rue, sortit, et lança dans l'air un coup de sifflet net et strident.
Deux ombres se détachèrent dans l'obscurité: elles portaient une sorte
de paquet qui avait forme humaine.
--Entrez, fit Biscarre.
--Voila! camarade, dit Maloigne. Sacrédié! quel chien de temps! V'la de
l'ouvrage qui vaut de l'argent! Où faut-il mettre le manchot?
--Étendez-le là, à terre; maintenant, faites sentinelle au dehors. A la
moindre alerte, le coup de sifflet.
--Encore dehors! Mais nous sommes trempés...
--Vous vous sécherez demain. Allez!
Truard et Maloigne essayèrent encore de protester. Mais, sans s'en
préoccuper, Biscarre les jeta dehors. Puis, resté seul, il referma
soigneusement la porte et se dirigea vers le corps qui était étendu sans
mouvement.
C'était celui d'un des frères Martin, celui de Gauche. Comment se
trouvait-il là, et que s'était-il donc passé? On se souvient que
Biscarre, averti par Diouloufait de l'enlèvement de Muflier et de
Goniglu, avait immédiatement donné à son personnel des ordres pour le
soir même.
Biscarre avait compris que l'heure de la lutte avait sonné. L'enlèvement
des deux bandits devait, selon lui, être le résultat de quelque
imprudence par eux commise. Peut-être même y avait-il trahison. Les
allures de Muflier était depuis longtemps suspectes, et la scène qui
s'était passée à l'_Ours vert_ en était la preuve. En tout cas, il
fallait connaître l'étendue réelle du danger. Quels étaient les deux
personnages qui, d'après le rapport de Diouloufait, s'étaient présentés
d'abord au quai de Gèvres, ensuite au cabaret des Halles? Puis, dans
quel but les deux saltimbanques avaient-ils fait disparaître Muflier et
Goniglu? Biscarre avait pour principe de prendre tout d'abord
l'initiative; et il y avait en lui je ne sais quel esprit d'aventure qui
le poussait à compter sur le hasard. Il fallait d'abord s'emparer des
frères Droite et Gauche. A l'heure dite, quatre Loups s'étaient réunis à
la tête du Pont-Neuf, au point fixé par Biscarre. Puis, sous la conduite
de Diouloufait, ils s'étaient dirigés vers la place du Trône, où devait
se trouver encore la baraque des saltimbanques. Ils étaient arrivés
vers les dix heures du soir. C'était l'heure où se terminaient les
représentations. Au moment même où ils se glissaient dans la foule qui
entourait la baraque, Droite et Gauche exécutaient leurs derniers
exercices. Les Loups, sur l'ordre de Biscarre, s'étaient placés en
observation, prêts à accourir au premier signal de Biscarre, qui s'était
réservé le rôle principal dans le drame qui se préparait. Il était vêtu
d'une blouse qui cachait son costume de Blasias. Il entra dans la
baraque, après avoir jeté en passant quelques pièces de cuivre. C'était
pendant l'exercice des poids, et les deux frères excitaient des
trépignements de joie de la part des spectateurs, prompts à se moquer
des audacieux qui essayaient de lutter de vigueur avec les deux
manchots. Droite s'était avancé sur le devant des tréteaux qui leur
servaient de scène, et jetait une dernière fois le défi sacramentel:
--Est-il encore dans la société quelque personne qui veuille essayer ses
forces?
--Moi, dit Biscarre.
Il y eut dans la foule un redoublement d'attention, et même quelques
applaudissements retentirent. Jusqu'ici les plus vigoureux avaient été
vaincus, il fallait une grande confiance en soi-même pour entamer de
nouveau la lutte. Mais quand Biscarre parut, il y eut un murmure de
désappointement. Cet homme de taille moyenne, vêtu comme un paysan, le
front couvert d'un large chapeau qui dissimulait en partie son visage,
avait des allures lourdes et _pataudes_ qui ne prouvaient rien moins
qu'une force exceptionnelle. Biscarre monta sur le tréteau.
--Ah! ah! camarade, fit Gauche, il paraît que nous avons des biceps
exceptionnels!
--Bah! comme tout le monde, dit Biscarre en traînant la voix à la façon
normande.
--Vous venez de loin? Peut-être êtes-vous fatigué?... dit Droite avec un
accent de moquerie.
--Peut-être ben!... mais je tâcherons de faire de mon mieux...
--Choisissez! dit Gauche à son tour, en désignant à Biscarre le tas de
poids qui avaient servi à leurs exercices.
