1850-1860.
[Note 5: Suite et fin.--Voy. pages 369 et 385.]
I
La Grave. -- L'Aiguille du Midi. -- Le Clapier de
Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Bérarde. -- Le col
de la Tempe.
Dans les deux numéros précédents du _Tour du monde_, M. Adolphe Joanne
a décrit quelques-uns des sites les plus pittoresques du Dauphiné: le
pic de Belledonne, le Graisivaudan, le Royannais, le Vercors. Il
faudrait écrire des volumes pour les faire connaître comme ils le
méritent, ainsi que tant d'autres parties de cette belle province: le
Champsaur, le Val-Godemar, le Val-Queyras et cette étonnante chaîne de
montagnes à laquelle les formes étranges et hérissées de ses pics, ses
obélisques, ses pyramides et ses aiguilles, les blocs amoncelés dans
ses vallons, les ravages de ses torrents ont fait donner le nom de
Dévoluy (_devolutum_), synonyme d'écroulement. Ce groupe de montagnes,
ancienne et formidable citadelle des Sarrasins, se termine de tous les
côtés par des roches abruptes dont les deux Buech, le Drac et l'un de
ses affluents rongent les bases; le Mont-Aurouze, grand pic qui se
dresse à son extrémité méridionale, est entouré de talus de pierres et
de débris étincelants au soleil comme des contre-forts de marbre
blanc; tous les sommets qui partent de ce colosse à l'apparence
volcanique semblent des entassements de montagnes en désordre; on ne
voit de toutes parts que des ruines et des avalanches de rochers avec
lesquelles la charmante vallée de Saint-Étienne, située au centre du
groupe, comme au fond d'un cratère, et les vastes forêts de la
Chartreuse de Durbon, produisent un délicieux contraste. Mais quel que
soit l'intérêt offert par cette chaîne étrange du Dévoluy, elle le
cède sous tous les rapports au massif du Pelvoux ou de l'Oisans, le
plus remarquable de la France avant l'annexion de la Savoie.
Ce massif de terrains granitiques situé dans les deux départements de
l'Isère et des Hautes-Alpes, est de forme presque circulaire. Du côté
du nord, il présente un front de montagnes à pic séparées des
Grandes-Rousses et de la chaîne méridionale de la Savoie par la
dépression du Lautaret et l'étroite combe de Malaval; au sud, il
dresse comme un promontoire la montagne escarpée de Chaillol-le-Vieil
dominant la haute vallée du Drac; à l'est et à l'ouest, il est limité
par une série de cols gazonnés et de sommets calcaires; de profondes
vallées, que parcourent de furieux torrents, la Guisane, la Gironde,
le Fournel, le Vénéon, la Séveraisse, entaillent ce massif et
présentent les seules voies qui donnent accès aux hautes sommités
pendant les plus beaux jours de la belle saison; encore ces vallées
aboutissent-elles sans exception à quelque muraille croulante et
souvent inabordable du glacier qui remplit uniformément les cirques et
recouvre les sommets, vaste étendue blanche que percent ça et là de
noires aiguilles mouchetées de neige. Le soulèvement du Pelvoux, d'une
hauteur moyenne de deux mille cinq cents à quatre mille mètres, n'a
guère que quarante kilomètres de long sur trente kilomètres de large;
cependant, il offre dans ce petit espace un vrai dédale de neiges, de
glaces, de moraines, de fissures étroites, de rochers et de pics: on
pourrait cheminer pendant des années dans ce labyrinthe de montagnes
sans le parcourir en entier.
