II

La Vallouise. -- Le plateau de Puy-Prés. -- Le Pertuis-Rostan. --

Le village des Claux. -- Le Mont-Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. --

Moeurs des habitants.

La Vallouise, jadis appelée Valpute, est une vallée tortueuse, longue

d'environ vingt kilomètres, depuis les moraines du glacier Noir et

l'arche du glacier Blanc jusqu'à son confluent avec la vallée de la

Durance. Elle offre incontestablement les paysages les plus charmants

des Alpes dauphinoises: il faudrait même aller jusqu'en Piémont pour

trouver des sites aussi gracieux, des forêts aussi vastes, des

plateaux plus riants et mieux cultivés. C'est à la rencontre des

terrains géologiques qui composent cette partie des Alpes que la

Vallouise doit la richesse de sa végétation et la diversité de ses

aspects. Les gorges supérieures appartiennent encore au Pelvoux et

traversent les formations primitives: là, ce ne sont que glaces,

rochers écroulés, murailles de rochers à pic, cascades mugissantes; au

point de contact des terrains primitifs et des grès à anthracite, des

bouquets de sapins sont épars sur les pentes et sur le bord des

torrents; puis vient la formation du lias avec ses massifs de

trembles, de hêtres, de mélèzes, ses larges croupes herbeuses, ses

buissons fleuris, ses eaux ruisselantes et ses plateaux boisés,

dominés par d'âpres crêtes calcaires semblables aux ruines de

gigantesques murailles.

Le chef-lieu de la vallée, décoré par les habitants du nom de

Ville-Vallouise, ou plus brièvement de Ville, ne mérite guère son nom

ambitieux: c'est un misérable village, aux ruelles tortueuses, aux

chalets enfumés qui semblent porter la trace de récents incendies. En

outre, les maisons situées sur le bord du torrent ont été en partie

détruites par l'inondation de 1856: depuis cette époque, on n'a rien

fait pour réparer le désastre; les chambres et les greniers délabrés

sont encore ouverts à tous les vents, et ces pauvres débris de

constructions ruinées sont à la merci de la première crue. Les

habitants de Ville-Vallouise n'oseraient guère s'enorgueillir de leur

patrie s'ils n'avaient les fresques de l'église représentant saint

Christophe et l'enfant Jésus. Cette ignoble peinture, qui occupe

presque toute la hauteur du clocher, leur semble une merveilleuse

oeuvre d'art; ils l'admirent consciencieusement et montrent avec

satisfaction aux étrangers les longues jambes rouges du géant, son

pourpoint bleu, sa face paterne et débonnaire. «Que dites-vous de

notre saint Christophe? me demandait un Vallouisais. A-t-on d'aussi

belles peintures à Paris?»

[Illustration: Le lac de l'Échauda.--Dessin de Sabatier d'après

nature.]

