désagréable. Moi je ne

sais pas, mais si j'en juge par moi, cela m'ennuie déjà tant de voir

les personnes que je connais, je crois que s'il fallait voir des gens

que je ne connais pas, "même héroïques", je deviendrais folle.

D'ailleurs, voyons, sauf lorsqu'il s'agit de vieux amis comme vous qu'on

connaît sans cela, je ne sais pas si l'héroïsme serait d'un format

très portatif dans le monde. Ça m'ennuie déjà souvent de donner des

dîners, mais s'il fallait offrir le bras à Spartacus pour aller à

table... Non vraiment, ce ne serait jamais à Vercingétorix que je

ferais signé comme quatorzième. Je sens que je le réserverais pour

les grandes soirées. Et comme je n'en donne pas...

--Ah! princesse, vous n'êtes pas Guermantes pour des prunes.

Le possédez-vous assez, l'esprit des Guermantes!

--Mais on dit toujours l'esprit des Guermantes, je n'ai jamais pu

comprendre pourquoi. Vous en connaissez donc d'autres qui en aient,

ajouta-t-elle dans un éclat de rire écumant et joyeux, les traits de

son visage concentrés, accouplés dans le réseau de son animation, les

yeux étincelants, enflammés d'un ensoleillement radieux de gaieté que

seuls avaient le pouvoir de faire rayonner ainsi les propos, fussent-ils

tenus par la princesse elle-même, qui étaient une louange de son

esprit ou de sa beauté. Tenez, voilà Swann qui a l'air de saluer votre

Cambremer; là... il est à côté de la mère Saint-Euverte, vous ne

voyez pas! Demandez-lui de vous présenter. Mais dépêchez-vous, il

cherche à s'en aller!

--Avez-vous remarqué quelle affreuse mine il a? dit le général.

--Mon petit Charles! Ah! enfin il vient, je commençais à supposer

qu'il ne voulait pas me voir!

Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes, puis sa vue lui rappelait

Guermantes, terre voisine de Combray, tout ce pays qu'il aimait tant et

où il ne retournait plus pour ne pas s'éloigner d'Odette. Usant des

formes mi-artistes, mi-galantes, par lesquelles il savait plaire à la

princesse et qu'il retrouvait tout naturellement quand il se retrempait

un instant dans son ancien milieu--et voulant d'autre part pour

lui-même exprimer la nostalgie qu'il avait de la campagne:

--Ah! dit-il à la cantonade, pour être entendu à la fois de Mme de

Saint-Euverte à qui il parlait et de Mme des Laumes pour qui il

parlait, voici la charmante princesse! Voyez, elle est venue tout

exprès de Guermantes pour entendre le _Saint François d'Assise_ de

Liszt et elle n'a eu le temps, comme une jolie mésange, que d'aller

piquer pour les mettre sur sa tête quelques petits fruits de prunier

des oiseaux et d'aubépine; il y a même encore de petites gouttes de

rosée, un peu de la gelée blanche qui doit faire gémir la duchesse.

C'est très joli, ma chère princesse.

--Comment, la princesse est venue exprès de Guermantes. Mais c'est

trop! Je ne savais pas, je suis confuse, s'écria naïvement Mme de

Saint-Euverte qui était peu habituée au tour d'esprit de Swann. Et

examinant la coiffure de la princesse: Mais c'est vrai, cela imite...

comment dirais-je, pas les châtaignes, non oh! c'est une idée

ravissante! Mais comment la princesse pouvait-elle connaître mon

programme? Les musiciens ne me l'ont même pas communiqué à moi.

Swann, habitué, quand il était auprès d'une femme avec qui il avait

gardé des habitudes galantes de langage, de dire des choses délicates

que beaucoup de gens du monde ne comprenaient pas, ne daigna pas

expliquer à Mme de Saint-Euverte qu'il n'avait parlé que par

métaphore. Quant à la princesse, elle se mit à rire aux éclats,

parce que l'esprit de Swann était extrêmement apprécié dans sa

coterie, et aussi parce qu'elle ne pouvait entendre un compliment

s'adressant à elle sans lui trouver les grâces les plus fines et une

irrésistible drôlerie.