Ce massif si remarquable par ses beautés naturelles et ses phénomènes
grandioses est encore à peu près inconnu, si ce n'est aux botanistes
et aux géologues. Un grand nombre de rocs et de glaciers n'ont encore
été visités que par les chamois et les chasseurs; plusieurs pics
élevés attendent encore leur nom; tel col, qui fait communiquer les
vallées les plus importantes des deux versants, n'a encore été franchi
que par une trentaine de personnes, et la Vallouise, charmante vallée
ouverte au pied même de la montagne qui a donné son nom au massif
entier, ne reçoit peut-être pas dix voyageurs par an. Sans aucun
doute, les habitants des villes voisines, Grenoble, Gap, Briançon,
connaissent bien mieux _de visu_ ou par ouï-dire les beautés de la
Suisse et de la Savoie que celles des montagnes qui bornent leur
horizon. Heureusement qu'un Écossais, M. Forbes, a visité les hautes
vallées du Pelvoux et raconté son voyage à ses compatriotes[6].
Espérons qu'une pacifique invasion d'Anglais nous apprendra que cette
région de notre patrie n'est pas moins belle que bien des pays
étrangers fourmillant chaque année de touristes innombrables. Il est
temps que les Français apprennent à connaître la France.
[Note 6: _Norway and its glaciers visited in 1851; followed
by a Journal of excursions in the High Alps of Dauphiné_,
Berne and Savoy, by James D. Forbes, Edinburgh, Adam and
Charles Black. 1853.]
Le panorama le plus grandiose offert par le massif du Pelvoux est sans
contredit celui que l'on contemple du haut de l'arête méridionale de
la Maurienne; de ce côté la citadelle de montagnes se présente dans
toute sa largeur comme une muraille à pic, depuis les glaciers de
Monêtier et l'hospice de la Madeleine jusqu'aux pâturages du
Mont-de-Lans: on n'en est séparé que par une combe noire semblable à
une fissure et que l'on croirait à peine éloignée d'un jet de pierre.
Un jour, accompagné de quelques amis, j'eus le bonheur de voir ce beau
panorama du haut du col de l'Infernet, situé en face même des plus
hauts sommets de l'Oisans. Derrière nous ce n'était qu'une mer de
brouillards et de pluie roulant ses flots gris sur les plateaux, les
vallées et les montagnes; à nos pieds, une lumière éblouissante
éclairait de rares champs de neige écroulés dans un cirque, dorait une
colline herbeuse qui jaillit du fond de l'abîme comme un cône
volcanique, et lançait même quelques rayons incertains dans le gouffre
noir de la combe de Malaval; au delà, les brouillards cachaient le
ciel jusque près du zénith et reposaient encore sur toutes les cimes
du Pelvoux: on ne voyait que des champs de glace aux reflets de plomb,
semblables à des pans de nuages, et les bases noirâtres des montagnes
où croissent à grand'peine quelques sapins rabougris. Mais, par
degrés, le vaste rideau de vapeurs remonta; ça et là de larges trouées
s'ouvrirent dans sa surface amincie; le vent le déchira lambeau par
lambeau et en éparpilla les débris dans l'air bleu où ils disparurent
lentement; puis les nuages s'amoindrissant toujours et rampant en
longues traînées sur les arêtes vives des contre-forts, battirent en
retraite devant l'implacable soleil, s'enroulèrent autour des hautes
cimes, ou bien s'étendirent comme de l'argent mat sur le métal
éblouissant des névés. Toutes les glaces se montraient dans leur
splendeur: au centre brillaient les trois glaciers de la Grave,
blanches cataractes aux vagues soulevées par de longues arêtes et des
rochers aigus; ça et là, sur les escarpements, on voyait les tranches
bleuâtres de la glace d'où se détachent parfois des pans énormes,
cristaux de cinquante mètres qui tombent d'un jet du sommet des rocs,
roulent avec un bruit tonnant plus fort que celui de l'artillerie, et
s'écrasent au milieu des pâturages en longues coulées d'une blancheur
éclatante. Au delà des dômes arrondis qui limitent les champs de glace
apparaissaient au loin quelques cimes du Pelvoux, tandis qu'au-dessus
des neiges, des roches et des cimes, trônait éternelle et splendide la
pyramide de l'Aiguille du Midi, ceinte d'un léger brouillard qui lui
faisait une auréole lumineuse et fondait ainsi ses lignes superbes
avec l'azur trop cru du ciel.