Si le village lui-même n'est remarquable que par le délabrement et la

saleté de ses constructions, en revanche sa position est vraiment

belle. Il est situé au confluent de deux vallées, au pied d'un

promontoire crénelé de rochers et portant sur son plateau presque uni

de vastes pâturages semés de chalets et de bois. D'un côté le Gir, qui

reçoit toutes les eaux du Pelvoux et de l'Échauda; de l'autre côté,

l'Onde alimentée par les neiges de l'Alp-Martin, de Bonvoisin, du

Célard, environnent le village et se réunissent pour former la

Gironde, torrent presque aussi fort que la Durance dans laquelle il va

se jeter à un kilomètre au nord de l'Argentière. Des talus de sable et

de pierres rouges, tombés des cimes du Sablier et du Montbrison,

cachent en partie les pentes qui dominent la rive septentrionale du

Gir; par un heureux contraste, les vastes forêts de la Ville

recouvrent les montagnes de la vallée de l'Onde; mais quel que soit le

charme dont ces forêts revêtent le paysage, elles le cèdent en beauté

au plateau riant de Puy-Prés qui s'étend au sud-est de Ville-Vallouise

sur une longueur de cinq kilomètres et une largeur de près de trois

kilomètres. Ce plateau est la gloire de la Vallouise: des prés,

arrosés par de petits ruisseaux gazouilleurs qui ne débordent jamais,

occupent les vallons en forme de conques qui frangent le plateau; des

bouquets d'aunes et de frênes croissant au bord des ruisseaux égayent

les premières pentes et laissent entrevoir ça et là les villages et

les hameaux éparpillés à mi-côte; plus haut, viennent les champs

d'orge et d'avoine à l'abri dans une large dépression qui occupe

presque tout le sommet du plateau; plus haut encore, ce sont des bois

de mélèzes d'abord clairsemés, puis réunis en une vaste forêt qui

tapisse tout le versant; enfin deux escarpements calcaires jaillissent

de la verdure, séparés par le col boisé de la Pousterle. De ce col, on

jouit d'une vue vraiment ravissante sur la forêt de mélèzes et les

cultures du plateau: au delà du promontoire de Ville-Vallouise se

dresse le Mont-Pelvoux sur un entassement de montagnes neigeuses; à

leurs bases se contournent la vallée du Gir, et, plus loin, celle

d'Ailefroide jusqu'aux glaciers Blanc et de l'Encula, dont la surface

semble hérissée de vagues comme une mer agitée par l'orage.

[Illustration: Le Pelvoux.--Dessin de Sabatier d'après nature.]

La Vallouise forme un monde à part, et rien ne serait plus facile que

d'en faire une véritable forteresse de montagnes. Inaccessible pour

ainsi dire du côté de la barrière de glaciers qui la sépare à l'ouest

de la Bérarde et du Val-Godemar, elle ne pourrait être envahie au nord

que par le col de l'Échauda et le sentier scabreux de Presles, au sud

par le col de la Pousterle et les passages souvent encombrés de neige

de l'Alp-Martin et de la Cavale. À l'est, le promontoire qui se

prolonge entre la Vallouise et la Durance était jadis fortifié au

moyen de retranchements et de tours, aujourd'hui en ruines.

Quel fut le constructeur de cette muraille bâtie entre la Durance et

la Gironde, à plus d'un kilomètre en amont du confluent? C'est là une

question souvent débattue, mais non résolue par les archéologues du

Dauphiné. Peu nous importe d'ailleurs, car en cet endroit même un fait

géologique des plus intéressants jette singulièrement dans l'ombre

tous les travaux attribués aux archevêques d'Embrun, aux seigneurs de

Briançon ou même aux émirs sarrasins. Immédiatement en amont de la

muraille ruinée qui défendait l'entrée de la Vallouise, la Durance

coule entre deux parois de rochers complètement à pic, taillés sans

aucun doute par l'action incessante des eaux lors du soulèvement de

cette partie des Alpes. À une cinquantaine de mètres au-dessus du lit

actuel de la rivière, ces parois se terminent soudain, et des deux

côtés s'étend une surface relativement unie, mais assez étroite,

semblable à la marche d'un degré gigantesque; chacun de ces plateaux

qui surplombe le lit de la Durance, est à son tour dominé par une

paroi très-abrupte qui escarpe le flanc de la montagne. L'ancien

chemin de Briançon passait sur le plateau oriental, et peut-être que

ça et là ses lacets avaient été taillés dans le roc: il n'en fallait

pas davantage aux savants du Dauphiné pour leur faire supposer que la

gorge elle-même avait été ouverte de main d'homme; d'après les uns,

les rochers qui obstruaient le passage auraient été dissous par le

vinaigre d'Annibal, d'après les autres, ce percement grandiose serait

l'oeuvre de Cottius, d'après d'autres encore, le chef sarrasin Rostan

aurait fendu la montagne pour faire passer dans la vallée de Briançon

ses bandes envahissantes: de là viendrait à la gorge son nom de

Pertuis-Rostan. Cependant il suffit de regarder pour comprendre que

les deux plateaux des versants opposés sont le reste d'un ancien lit

de la Durance, lit que le torrent a scié lui-même par le milieu dans

toute sa longueur, afin d'y creuser l'espèce de _cañon_[7] dans lequel

ses eaux coulent aujourd'hui.

[Note 7: Voir la 23e livraison du _Tour du monde_.]

Si l'on monte sur l'un des mamelons pierreux qui séparent le confluent

de la Durance et de la Gironde, on verra parfaitement que ce dernier

torrent a lui-même changé d'allure depuis les âges géologiques. De nos

jours, il coule directement de la Vallouise vers la Durance jusqu'à

cinq cents mètres environ de Pertuis-Rostan; là, il se recourbe tout à

coup vers le sud, et, passant dans une gorge étroite, court

parallèlement à la Durance pendant plus d'un kilomètre. Autrefois ses

eaux se déversaient directement dans le torrent principal par la

dépression du col de la Bathie, situé à côté de Pertuis-Rostan et à

peu près à la même hauteur, en amont de l'ancien mur qui fermait la

Vallouise. Ainsi le soulèvement des Alpes a forcé les deux torrents à

se frayer un nouveau lit: la Durance l'a excavé dans la gorge où elle

passait déjà, tandis que la Gironde, changeant de cours et abandonnant

la dépression de la Bathie, obliquait à droite et se frayait une issue

à travers le flanc de la montagne de Pousterle.