Biscarre s'approcha, se baissa, et jouant la niaiserie du mieux qu'il
pouvait--et en cela c'était comme toujours un acteur admirable--il tâta
successivement plusieurs poids, sans les prendre et sans tâcher de les
enlever.
--Avez-vous donc cru qu'ils étaient en carton, fit l'un des deux frères,
qui en souleva un et le laissa retomber sur les planches, qui gémirent
sous la masse de fer.
Biscarre s'était redressé, toujours avec ses mouvements lents, et il
regardait autour de lui. Or, il y avait justement au milieu du tréteau
une table couverte d'un tapis sur lequel se voyaient des altères à poids
énormes. Il est vrai de dire que, le plus souvent, les frères évitaient
de se servir de ces engins, qui, même pour leurs forces exceptionnelles,
nécessitaient des efforts trop violents. Biscarre alla vers la table.
--Qu'est-ce que vous venez faire par là? dit Gauche en riant. Est-ce que
vous voudriez en tâter?
--Voyons! c'est pas bien de vous gausser de moi, dit Biscarre en riant
d'un gros rire. Si je voulais, j'enlèverais la table et tout ce qu'il y
a dessus.
Un éclat de rire accueillit cette fanfaronnade, et l'hilarité de la
salle fut partagée par les deux jumeaux.
--M. de Crac est mort! cria une voix.
--A la porte le blagueur!
Et les lazzi d'éclater de toutes parts. Biscarre passa ses mains sous sa
blouse et en tira un sac de toile assez gros. Il le plaça sur la table
et on entendit le bruit d'un sac d'écus.
--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Droite.
--Ça? Eh ben!... c'est le prix des deux derniers _viaux_ que j'ons
vendus aujourd'hui.
--Et qu'est-ce que vous voulez que nous fassions de ça?
--Ah! ce que vous voudrez! Seulement, faut les gagner.
--Ah çà! que veulent dire toutes ces pasquinades?
--Des... quoi? Voyons! êtes-vous des francs gars, oui ou non? Je vous
parie ce qu'il y a là dedans que j'enlevons la table et tout le
bibelot....
La sacoche paraissait ronde: décidément la partie ne manquait pas
d'intérêt, et le silence se fit comme par enchantement.
--Nous ne parions pas d'argent, dit Gauche.
--Ah! dites donc tout de go que vous avez peur de perdre.
--Oui! oui! ils _canent_! crièrent quelques spectateurs.
Droite et Gauche comprirent que, même en supposant, ce qui était
vraisemblable, que le particulier voulût jouer une farce, ils devaient
conserver leur prestige.
--Je vous ai dit, reprit Gauche, que nous ne jouons pas d'argent, mais
on peut jouer autre chose.
--Quoi?
--Deux bonnes bouteilles de vin?
--Du bon bouché, alors!
--Tout ce qu'il y a de plus bouché.
--Topez donc!
Et Biscarre tendit la main aux deux frères.
--Ça y est. Et maintenant, mes gars parisiens, regardez-moi ça.
Biscarre vint vers la table, qui avait une longueur d'à peu près un
mètre. Il était impossible d'apprécier, au premier coup d'oeil, le poids
qui la surchargeait.
--Essayez d'abord de lever ça, dit Biscarre.
--Pourquoi faire?
--Dame! pour me donner une petite idée de ce que ça pèse....
Droite saisit le bord de la table, et, d'un effort violent, souleva deux
des pieds à vingt centimètres environ, et encore se servait-il pour
levier des deux autres pieds.
--Vingt dieux! fit Biscarre, il paraît que c'est un brin lourd...
--Vous pouvez encore renoncer, dit Droite.
--C'est ça! reculer... pour qu'on dise que les gars de la campagne sont
des clampins...
--Allez donc... nous jugerons le coup....