Les voyageurs qui désirent se rendre directement de la Grave dans la
vallée du Vénéon, ouverte au centre même du massif du Pelvoux,
peuvent, s'ils ont le pied montagnard, gravir les escarpements que
couronne l'Aiguille du Midi, et traverser le vaste glacier du Lac,
semblable à un amphithéâtre romain aux gradins concentriques. Du haut
d'un dôme de glace, qui s'arrondit à trois mille six cent
soixante-treize mètres au-dessus du niveau de la mer, ils verront d'un
regard tout le massif des monts d'Oisans, vaste champ de neige troué
de pics et dominé par la Barre des Escrins, point culminant des Alpes
dauphinoises; en se retournant vers le nord, ils verront aussi, par
delà les deux chaînes de Maurienne, le Mont-Blanc qui se dresse avec
ses aiguilles et ses glaciers comme une île escarpée au milieu d'une
mer de vapeurs. Le spectacle de ces deux géants des Alpes est vraiment
grandiose; mais les dangers de l'excursion ne doivent pas être bravés
de gaieté de coeur, et le touriste prudent se gardera de tenter les
crevasses du glacier du Lac, les ardoisières de Saint-Christophe, les
moraines de la Selle et les défilés du Diable, qui mènent dans la
vallée du Vénéon. Il vaut mieux, comme les montagnards eux-mêmes,
suivre la grande route qui passe au fond de la combe de Malaval, le
long du cours de la Romanche, gravir la colline escarpée du
Mont-de-Lans, et redescendre au charmant village de Vénosc par l'alpe
du Mont-de-Lans, pâturage dont le célèbre Linné connaissait déjà les
plantes rares; c'est à la beauté de ce pâturage que les habitants de
Vénosc doivent indirectement leur prospérité. Souvent visités par des
botanistes, ils sont devenus botanistes eux-mêmes, et chaque année,
dans leurs émigrations périodiques, ils vont exercer le commerce des
plantes alpines dans toutes les parties de la France, en Italie, en
Angleterre, et même jusqu'en Russie et en Amérique; de retour dans
leurs montagnes, ils apportent avec eux l'aisance ou même la fortune.
Vénosc éparpille ses maisons blanches et roses sur des croupes
mollement arrondies, qui s'abaissent d'étage en étage jusqu'aux bords
du Vénéon. L'ensemble de la vallée offre un charmant tableau: les
habitations sont à demi cachées sous le branchage des grands noyers;
le Vénéon, aux eaux d'un bleu pâle comme les glaciers qui les ont
produites, bondit de pierre en pierre entre deux berges fleuries; le
ruisseau de la Muzelle descend en cascade d'un charmant vallon de
prairies et plonge dans une forêt de sapins: au loin on aperçoit des
neiges et le cirque de pâturages au fond duquel se cache le lac de
Lauvitel. Mais à peine a-t-on marché pendant quelques minutes en
remontant le cours du Vénéon que le paysage change tout à coup de
caractère: on vient d'entrer dans le _clapier_ de Saint-Christophe.
Toute trace de végétation a disparu; on ne voit plus que blocs
entassés en désordre, semblables à des tours, à des pans de murailles,
aux ruines d'une Babel gigantesque; les sommets des montagnes
disparaissent eux-mêmes derrière l'accumulation de ces débris énormes;
on entend mugir le Vénéon à une grande profondeur sous l'amas des
rochers écroulés; ça et là brille à travers une ouverture étroite
l'écume blanchissante du torrent. Les blocs semblent se tenir debout
en vertu d'un équilibre impossible; on se croirait au milieu du chaos
d'une nature insurgée contre ses propres lois et l'on tremble presque
en suivant l'humble sentier qui serpente à la base des rochers, se
glisse dans leurs interstices, s'attache à leurs anfractuosités, et
passe sous leurs voûtes hardies.