Mais parmi les voyageurs qui suivent la grande route de Briançon à Gap

serpentant sur le flanc de la montagne de la Bessée, il en est peu qui

remarquent la gorge de Pertuis-Rostan et le col de la Bathie; la vue

est invinciblement attirée vers le Pelvoux, qui dresse à l'horizon ses

deux cornes de rochers séparés par un long couloir de glaces: c'est le

roi de la Vallouise, et les rares touristes qui pénètrent dans cette

vallée ne peuvent se dispenser d'aller visiter au moins la base du

géant.

Si l'on veut tenter l'ascension de cette montagne, ou seulement

parcourir les vallées qui s'ouvrent alentour, il faut choisir pour

quartier général le village des Claux, situé à cinq kilomètres en

amont de Ville-Vallouise, au confluent des deux torrents d'Ailefroide

et de l'Échauda, dont les eaux réunies forment le Gir. Les Claux, en

patois _Claou_, c'est-à-dire _Clef_, sont en effet la clef des vallées

supérieures, car les chalets de ce village sont bâtis au point de

contact des terrains granitiques et des formations calcaires; là, le

sol presque uni de la vallée est dominé de tous côtés par des

ressauts élevés, d'où les torrents descendent en rapides et en

cascades; les voyageurs qui redoutent la fatigue des ascensions sont

dans une véritable impasse. Les constructions de ce village sont

encore plus misérables que celles de Ville-Vallouise; mais, en

revanche, le paysage est peut-être plus beau dans son cadre resserré:

les diverses essences d'arbres s'y mêlent en groupes plus pittoresques

et les eaux y ruissellent en plus grande abondance; au milieu des

prairies ombragées gazouillent de toutes parts les canaux

d'irrigation, empruntant leur eau transparente à l'Échauda ou leur

onde laiteuse au torrent d'Ailefroide. C'est le versant méridional

surtout qui fait la beauté de ce coin de la Vallouise: il est

recouvert, jusqu'à la hauteur de deux cents mètres, de frênes et de

trembles, à travers lesquels on voit briller les innombrables

cascatelles de la Pisse jaillissant en nappes, bondissant en chutes

successives ou glissant discrètement sous le feuillage. À quelques

mètres au-dessus de la plus haute cascade, là où commence à se faire

sentir l'âpre souffle des glaciers, l'herbe courte remplace tout à

coup les grands arbres; la limite entre la végétation et l'aridité est

marquée par une ligne inflexible, droite comme si elle eût été tirée

au cordeau. L'eau qui alimente toutes ces cascades provient en grande

partie du petit lac de l'Échauda, bassin ovale qui engouffre dans son

sein les blocs tombés des roches surplombantes, et laisse flotter à sa

surface les glaçons translucides, petits _icebergs_ détachés de la

base du glacier de Séguret-Foran.

Vu du bassin des Claux, le Mont-Pelvoux apparaît dans toute sa

majesté. Sa double pyramide appuyée sur des contre-forts également

pyramidaux, ses glaciers étroits qui semblent taillés à pic, ses

terrasses herbeuses environnées de précipices, les neiges saupoudrant

ses rochers abrupts, son isolement surtout, lui donnent un caractère

grandiose; par son énorme masse, il cache complètement la Barre des

Escrins et les autres cimes qui lui sont égales ou supérieures en

élévation; il semble le monarque incontesté de la chaîne; aussi a-t-il

donné son nom au massif entier. Sa forme offre une certaine analogie

avec celle du Viso, autre monarque, régnant sur toute la chaîne des

Alpes méridionales, depuis la dépression du Mont-Genèvre jusqu'au col

de Tende. Le Bric du Mont-Viso, encore plus auguste que le Pelvoux, se

termine aussi par deux cimes distinctes; autour de lui tous les

sommets s'abaissent et lui font une ceinture de neiges et de glaces;

mais il a de plus que le Pelvoux le privilège de n'avoir jamais été

visité. Il est vierge de pas humains et restera probablement inviolé

jusqu'à ce que l'aéronaute puisse diriger son ballon et débarquer du

haut du ciel sur toutes les cimes inaccessibles aujourd'hui.