Biscarre, avec ses mouvements compassés, releva les poignets de sa
chemise et mit à nu ses bras, sur lesquels les muscles saillaient comme
des cordes d'acier. Ses mains, quoique fines, présentaient, nous l'avons
dit, ce caractère assez singulier que le pouce était d'une longueur
inusitée et touchait presque à l'extrémité de l'index. Cette
conformation--qui existait chez le plus grand criminel dont le nom ait
retenti depuis quelques années--donne aux mains une force exceptionnelle
et permet d'exécuter des actes qui paraissent, pour ainsi dire,
invraisemblables. Biscarre saisit à son tour la table par le bord,
s'arc-bouta sur ses jambes, son dos se voûta, il y eut un moment de
complète immobilité. Puis, comme serrée entre des tenailles de bronze,
la table se souleva... tout entière... lentement. Le corps de Biscarre
ne bougeait pas plus que si c'eût été celui d'une statue. Des cris
d'enthousiasme éclatèrent: c'était la preuve d'une vigueur presque
surhumaine. Droite et Gauche ne purent réprimer eux-mêmes une
exclamation de surprise. Biscarre, après avoir soutenu la table pendant
quelques secondes, à deux pieds de terre, la laissa ensuite retomber,
mais sans secousse. Puis se tournant vers les deux frères:
--Eh bien! les gars, qu'est-ce que vous dites de ça? demanda-t-il d'un
ton goguenard.
--Nous avons perdu, dit Gauche; mais, sur ma parole, nous ne nous y
attendions pas.
--Alors vous ne pourriez pas en faire autant?...
--Non, certes.
--Du moins, vous tiendrez le pari?
--C'est convenu.
--Et nous boirons ensemble deux bonnes bouteilles?
--Quand vous voudrez.
--Tout de suite alors, car j'sommes pressé... je repartons demain pour
le village.
--A vos ordres.
De fait, les frères jumeaux n'étaient pas fâchés de brusquer la fin de
la séance. Il n'est pas d'homme qui soit insensible à un échec
d'amour-propre, surtout quand il s'agit de rivalité de métier. Deux
jours auparavant, ils avaient obtenu sur les Loups Muflier et Goniglu un
avantage qui les avait placés haut dans l'estime de leur public
ordinaire. Mais aujourd'hui, c'était la revanche. Contraints de s'avouer
vaincus, ils sentaient que leur prestige étaient tombé du même coup. Ce
fut au milieu du plus profond silence que fut accueilli le boniment
ordinaire, annonçant l'heure de la représentation du lendemain. Et, dans
les rangs de la foule qui s'écoulait, ils auraient pu saisir plus d'une
observation peu sympathique.
--Vous m'en voulez? fit le faux paysan.
--Pourquoi donc?
--Parce que j'ons voulu gagner un bon coup à boire.
--C'était votre droit.
--Alors, pour me prouver qu'il n'y a pas de rancune, venez avec moi.
--Nous vous suivons.
En un instant, les deux frères eurent barricadé la baraque et sortirent,
accompagnés de Biscarre. Détail étrange et qui prouve bien l'invincible
faiblesse du genre humain, les deux frères étaient trop préoccupés de
leur défaite pour concevoir le moindre soupçon sur la personnalité de
leur adversaire.
--Où allons-nous? demanda Biscarre.
--Chez le premier débitant venu.
--Oh! oh! fit l'autre, vous ne m'avez pas l'air de traiter sérieusement
les affaires... le premier venu... pour avaler de la drogue...
--Si vous connaissez un bon endroit.
--C'est ça... oui, j'en ons un, et pas loin... au cours de Vincennes.
Il était presque onze heures du soir: la pluie tombait maintenant à
torrents, et il eût été de la plus vulgaire prudence de ne pas
s'éloigner.
Mais puisque le paysan ne se plaignait pas, malgré l'eau qui pénétrait
sa limousine, Droite et Gauche ne pouvaient reculer. Tous trois
passèrent la barrière.
--Vous connaissez un cabaret par ici? demanda l'un des frères.
--Quand je vous le disions! Pardine! est-ce que maintenant vous allez
vous défier de moi? Dites-le tout de suite, que vous ne voulez pas
payer....
A cette époque, la route qui mène de la barrière du Trône à Vincennes
était absolument déserte. A peine de distance en distance quelque maison
de sordide apparence... Biscarre marchait entre les deux frères, parlant
beaucoup, racontant des histoires de marchés et de foires, détaillant
avec un gros rire les prouesses qu'il avait déjà exécutées. Tout à coup,
Droite s'arrêta:
--On dirait qu'on nous suit, dit-il.
Gauche tressaillit, et à ce moment une même pensée traversa l'esprit des
deux frères. Mais déjà il était trop tard. Biscarre s'était jeté sur
Gauche, qu'il étreignait entre ses bras de fer; Droite avait été
renversé par trois hommes qui s'étaient jetés sur lui...
--Nous les tenons, dit Biscarre. Ah! mes beaux manchots! vous vous
avisez de faire les malins... il vous en cuira....
En un clin d'oeil, Gauche avait été mis dans l'impossibilité de faire le
moindre mouvement, et déjà le bâillon s'abattait sur ses lèvres, lorsque
de sa bouche sortit un sifflement étrangement modulé.