[Illustration: CARTE du DAUPHINÉ PARTIE ORIENTALE (Isère et H{tes}
Alpes). Dressée par A. Vuillemin Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42.]
Pour saisir d'un coup d'oeil l'ensemble du chaos et se faire une idée
du gigantesque écroulement, le voyageur qui peut disposer de quelques
heures de loisir fera bien de gravir à la suite des chèvres les
escarpements du Diable qui dresse en face ses assises d'ardoise rayées
de noir et de gris. En s'aidant des pieds et des mains pour monter les
degrés inégaux du roc, puis en suivant les _passerelles_ vertigineuses
suspendues au flanc de la montagne, et en pénétrant dans les couloirs
étroits d'où s'écroulent au printemps des avalanches de neiges et de
pierres, on finit par atteindre une terrasse de pâturages d'où la vue
s'étend librement sur la vallée du Vénéon. À plus de mille mètres de
profondeur, immédiatement au-dessous du rebord de la terrasse,
apparaît le torrent bleuâtre serpentant au milieu d'un champ de
pierres, alluvions de l'ancien lac que retenait l'effroyable digue du
clapier. En face l'immense écroulement se montre dans toute sa
hauteur. Ce n'est rien moins qu'une moitié de montagne formant, avec
ses fragments de toutes les dimensions, un demi-cône de débris aussi
élevé que le Vésuve, et barrant complétement la vallée de son énorme
talus. Sur la face du mont resté debout, on voit en partie l'escarre
blanche de laquelle s'est détaché ce chaos formidable de pierres. Un
léger brouillard de vapeurs et les couches d'air vaguement azurées
jettent un voile transparent sur les rochers épars de la base; à
droite et à gauche du clapier, des ruisseaux descendus des neiges
supérieures bondissent dans la vallée du Vénéon et secouent au vent
leurs ondoyantes cascades: on n'aurait soi-même qu'à faire un pas pour
tomber de chute en chute dans l'abîme effrayant, si profond qu'il
semble appartenir à un autre monde.
[Illustration: Le pont du Diable, près du village de
Saint-Christophe.--Dessin de Sabatier d'après nature.]
Cette étroite vallée, plus nue et plus sombre en certains endroits que
la combe de Malaval, ne mérite pas d'être célèbre uniquement à cause
de son clapier. Quelques minutes avant d'arriver au village de
Saint-Christophe, on franchit un ressaut de rochers et l'on atteint un
petit pont d'une arche bordé de garde-fous peints en rouge: c'est le
pont du Diable. Il n'est guère de vallée des Pyrénées et des Alpes qui
ne se vante d'avoir un pont construit par l'architecte des enfers,
mais ces travaux méritent rarement le nom que les montagnards leur ont
orgueilleusement donné. Le pont de Saint-Christophe, lui-même, n'offre
rien de bien diabolique; en revanche, la gorge d'où sort le torrent du
Diable, et plus bas, l'abîme où il se perd, offrent un spectacle
vraiment infernal. En amont, du côté des glaciers de la Selle, l'eau
jaillit d'une étroite fissure entre deux rochers perpendiculaires
striés de couches noires comme des bancs de houille. Blanc d'écume, le
ruisseau descend en cascades qui se séparent, se rejoignent,
s'entre-croisent, se séparent de nouveau, puis se réunissent en une
seule masse pour tomber sur des blocs éboulés, qui les font rejaillir
en fusées de perles sur des buissons ondoyants penchés au-dessus de la
chute. Un moment calmée, l'eau du torrent s'étale en tournoyant, puis,
glissant au-dessous du pont par un étroit canal, s'abîme une seconde
fois dans un gouffre: on voit encore une masse d'écume blanchissant à
peine au fond de l'obscurité; plus bas, on entrevoit les spirales d'un
tourbillon, puis la fissure se referme, le torrent reste caché par les
lèvres de l'abîme et les branchages des frênes qui croissent dans les
fentes des rocs; la terre semble avoir englouti son fils mugissant.