--Hé bien! je suis ravie, Charles, si mes petits fruits d'aubépine

vous plaisent. Pourquoi est-ce que vous saluez cette Cambremer, est-ce

que vous êtes aussi son voisin de campagne?

Mme de Saint-Euverte voyant que la princesse avait l'air content

de causer avec Swann s'était éloignée.

--Mais vous l'êtes vous-même, princesse.

--Moi, mais ils ont donc des campagnes partout, ces gens! Mais

comme j'aimerais être à leur place!

--Ce ne sont pas les Cambremer, c'étaient ses parents à elle; elle est

une demoiselle Legrandin qui venait à Combray. Je ne sais pas si vous

savez que vous êtes comtesse de Combray et que le chapitre vous doit

une redevance?

--Je ne sais pas ce que me doit le chapitre, mais je sais que je suis

tapée de cent francs tous les ans par le curé, ce dont je me

passerais. Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste

à temps, mais il finit mal! dit-elle en riant.

--Il ne commence pas mieux, répondit Swann.

--En effet cette double abréviation!...

--C'est quelqu'un de très en colère et de très convenable qui

n'a pas osé aller jusqu'au bout du premier mot.

--Mais puisqu'il ne devait pas pouvoir s'empêcher de commencer le

second, il aurait mieux fait d'achever le premier pour en finir une

bonne fois. Nous sommes en train de faire des plaisanteries d'un goût

charmant, mon petit Charles, mais comme c'est ennuyeux de ne plus vous

voir, ajouta-t-elle d'un ton câlin, j'aime tant causer avec vous.

Pensez que je n'aurais même pas pu faire comprendre à cet idiot de

Froberville que le nom de Cambremer était étonnant. Avouez que la vie

est une chose affreuse. Il n'y a que quand je vous vois que je cesse de

m'ennuyer.

Et sans doute cela n'était pas vrai. Mais Swann et la princesse avaient

une même manière de juger les petites choses qui avait pour effet--à

moins que ce ne fût pour cause--une grande analogie dans la façon de

s'exprimer et jusque dans la prononciation. Cette ressemblance ne

frappait pas parce que rien n'était plus différent que leurs deux

voix. Mais si on parvenait par la pensée à ôter aux propos de Swann

la sonorité qui les enveloppait, les moustaches d'entre lesquelles ils

sortaient, on se rendait compte que c'étaient les mêmes phrases, les

mêmes inflexions, le tour de la coterie Guermantes. Pour les choses

importantes, Swann et la princesse n'avaient les mêmes idées sur rien.

Mais depuis que Swann était si triste, ressentant toujours cette

espèce de frisson qui précède le moment où l'on va pleurer, il avait

le même besoin de parler du chagrin qu'un assassin a de parler de son

crime. En entendant la princesse lui dire que la vie était une chose

affreuse, il éprouva la même douceur que si elle lui avait parlé

d'Odette.

--Oh! oui, la vie est une chose affreuse. Il faut que nous nous voyions,

ma chère amie. Ce qu'il y a de gentil avec vous, c'est que vous n'êtes

pas gaie. On pourrait passer une soirée ensemble.

--Mais je crois bien, pourquoi ne viendriez-vous pas à Guermantes, ma

belle-mère serait folle de joie. Cela passe pour très laid, mais je

vous dirai que ce pays ne me déplaît pas, j'ai horreur des pays

"pittoresques".

--Je crois bien, c'est admirable, répondit Swann, c'est presque trop

beau, trop vivant pour moi, en ce moment; c'est un pays pour être

heureux. C'est peut-être parce que j'y ai vécu, mais les choses m'y

parlent tellement! Dès qu'il se lève un souffle d'air, que les blés

commencent à remuer, il me semble qu'il y a quelqu'un qui va arriver,

que je vais recevoir une nouvelle; et ces petites maisons au bord de

l'eau... je serais bien malheureux!

Un amour de Swann · 第 14 / 18 段