D'après le témoignage des guides et des rares touristes qui ont foulé

la cime du Pelvoux, cette montagne est très-facile à gravir pendant

deux ou trois semaines de l'été, alors que les pentes supérieures sont

presque dégagées de neiges; à cette époque de l'année, les bergers

provençaux, suivis de leurs brebis, montent souvent dans les cirques

ouverts à quelques centaines de mètres du sommet. Lorsque les neiges

d'hiver ont été peu abondantes, les glaciers sont d'un accès difficile

parce que les crevasses non remplies par les névés restent béantes

dans toute leur largeur; les montagnes, en revanche, sont facilement

accessibles, parce que le rocher reste à nu et qu'il ne se forme pas

de couloirs d'avalanches. Le contraire a lieu lorsque l'hiver a

répandu sur toutes les montagnes des couches épaisses de neige: alors

les glaciers offrent moins de dangers, et les pics deviennent

inabordables. Les mêmes circonstances qui m'avaient permis de

traverser le col de la Tempe m'empêchèrent d'escalader le Pelvoux, et

je dus me contenter d'errer dans les vallées qui entourent la base de

cette montagne.

Au sortir des Claux, on gravit une assise de rochers que le torrent

traverse par une profonde coupure, et l'on se trouve sur une terrasse

herbeuse, vrai paysage de Calame transporté de la Suisse en Dauphiné.

Des rocs éboulés reposent ça et là au milieu des prairies; des sapins

se groupent en massifs pittoresques et laissent entrevoir les neiges

et les monts à travers leur large branchage; des troncs tombés de

vieillesse, mais retenus dans leur chute par une saillie du roc, se

tiennent en équilibre au-dessus du gouffre au fond duquel mugit le

torrent d'Ailefroide. Au delà d'une ancienne levée de moraines,

aujourd'hui revêtue de mousse et ombragée par un rideau de mélèzes, on

entre dans le bassin triangulaire de Planche-Vallière, étalant ses

maigres champs d'orge et ses prairies marécageuses au pied même des

escarpements en étages du Pelvoux. Là sont épars les chalets

misérables d'Ailefroide, situés au confluent du Banc ou ruisseau de

Saint-Pierre, issu du glacier Blanc, et du torrent de Celce-Nière,

Capescure ou Soleillan, provenant du vaste glacier du Célé. C'est la

gorge de ce dernier torrent qu'il faut suivre quand on veut tenter

l'ascension du Pelvoux. On peut également pénétrer par les glaciers de

cette gorge dans le Val-Godemar, et l'examen de la carte nous fait

supposer qu'on pourrait aussi choisir cette voie pour se rendre dans

la vallée de la Bérarde; la distance serait un peu plus longue que par

le col de la Tempe, mais le col qu'on aurait à franchir est moins

élevé de près de huit cents mètres.

Après avoir marché pendant deux heures dans la gorge de Capescure

jusqu'à la base du glacier du Célé, le voyageur qui se dirige vers le

Pelvoux gravit à droite une pente escarpée aboutissant à une terrasse

où se trouve le gîte des bergers de Provence, formé par la cavité d'un

grand rocher tombé du haut de la montagne: c'est là que le touriste et

son guide passent la nuit, étendus à côté d'un grand feu de racines et

de branches sèches. Le lendemain matin, on atteint, comme on peut, le

sommet d'un éboulis de pierres, puis on escalade, en s'aidant des

mains, les saillies d'une espèce d'escalier de roches où coulent

d'innombrables ruisseaux descendus des neiges du sommet, où bondissent

aussi des blocs de granit détachés du flanc de la montagne.

L'astronome M. Puiseux, qui a fait en 1848 l'ascension du Pelvoux,

venait de s'installer pour le déjeuner sur l'un de ces gradins,

lorsque tout à coup un bloc d'un mètre cube environ vint tomber comme

une bombe à côté de lui, lançant dans toutes les directions une

mitraille d'éclats; heureusement que ni lui ni son guide ne furent

atteints, et le repas, commencé sous de si fâcheux auspices, ne fut

pas autrement troublé. Arrivé au sommet de l'escarpement, on se trouve

sur un vaste plateau de neige d'un parcours facile, au milieu duquel

s'élèvent les deux plus hautes sommités du Pelvoux. De ces deux cimes,

également accessibles, on jouit d'une vue magnifique. On voit s'ouvrir

à ses pieds la verdoyante Vallouise, et, plus loin, l'aride vallée de

la Durance; à l'ouest, la Barre des Escrins lève sa tête noire

au-dessus des glaciers de l'Encula, de la Tempe et du Vallon; au delà

de ce premier cercle de glaces et de neiges, toutes les Alpes du

Dauphiné forment à l'horizon des cercles concentriques de pics et de

dômes; au nord, le mont Blanc écrase toutes les autres cimes de sa

masse énorme; à l'est, le mont Viso se fait remarquer par sa double

pyramide élancée. M. Durand, le premier touriste qui ait escaladé le

mont Pelvoux, croit avoir aussi aperçu la Méditerranée; mais M.