Les églantiers en fleurs, des touffes de fougères et de scolopendres
se font jour à travers les pierres descellées du pont et recourbent
leur feuillage sur l'eau tournoyante; de vertes capillaires, toujours
humides de rosée, tapissent ça et là les parois du gouffre. Un bruit
étourdissant résonne sans cesse dans la gorge et se répercute de roche
en roche.
Le petit hameau de la Bérarde est situé à l'extrémité de la vallée du
Vénéon dans un site qu'on pouvait à bon droit, il y a encore une
vingtaine d'années, appeler le Bout du Monde. À cette époque, aucun
montagnard, pas même un chasseur de chamois, n'avait depuis longtemps
franchi les glaciers qui remplissent les gorges environnantes, et les
quelques habitants de la Bérarde, agglomérés dans leurs petites
cabanes à demi enterrées dans le sol, ne communiquaient avec le reste
du monde que par la vallée de Saint-Christophe. Maintenant il n'en est
plus ainsi, grâce au courage et à l'adresse des deux chasseurs Roudier
père et fils. Ils ont découvert au milieu des glaces trois cols de
plus de dix mille pieds de hauteur qui permettent de passer de la
vallée de la Bérarde soit dans celle de la Romanche, soit dans la
Vallouise, soit dans le Val-Godemar. Ils ont déjà guidé par ces
passages difficiles plus de cinquante touristes: il va sans dire que
c'est à des Anglais que revient l'honneur d'avoir inauguré la
traversée des Alpes du Pelvoux: en 1841, MM. Forbes et Heath, ont
pénétré de la vallée de la Bérarde dans le Val-Godemar par le col de
Saïs, quelques jours après que ce passage eût été frayé par Roudier
père. Depuis cette époque, il ne s'écoule guère d'année sans qu'un ou
plusieurs touristes français, anglais ou même américains viennent
réclamer les services des intrépides chasseurs de la Bérarde; mais la
plupart se contentent d'aller visiter la base des hauts glaciers et
redoutent avec raison la traversée des cols.
En compagnie d'un ami qui désirait passer avec moi dans la Vallouise,
je quittai la Bérarde par une froide matinée de juillet, une heure
environ avant le lever du soleil. Le brouillard recouvrait
uniformément toutes les montagnes de son voile gris et nous permettait
à peine de voir à quelques pas devant nous les pierres éparses dans
les pâturages; la voix même du torrent était assourdie par les couches
de vapeurs; mais le guide, que rassuraient divers signes
météorologiques à nous inconnus, nous promettait une belle journée et
nous le suivîmes avec confiance. En effet, dès que nous eûmes commencé
à gravir les roches arides ou parsemées de genévriers rabougris qui
hérissent les flancs de la montagne de la Tempe, le dôme de brouillard
qui recouvrait la vallée s'amincit peu à peu et prit la teinte
jaunâtre de l'air éclairé par les premiers rayons du soleil. Enfin,
arrivés sur une pente de neige, nous émergeons de la couche la plus
élevée des vapeurs et nous voyons se dérouler autour de nous tout
l'amphithéâtre des glaciers, le Chardon, le Baverjat, la Pilatte, la
Combe-Faviel, la Tempe, le Vallon, les uns encore ensevelis dans
l'ombre, les autres réfléchissant timidement la lumière discrète du
matin. L'arche d'où jaillit le Vénéon apparaît comme une petite cavité
noire à la base des glaces de la Pilatte; quelques nuages remontent
lentement vers le col de Saïs; en bas, sur la mer de vapeurs qui
tourbillonne comme la fumée d'un grand incendie, nos ombres se
dessinent vaguement environnées d'un double arc-en-ciel qui se déplace
à chacun de nos pas; l'ombre de la montagne elle-même, avec toutes les
aiguilles de sa crête, repose sur les ondes mouvantes des brouillards.