--Te tairas-tu, vipère? cria Biscarre.
Et de son poing il lui martela la tête.
Encore ne comprenait-il pas ce que signifiait ce sifflement. Or, il
répondait à une convention faite de longue date entre les deux frères.
S'ils étaient attaqués tous deux, tant que l'un et l'autre conservaient
l'espoir de vaincre leurs adversaires, ils luttaient, mais dès qu'ils se
sentaient vaincus, celui qui le premier reconnaissait la résistance
impossible avertissait son frère, dont le rôle devait alors se borner à
tenter l'évasion, et surtout à s'abstenir de prendre part au combat,
fût-ce dans l'espoir de la délivrance. Ce qu'ils ne voulaient point
risquer, c'était que la liberté leur fût ravie en même temps à tous
deux. Tant que l'un était libre, l'autre conservait l'espoir. Droite
avait entendu, et immédiatement il avait cessé de lutter contre ses
adversaires, ne songeant plus qu'à saisir l'occasion favorable.
--Tenez-vous l'autre? cria Biscarre.
--Il ne bouge même plus, répondit Truard, l'un des complices.
Biscarre serra de nouveau les cordes qui entravaient les mouvements de
Gauche.
--Je vais finir l'affaire de l'autre manchot, dit-il.
Et il se rapprocha du groupe des trois hommes qui maintenaient Droite.
Mais avant qu'il fût arrivé, celui-ci, d'un seul bond, s'était relevé:
d'un coup vigoureusement assené, il avait assommé un de ses adversaires,
et s'était élancé sur le côté de la route; là, il hésitait encore:
devait-il, malgré leurs conventions formelles, revenir au secours de son
frère?
Son hésitation ne fut pas de longue durée. Les trois assassins s'étaient
jetés à sa poursuite.
--Arrêtez! cria Biscarre.
On entendit le craquement d'une batterie, et un coup de feu retentit: la
balle effleura la tête de Droite. Par un hasard inespéré, l'adresse de
Biscarre s'était trouvée en défaut.
--Malédiction! cria le forçat.
Mais déjà Droite avait disparu. Biscarre, poussant d'épouvantables
jurements, revint vers Gauche, toujours immobile.
--Du moins, murmura-t-il, celui-là ne m'échappera pas.
On sait le reste.
Gauche était au pouvoir de Biscarre. Le malheureux gisait sur le sol,
dans le laboratoire de Blasias. Il n'avait pas perdu son sang-froid, il
devinait qu'il était aux mains d'un ennemi implacable.... Qu'allait-il
se passer? Quel était cet homme? Pourquoi l'avait-on amené dans ce lieu
sinistre?
Biscarre avait fermé la porte du laboratoire, puis il s'était courbé sur
le corps du manchot.
--Écoute-moi bien, lui dit-il, de sa voix stridente, et je t'engage,
dans ton intérêt, à ne pas perdre une seule de mes paroles. Ta vie est
entre mes mains, et je suis décidé, en cas de résistance, à te tuer
comme un chien.... Veux-tu répondre à mes questions?... Je vais
t'enlever ton bâillon, mais en même temps, je tiendrai appuyé sur ton
crâne la gueule d'un pistolet.... Au moindre cri, je te fais sauter la
cervelle.
Tenant d'une main l'arme de mort, de l'autre Biscarre approcha sa
lanterne de son visage.
--Tu peux répondre avec les yeux: m'entends-tu?
--Oui, fit Gauche du regard.
--Tu t'engages à me répondre?
--Oui, répéta l'autre du même signe.
--C'est bien.
Gauche sentit le froid du pistolet appuyé à sa tempe, tandis que
Biscarre détachait le bâillon. Un long soupir de soulagement s'échappa
de la poitrine du malheureux. Ce fut tout. Il attendit.
--Il y a deux jours, dit Biscarre, deux hommes sont entrés dans votre
baraque, et depuis ce moment ils n'ont pas reparu.
--C'est vrai, dit Gauche.
--Ils ont été tués?
--Non.
--Enlevés alors?
--Oui.
--Pourquoi?
Gauche garda le silence.
--Tu n'oublies rien de ce que je t'ai dit: parle ou je te tue.
--Vous me tuerez!
--En vérité... nous jouons au Spartiate...
--Non.
--Alors, si tu t'es attaqué à eux, c'est que tu agissais d'après des
ordres?
--C'est vrai.