Puiseux n'a pu la distinguer, et les guides des Claux disent n'avoir

jamais vu du côté du sud d'autre mer que celle des brouillards ou des

brumes reposant sur les plaines de Provence.

[Illustration: Le mont Aurouze, vu du col de Barbey-Loubet.--Dessin de

Français d'après M. A. Muston.]

Depuis 1828, année de la première ascension, jusqu'à nos jours, le

mont Pelvoux n'a encore été gravi que par ces touristes français;

presque tous les Anglais qui ont pénétré dans la Vallouise, avaient

pour unique but de faire un pèlerinage à la Balme-Chapelu, grotte

située au pied du mont, dans la combe de Capensure. Cette excavation,

dont la voûte de granit, en partie effondrée, peut encore abriter deux

cents personnes, a longtemps servi de forteresse aux Vaudois

persécutés. Inaccessible de toutes parts, si ce n'est du côté du

torrent dont la sépare une pente escarpée, elle offrait une retraite

sûre, et des tas de pierres que l'on voit près de l'entrée prouvent

que les Vaudois étaient disposés à se défendre. Les pauvres gens

réfugiés dans cette grotte consentaient à vivre comme des ours dans la

région des orages; éloignés de leur patrie, privés de tout commerce

avec leurs semblables, ils n'avaient d'autres ressources que les

maigres récoltes épargnées par le terrible hiver de la Combe; mais au

moins pouvaient-ils lire en paix leur Bible et prier leur Dieu dans

leur propre langue, sans crainte d'être décapités ou écorchés vifs.

Mais en une fatale nuit d'orage, ils furent tout à coup surpris par

une force considérable de soldats. Un petit nombre d'entre eux

seulement put échapper au massacre et s'enfuir à travers les glaciers,

dans le Val-Godemar, et de là dans la vallée de Freyssinières. Les

montagnards de la Vallouise se racontent encore l'un à l'autre

l'histoire de ces malheureux étrangers, peu à peu transformée en

légende; mais ils ne comprennent point le mobile qui les poussait;

d'après eux, les Vaudois n'auraient jamais osé braver les terreurs

d'un hiver passé au milieu des glaces, des brouillards et des

tempêtes, s'ils n'avaient pratiqué de noirs maléfices et connu l'art

de transformer les pierres en lingots d'or. En l'an de grâce 1859, il

s'est encore trouvé des gens assez superstitieux pour creuser à

l'heure de minuit le sol de la Balme, dans l'espoir d'y découvrir des

trésors cachés. Quelques années auparavant, un prêtre accompagné de

deux sacristains avait réussi à détacher de la voûte enchantée une

pierre, qui, grâce à des incantations magiques, devait se transformer

en un bloc d'argent; mais, le lendemain matin, la pierre remonta,

dit-on, par une impulsion soudaine et se replaça d'elle-même dans la

voûte de la grotte. Heureux celui qui saura découvrir les trésors

cachés sous la pierre par les Vaudois fugitifs, de leur vivant noirs

magiciens et suppôts du démon!

[Illustration: Mont Ferrand. Mont Charnier. Mont Chamouset. Mont

Aurouze. LES MONTAGNES DU DÉVELUY.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.

Muston.]

On le voit: les habitants de la Vallouise ne peuvent se vanter d'avoir

l'esprit dégagé des antiques superstitions, et la plupart d'entre eux

mériteraient de vivre en plein moyen âge. Il n'est pas un récit de

miracle qui ne trouve crédit chez eux, tout prodige est accepté comme

vrai sans examen. Un jour qu'un de mes amis, un peu ironique de sa

nature, racontait à une société de Vallouisais les merveilles les plus

étranges, les aventures les plus miraculeuses de la mythologie indoue,

il s'aperçut avec stupeur qu'on acceptait tous ses récits sans

arrière-pensée; les exploits divins de Krichna et de Kali trouvaient

dans ces âmes simples une croyance absolue. Séparés du reste du monde

par un cercle de glaces et de rochers, initiés depuis quelques années

seulement à la jouissance d'un chemin carrossable, les habitants de la

Vallouise sont restés à peu près en dehors de tout progrès. Ils sont

incontestablement bons, doux et naïfs, mais on ne leur ferait aucun

tort si on les comparait à tel peuple barbare du nouveau monde ou de

la mer du Sud.