La magnificence du spectacle augmente à mesure que nous montons: le
soleil fait resplendir d'un éclat plus intense la blancheur immaculée
des cirques; les vapeurs se cachent dans les ravins et disparaissent
comme une armée en déroute; par delà les crevasses et le champ de
neige qui nous séparent encore de l'arête du col, nous voyons grandir
incessamment les pics les plus élevés du Pelvoux, l'Ailefroide, les
deux Olan, la Barre des Escrins ou pointe des Arcines. Enfin, nous
atteignons le col, haut de trois mille sept cent cinquante-six mètres
au-dessus du niveau de la mer, et nous contemplons à nos pieds un
cirque de glaces large de deux à trois kilomètres, sillonné dans toute
sa longueur de fentes étroites et de moraines parallèles semblables
aux stries des fucus au milieu de l'Océan. Une paix merveilleuse règne
sur l'immense horizon de montagnes et de neiges: aucun bruit des
vallées ne s'élève jusqu'à ces hauteurs, la voix du torrent lui-même a
cessé de retentir. Parfois une masse de neige s'écroule d'une terrasse
de rochers et s'abat dans le cirque, accompagnée d'un nuage de
poussière et suivie d'un long roulement d'échos, comme celui de la
foudre. Rien ne rappelle la vie animale dans ce désert, si ce n'est la
trace d'un chamois ou quelque papillon gris voltigeant au hasard. Sur
la surface du champ de neige ridée par le vent comme les rivages de la
mer sont ridés par les flots, les pierres éparses sont bordées de
cristaux de glace que le brouillard vient de déposer; ça et là des
touffes d'herbes dont chaque feuille est recouverte d'une gaîne de
givre, des pensées, de petites gentianes, des myosotis, des oeillets
roses aux racines enfoncées dans un coussin de mousse verte,
jaillissent à travers la couche de neige: souvent ces plantes sont
couvertes de quelques flocons fraîchement tombés; on dirait que la
neige est veinée de sang. Quelle charmante élégie un poëte de l'école
mélancolique pourrait faire sur ces pensées et ces myosotis, les
dernières fleurs qui accompagnent l'homme dans les régions de
l'éternel hiver!
Le glacier qui s'étendait à nos pieds, offre le seul chemin par lequel
on pénètre de la vallée de la Bérarde dans la Vallouise: il est connu
sous le nom du glacier Noir. Il reçoit presque toutes les neiges du
Mont-Pelvoux et de la Barre des Escrins, aussi bien que les rochers
écroulés des flancs presque perpendiculaires de ces montagnes; au
sortir de son vaste cirque, il comprime ses glaces et ses moraines
dans un défilé large d'un demi-kilomètre au plus, et vient, à la base
septentrionale du Pelvoux, s'unir en partie à l'extrémité inférieure
du glacier Blanc, également étranglée entre deux parois de rochers
verticaux. À l'endroit où ils s'effleurent par leurs moraines
latérales, ces deux glaciers offrent un contraste absolu, et
peut-être que nulle part dans les Alpes, on ne pourrait mieux étudier
tous les phénomènes que présentent ces étranges fleuves de glace sur
lesquels les savants discutent depuis si longtemps sans pouvoir
s'entendre. Vu de la plaine de débris qui s'ouvre entre les deux
moraines et que parcourt le ruisseau du Banc, le glacier Noir est
tellement chargé de détritus de toute espèce qu'il semble une immense
coulée de boue, pareille à celle que vomissent les volcans de Java: on
ne reconnaît la nature de sa masse que par les crevasses béantes dans
lesquelles s'engouffrent incessamment avec un bruit sourd des blocs de
pierre et des traînées de cailloux. À la base du glacier s'appuie une
effroyable moraine de plusieurs centaines de mètres de haut, composée
de fragments de roches arrachés à toutes les montagnes avoisinantes;
des ruisseaux boueux s'échappent de cet amas de blocs et se traînent
lentement à travers les débris de la plaine. De l'autre côté, le
glacier Blanc, presque entièrement libre de rochers, se termine par de
gigantesques degrés et appuie sur le sol des contre-forts verticaux
qui le font ressembler à une patte de lion. Ses assises sont d'un
blanc pur, ça et là rayé de rouge et de jaune d'or; de son arche
médiane admirablement cintrée s'échappe l'affluent principal du Banc,
aux eaux d'un blanc laiteux comme celles du Vénéon. En face du
confluent des deux glaciers, le Mont-Pelvoux se dresse comme une
flèche gothique, hérissée de clochetons et portant dans ses
anfractuosités des champs de glace très-courts, mais très-épais,
ressemblant à des marches massives de marbre blanc. À sa base,
croissent quelques mélèzes rabougris.
Les crevasses de ces divers glaciers sont assez dangereuses et il
s'écoule peu d'années qui ne comptent leur moisson de victimes.
Quelques jours avant notre passage une petite fille de dix ans qui
gardait ses brebis dans un maigre pâturage situé sur le bord d'un
glacier, avait glissé sur une pente de mousse et disparu dans une
crevasse: on n'avait pu découvrir son corps mutilé qu'après deux jours
de recherche. Un mois auparavant, un autre accident, qui heureusement
ne se termina pas d'une manière fatale, avait eu lieu près du même
endroit. Un pâtre, arrêté sur la surface du glacier, sondait avec son
bâton une couche de neige qui recouvrait l'ouverture d'une crevasse.
Soudain la neige s'affaisse et l'entraîne; avant qu'il ait songé à se
jeter en travers de la fente, il se trouve à vingt-cinq mètres de
profondeur entre deux murailles de glace bleue et sur un sol jonché de
pierres. Sa position était tout à fait désespérée: à sa place, aucun
autre n'eût songé à sortir de cette fissure étroite qui laissait à
peine un rayon de lumière descendre jusqu'à lui. Les cris étaient
inutiles; car personne ne l'avait accompagné sur le glacier; autour de
lui, il ne touchait que la glace dure, de ses pieds il ne frappait que
le roc de granit; il se sentait gelé par le souffle aigre et froid qui
glissait dans la crevasse; ses vêtements mouillés se glaçaient sur son
corps. N'importe: au lieu d'attendre avec frayeur cette mort qui
devait lui sembler inévitable, il se met hardiment à l'ouvrage; avec
la petite hache qui termine son bâton, il taille à intervalles égaux,
dans les deux parois de la crevasse, des trous profonds qui lui
servent d'échelons pour remonter peu à peu; il arrive ainsi jusqu'à
une dizaine de mètres au-dessous de la surface du glacier; mais à cet
endroit, une des parois surplombe tellement qu'il ne peut y tailler de
marches, et qu'il est obligé de s'arrêter dans son ascension. Son
courage ne l'abandonne pas: il creuse dans une des parois une espèce
de niche, et vis-à-vis, deux entailles rapprochées; ensuite il
redescend et va chercher au fond de la crevasse trois pierres, une
assez large qu'il pose dans la niche, deux autres plus petites qu'il
place dans les marches de la paroi opposée; puis il s'assied sur la
grosse pierre, afin d'éviter à son corps le contact de la glace
humide, pose ses pieds sur les petites pierres de la paroi opposée, et
ne cesse de _battre la semelle_ pour maintenir la chaleur vitale. Il
resta ainsi plus de vingt-quatre heures suspendu à mi-hauteur de la
crevasse; le lendemain matin, les bergers envoyés à sa recherche
entendirent ses cris et le retirèrent encore vivant hors de la fente
du glacier. Ce héros, qui déploya tant de courage et de présence
d'esprit, est un crétin à l'oeil terne, à la parole embarrassée, au
long goître pendant; à sa place, tout homme de sens se serait
abandonné au désespoir, ou bien aurait croisé ses bras en invoquant la
mort; mais le pauvre d'esprit ne sut pas comprendre son horrible
situation et c'est pour cela qu'il réussit à sauver sa vie.