--Tu es donc un des membres d'une association secrète?
--Je suis l'ennemi des criminels et des maudits...
--Bon! fit Biscarre en riant, voilà qui est parler, et je suppose que tu
me fais l'honneur de me compter au nombre de ces adversaires; mais là
n'est pas la question: je veux, je veux, entends-tu bien, savoir quels
sont ceux qui t'emploient.
--Appuyez votre doigt sur la gâchette, dit Gauche, car je jure que je ne
dirai rien.
Biscarre eut un mouvement de rage. Peut-être allait-il le tuer, quand
tout à coup une pensée traversa son cerveau.
--Ainsi, tu ne parleras pas?
--Non.
--Alors même que je te briserais les membres et que je te déchirerais
les chairs?
--Suis-je donc au pouvoir du bourreau?
--Tu es au pouvoir d'un homme qui veut ton secret...
--Eh bien! torturez-moi, brisez-moi, je ne parlerai pas! Croyez-moi,
mieux vaut en finir tout de suite; tuez-moi.
Biscarre ricana:
--Pas encore, fit-il; et d'abord, puisque tu ne daignes pas m'être
reconnaissant d'avoir bien voulu te rendre la liberté de la langue, tu
me permettras de retirer cette concession.
D'un mouvement rapide, il rattacha aux lèvres de Gauche le bâillon un
instant écarté.
--Et maintenant, continua Biscarre, je t'avertis que malgré tout ton
courage, malgré la force de ta volonté, tu parleras. Une dernière fois,
je te dis que toute résistance de ta part est inutile, et pour te le
prouver, sache que déjà deux d'entre vous sont mes prisonniers. Ne
connais-tu pas le marquis Archibald de Thomerville et sir Lionel
Storigan?
Un râle sourd s'échappa de la poitrine du malheureux, tandis qu'une
sueur froide mouillait tout son corps. Ainsi déjà une partie du secret
était au pouvoir de ce misérable!... C'était une effrayante
révélation!...
--Voilà qui commence à te toucher, mon brave, continua Biscarre.
Allons!... décide-toi... mange le morceau.
Les yeux de Gauche se fixèrent sur le visage de Biscarre avec une
expression de profond mépris. Biscarre comprit que c'était un refus.
--A ton aise, donc. Je te le répète, tu parleras quand même.
Biscarre n'avait-il pas à sa disposition les moyens qui déjà avaient eu
raison du mutisme de Silvereal? Sans perdre un instant, il cacha son
visage sous un masque de verre, alluma une lampe d'esprit-de-vin et
plaça sur le réchaud une cornue de terre d'où, après quelques minutes,
une vapeur blanchâtre commença à s'échapper. L'effet ne se fit pas
attendre. Les effluves du narcotique saisirent Gauche, toujours étendu à
terre. En vain, il tenta de résister; en vain, tendant tous ses muscles,
il chercha à rassembler ses forces défaillantes. Le feu brilla plus
ardent et plus clair, les vapeurs se répandirent dans toute l'étroite
pièce comme un nuage, ses yeux se fermèrent, sa poitrine se souleva dans
un dernier effort; mais la résistance était vaincue: il dormait.
Biscarre se rapprocha de lui, et se baissant, il lui posa la main sur la
poitrine. La respiration était lente et régulière. Alors, encore une
fois Biscarre détacha le bâillon, puis il plaça un flacon sous les
narines de Gauche, chez lequel se manifestèrent les symptômes que nous
avons déjà décrits, et il commença l'interrogatoire:
--Quelle est l'association dont tu fais partie?
--C'est le Club des Morts.
Biscarre se souvint tout à coup de l'indication donnée par Bridoine à
Diouloufait:
--Ne tient-il pas ses séances dans une maison du carré Marigny?
--Oui... au bout du Cours-la-Reine...
--MM. de Thomerville et sir Storigan n'en font-ils pas partie?
--Oui.
--Quels sont les autres?
--M. Armand de Bernaye et mon frère.
--N'est-il pas d'autres affiliés?
--Je ne les connais pas.
--Quel est le but de l'association?
--Lutter contre le mal, défendre les honnêtes gens, punir les criminels.
Biscarre ne put réprimer un sourire.
--Quel est votre chef?
A cette question, un tressaillement convulsif agita le corps de Gauche.
On eût dit qu'un scrupule inconscient luttait encore contre la
contrainte subie.
--Parle!
--Notre chef, c'est... une femme.
--Son nom?