Pour apprendre à connaître les moeurs des indigènes de la Vallouise,

qu'on entre dans une de leurs cabanes, et l'on verra que les huttes

des Esquimaux[8] ne sont guère inférieures aux habitations de nos

compatriotes des Alpes. Je ne parle pas ici seulement de ces gîtes

improvisés entre deux rochers surplombants, et dont les murailles sont

construites au hasard en pierres de toute provenance, ardoise, granit,

marbre ou porphyre; les plus superbes constructions, celles qui de

loin offrent le plus de ressemblance avec les chalets suisses, et dont

le toit bruni recouvre un vaste grenier à gerbes, sont en réalité des

bouges inhabitables pour tout homme doué du moindre instinct de

propreté. En entrant par la porte basse qui est la seule ouverture du

taudis, on ne peut d'abord rien distinguer dans l'obscurité générale,

mais, en revanche, l'odorat est désagréablement affecté. Lorsque enfin

les yeux se sont habitués à ces demi-ténèbres, on ne peut reconnaître

les objets, tant ils sont confondus en désordre et recouverts

uniformément d'une épaisse couche de suie. Aux noires poutres du

plafond sont suspendus des barattes, des marmites, des paniers, des

branches jadis vertes de sapin bénit, de fétides articles de vêtement,

sale défroque transmise de génération en génération; des débris de

toute espèce sont épars sur le sol presque visqueux; une table, un

lit, un pétrin, et deux ou trois siéges en bois qu'à leur couleur on

ne saurait distinguer du sol ou du foyer, occupent plus de la moitié

de la chambre; une acre fumée se mêle à l'air déjà si corrompu. Près

du feu gît une boîte de sapin noirci, hermétiquement fermée par des

pièces de toile ou de laine jadis vertes; cette boîte, d'où

s'échappent des gémissements lamentables, ressemble à un cercueil,

c'est le berceau d'un nouveau-né. Si le pauvre être a eu le malheur de

venir au monde vers le commencement de l'hiver, il est condamné à

vivre pendant huit mois de la fétide atmosphère qu'il a respirée au

jour de sa naissance; pendant cette première période de sa vie, de

beaucoup la plus importante en résultats pour sa santé future, ses

poumons ne s'empliront pas une seule fois de l'air pur qui descend des

montagnes; dans leur sollicitude, ses parents lui ont créé une

atmosphère artificielle de la plus funeste insalubrité. Qu'on s'étonne

ensuite de la mortalité des enfants dans les Alpes dauphinoises, qu'on

s'étonne de compter parmi les survivants un si grand nombre de

crétins!

[Note 8: Voir la 2e livraison du _Tour du monde_.]

Dans quelques villages, ces êtres dégradés forment le tiers ou la

moitié de la population. Abondamment pourvus d'un goître majestueux

qui ne fait que s'allonger et grossir avec l'âge, ils atteignent dès

leur enfance le plus complet développement possible de leur

intelligence, semblables sous ce rapport aux orangs-outangs qui n'ont

plus rien à acquérir dès qu'ils sont arrivés à l'âge de trois ans. À

cinq ans les petits crétins ont déjà l'air placide et mûr qu'ils

doivent garder toute leur vie; leurs membres sont ramassés et trapus

comme ceux des hommes faits; ils remplissent leurs fonctions de

bergers ou de manoeuvres aussi bien qu'ils le feront dans la force de

l'âge, et comme des adultes, ils portent culottes, habit à queue et

large chapeau noir. Ils ont même avant l'âge un certain gros bon sens,

et s'ils appartiennent à une famille de notables, rien n'empêche qu'on

ne les choisisse pour en faire les sacristains et les marguilliers de

la paroisse: une seule chose leur manque, la force d'impulsion

nécessaire pour devenir des hommes. Leurs yeux, aussi brillants qu'ils

soient, se ternissent peu à peu, leur bouche commence à baver, leurs

jambes hésitent et se traînent. Épais, lourds, hideux, ils ne

demandent qu'à satisfaire leur faim, et la vue d'une écuelle de lait,

d'un morceau de pain les satisfait complètement. Pour comprendre leur

misérable état, est-il besoin d'analyser savamment l'eau qu'ils

boivent et de doser l'air qu'ils absorbent? Il suffit de pénétrer dans

les tanières impures où ils ont passé leur enfance.

La nourriture des montagnards du Pelvoux ne vaut guère mieux que leur

logement; elle est simple, puisqu'elle se compose presque uniquement

de pain, de laitage et de racines; mais le pain qui forme la base de

l'alimentation est toujours de mauvaise qualité. Un usage antique et

solennel veut que chaque famille ait sa provision de pain pour une

année entière; ainsi l'on montre aux envieux que la farine ne manque

pas. Le pauvre seul mange parfois du pain frais, parce qu'il n'a pas

une récolte suffisante pour cuire en une fois la provision de toute

l'année; mais il a honte de sa pauvreté, et quand il s'agit de mettre

de nouveau la main à la pâte, il se cache afin d'échapper aux regards

des voisins. Le pain de la Vallouise, fait de seigle et de froment, ou

bien de seigle et d'avoine, a toujours goût de poussière ou de moisi.

Il va sans dire que pour couper ce pain il faut recourir à des moyens

héroïques. Sur la table est placé un gros billot de chêne auquel est

attaché un coutelas tranchant; on introduit le pain sous l'instrument,

et en appuyant de tout le poids de son corps sur le manche qui termine

le coutelas, on parvient à détacher un morceau du bloc de pain soumis

à la pression. Pour ramollir ce morceau, dur comme un éclat de marbre,

il faut le faire tremper pendant quelques minutes; les pauvres se

contentent d'eau pure, les riches se servent de vin blanc pour cette

opération.

Semblables sous ce rapport à toutes les peuplades isolées, les gens de

la Vallouise n'ont point d'habitudes commerciales; ils tâchent de

vivre comme si le reste du genre humain n'existait pas, et chacun

d'eux tâche de produire dans ses champs et dans son chalet tout ce

qu'il croit être nécessaire à ses besoins ou à son agrément. Il se

contente de vendre sur les marchés de Briançon et de la Bessée les

denrées qu'il lui est absolument impossible de consommer lui-même, et

jamais il n'achète qu'à la dernière extrémité les objets les plus

indispensables. Il est son propre journalier, son charpentier, son

maçon, son boulanger, son tailleur, son cordonnier; même lorsqu'il est

obligé d'accepter l'intermédiaire du fabricant, il se croit tenu de

fournir la matière première. Quand il a besoin d'un vêtement de drap,

il tond ses brebis, en fait carder et filer la laine dans sa maison,

la porte au fabricant qui la transforme en drap, puis au teinturier

qui la teint en gros bleu, et enfin rapporte le drap à sa femme qui

taille la culotte ou l'habit sur un patron laissé par la grand'mère.

De même, les chemises du Vallouisais doivent être faites du chanvre

qui croît autour de son chalet; en outre, le nombre des _sétérées_ de

chanvre qu'il cultive doit augmenter avec sa fortune. Un oeil exercé

peut toujours reconnaître à l'étendue des chènevières situées dans une

propriété, combien le maître a de chemises dans son armoire. Il est

bon d'ajouter que la plupart de ces chemises ne sont autre chose qu'un

symbole de richesse et restent inviolées sur les planches de sapin

jusqu'au jour où l'heureux possesseur les transmet solennellement à

son fils ou à son gendre.

Ayant ainsi l'ambition de tout produire par eux-mêmes, leur foin,

leurs céréales, leurs chanvres, leurs laines, leurs fromages, leur

vin, les habitants de la Vallouise sont obligés d'avoir des parcelles

de terrain à plusieurs lieues de distance, les unes à l'origine, les

autres à l'issue de la vallée, car les produits divers qu'ils

demandent ne peuvent être obtenus qu'à différentes altitudes. Les

habitants des Claux, non contents d'avoir autour de leurs chalets des

champs de céréales, des prairies, des chènevières, quelques arbres

fruitiers, ont aussi des chalets d'été à l'Ailefroide, à la Sapenière,

à l'Échauda, dans tous les pâturages communaux où ils peuvent envoyer

leurs moutons ou leur gros bétail; d'un hameau, ils tirent leur

seigle, leurs choux et leurs navets; près d'un autre hameau, situé à

deux ou trois lieues plus loin, ils traient leurs vaches, font leur

beurre et leurs fromages. Quant aux vignobles, ils sont situés à seize

kilomètres des Claux, près de l'issue de la vallée, à la base d'un

rocher exposé au soleil du midi; mais leur altitude dépassant mille

mètres, ils ne peuvent produire qu'un abominable verjus dont les

propriétaires sont pourtant singulièrement fiers. Au milieu du

vignoble se trouve la cave où l'on emmagasine les deux ou trois

barriques de liquide récolté, et lorsque le vin manque chez les

habitants des Claux, ils sont obligés de seller leur monture et

d'employer toute une journée de travail pour aller remplir deux outres

goudronnées. En revenant, ils ne manquent pas d'inviter tous les amis

qu'ils rencontrent sur la route, la procession grossit à mesure qu'ils

se rapprochent du village; à peine arrivés, tous s'attablent pour

fêter le bon vin; une grande partie de l'outre entamée se vide en

l'honneur de l'amphitryon, et celui-ci passe le reste de la journée à

cuver sa liqueur. Tel est l'un des moindres inconvénients du système

que pratique l'indigène de la Vallouise en produisant sur sa propriété

tous les objets nécessaires à sa consommation. Protectionniste fidèle

aux saines traditions de l'économie politique, il mange son blé, boit

son vin, s'habille de sa laine et de son chanvre, bâtit son chalet

avec son propre bois, sculpte lui-même le berceau de son enfant et

rabote le cercueil de son père; il ne paye aucun tribut aux habitants

des autres vallées; mais il mange du pain moisi, boit du vinaigre,

s'habille de vêtements mal faits, se construit des cabanes insalubres,

fait de ses enfants autant de petits crétins, et de plus il perd son

temps qu'il pourrait employer d'une manière utile.

Lorsque vient l'hiver, l'interminable hiver, lorsqu'une épaisse neige

remplit la vallée et que les branches d'arbres portent chacune leur

poids de glace, ceux qui n'abandonnent pas le pays se réfugient, pour

échapper au froid, dans les écuries creusées au-dessous des maisons:

les exhalaisons du fumier entassé depuis plusieurs mois, la

respiration des chevaux et des mulets, l'absence de courant d'air,

l'épaisseur des murailles, même la couche de neige qui obstrue toutes

les issues, maintiennent une température confortable dans ces

souterrains nauséabonds. On y transporte les instruments culinaires,

les rouets, les fuseaux, les branches bénites, l'antique pendule qui

mesure les heures de son tictac monotone. Une rigole pavée emporte les

eaux ménagères et le purin des animaux dans le tas de fumier qui

occupe l'extrémité opposée à celle où siègent les dieux lares de la

famille. Toutes les dispositions sont prises dans le but de rendre

supportable le séjour des écuries. Le temps se passe assez

agréablement pour les femmes qui ont toujours à vaquer aux soins du

ménage, soigner les enfants, les vieillards et les malades, à filer la

laine et le chanvre; quant aux hommes, ils n'ont qu'à se jeter sur la

paille à côté des animaux, et sauf les heures pendant lesquelles ils

soignent leurs bêtes, ils emploient leur temps à dormir d'un long

sommeil semblable à celui des marmottes; parfois, dans leurs moments

d'insomnie, ils tricotent des bas et vont tenir compagnie aux dames.

[Illustration: Ruines de la Chartreuse de Durbon.--Dessin de Karl

Girardet d'après M. A. Muston.]

C'est là un genre de vie inacceptable pour des hommes habitués au

grand air, à la liberté du chasseur ou du pâtre; aussi la plupart

d'entre eux quittent la prison dans laquelle l'hiver renferme leur

famille, et suivant l'exemple que leur donnent les troupeaux de

Provence, quittent leurs âpres montagnes pour aller séjourner jusqu'au

printemps dans les régions plus fortunées du Midi. Vrais nomades, ils

habitent pendant la saison des chaleurs les fraîches vallées des

Alpes, puis au commencement de l'automne descendent dans les vallées

inférieures et enfin, lors de la chute des neiges, vont jouir du doux

climat des plages maritimes. Il serait à désirer qu'en hiver les

hommes n'eussent pas seuls le privilège d'émigrer dans les plaines

tempérées de la Provence. Pendant la saison des neiges, le climat des

Alpes devient celui du Spitzberg; alors les femmes et les enfants,

confinés sous terre dans les écuries infectes, n'osent plus sortir de

peur de respirer l'air glacé du dehors. Le jour ne viendra-t-il pas où

ils pourront émigrer en masse vers les chaudes plaines du Midi,

laissant les villages en garde à quelques chasseurs? Le bien-être des

montagnards, leur santé l'exigent impérieusement, et si l'on désire

l'extinction graduelle du crétinisme, on ne peut recourir à un moyen

plus naturel et plus efficace. Autant les montagnes sont belles quand

les vallées qui en ceignent la base leur font une ceinture de

feuillage, autant elles sont effrayantes à voir lorsqu'elles reposent

sur un monde de frimas. Alors un silence terrible repose sur la vaste

étendue des vallées et des montagnes uniformément blanches; le ciel

gris se confond avec l'horizon dentelé des cimes; souvent les neiges

tourbillonnent fouettées par la tourmente, et les avalanches

s'écroulent en grondant du haut des rochers. Au milieu de cette nature

inhospitalière, l'homme, blotti dans un souterrain, se sent à peine le

droit d'exister.

Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 25 / 30 题