Mais avant que Gauche eût répondu, un craquement sinistre se fit
entendre. Biscarre bondit sur lui-même. Le bruit venait du côté de la
cour, là même où la muraille s'appuyait au caveau par lequel Maloigne
était passé pour l'espionner. Biscarre, le pistolet à la main, tendait
l'oreille. Au même instant, des coups redoublés attaquèrent la muraille,
qui, peu solide, chancelait déjà. Biscarre reculait vers le magasin,
l'oeil fixé sur les pierres qui se disjoignaient. Les coups résonnaient
plus rapides et plus violents. Tout à coup, il y eut un écroulement, et
une brèche s'ouvrit. Deux hommes parurent.
--Bernaye!... l'autre frère!... cria Biscarre. Pardieu! le Club des
Morts est venu tout entier se livrer à moi....
D'un geste brusque, il abaissa son arme. Mais avant qu'il eût tiré, une
épouvantable détonation retentit. Les pierres, en tombant, avaient brisé
plusieurs fioles remplies de mélanges chimiques qui s'étaient subitement
enflammés. Il y eut un horrible vacillement. La flamme, en une seconde,
remplit la masure de bois. Biscarre avait reculé; il était maintenant
dans la première pièce, protégé contre ses ennemis par une barrière de
feu.
--En avant! cria de Bernaye.
Droite avait saisi le corps de son frère et l'avait entraîné au dehors.
Bernaye, d'un bond, franchit les flammes; mais à ce moment, les poutres
ébranlées tombèrent avec fracas. Bernaye, frappé, tomba. Quand il se
releva, la porte était ouverte. Biscarre fuyait sur le quai.
--Droite! Gauche! cria Bernaye. Chassons la bête fauve!...
Les deux frères étaient là. L'air vif de la nuit avait subitement
dissipé l'ivresse passagère de Gauche. On apercevait l'ombre de Biscarre
courant sur le quai.
--En avant! cria encore Armand.
Tous trois s'élancèrent sur ses traces. Les deux frères étaient alertes
et vigoureux. C'était une étrange chasse à l'ombre. Mais voici qu'une
lueur éclaira tout à coup la scène.... C'était la maison du vieux
Blasias qui brûlait. Déjà des maisons voisines les cris: «Au feu!» se
faisaient entendre. Les dernières bonbonnes du laboratoire éclataient
avec un bruit semblable à la détonation d'armes à feu.
Un ruisseau étincelant coulait sur le quai.
--Archibald!... Lionel!... fit tout à coup Armand.
--Les malheureux!... répondit Gauche, ils sont prisonniers!...
--Dans cette maison?
--Sans doute!...
--Alors ils sont perdus!... Il nous faut cet homme mort ou vivant....
Les Morts sont sacrifiés au devoir!...
Et, sans s'arrêter, sans tourner la tête en arrière, les trois hommes
poursuivaient Biscarre. Celui-ci, se voyant en pleine lumière, avait
bondi sur le parapet du quai! puis, d'un élan surhumain, il s'était jeté
sur la berge. Mais, un instant après, les trois hommes sautaient
derrière lui. Qu'espérait-il? Il allait droit au fleuve gonflé qui
roulait entre les rives ses flots noirâtres.
--Nous nous emparerons de lui, dit Gauche. A l'eau; à l'eau!...
Un bruit mat leur répondit. Biscarre venait de s'élancer dans le fleuve.
Derrière lui, Droite et Gauche... puis Armand. Ils s'efforçaient de le
cerner. Lui plongeait... et, pendant quelques instants, sa trace
disparaissait. Puis sa tête émergeait, et, à chacune de ses tentatives,
il semblait que ses ennemis se rapprochassent de lui. Évidemment, sa
respiration s'épuisait. Armand n'était plus qu'à deux mètres de lui....
En face, les deux frères lui coupaient la retraite. Il se rapprochait de
la rive. Qu'on pût le contraindre à y remonter, et cette fois il était
pris.... Mais tout à coup, il battit l'eau de ses deux mains et
s'enfonça. Les trois nageurs se rejoignirent.
--Attendons, dit Armand, il va reparaître, et cette fois ce sera la
dernière....
En effet, après quelques instants, une masse noire flotta.
--C'est lui, dit Droite en fendant l'eau.
Mais au même moment, une seconde forme parut à la surface.
--C'est lui! cria Armand.
Et sa main, s'accrochant au corps, l'entraîna vigoureusement sur la
berge. Il se pencha sur lui, le considérant au reflet rouge de
l'incendie qui éclairait le ciel. Il poussa un cri: