Les bureaux de M. Mancal, agent d'affaires, ou plutôt banquier, étaient

situés dans la rue Louis-le-Grand. Ils avaient les allures riches et

sévères qui dénotent les opérations sérieuses. Dans une première salle,

des garçons, revêtus d'une livrée sombre, accueillaient avec politesse

les nombreux clients qui, chaque matin, venaient chercher les

instructions de Mancal ou recourir à ses conseils. Puis, dans une vaste

pièce éclairée par deux hautes fenêtres aux carreaux dépolis, plusieurs

employés travaillaient assidûment derrière les grillages fermés.

Plusieurs portes y donnaient accès: sur l'une, un écusson était fixé

portant ce mot: Caisse; sur une autre: Contentieux; sur une troisième

enfin: Direction. Ce matin-là, un homme, vêtu comme un riche paysan, se

présenta dans la salle d'attente. Déjà plusieurs personnages attendaient

depuis assez longtemps le bon plaisir de M. Mancal, qui, leur

répondait-on, était enfermé en grave conférence dans son cabinet.

Cependant le nouveau venu, après avoir fait les questions d'usage et

reçu les mêmes réponses, déclara qu'à défaut de M. Mancal, il se

contenterait de parler au caissier, auquel il fit passer un pli.

Aussitôt il fut conduit vers la pièce dont nous avons parlé, et, un

instant après, il était introduit. Là, le caissier attendit que la porte

fût refermée, puis se levant brusquement:

--Qu'y a-t-il? s'écria-t-il vivement, et comment, malgré la consigne

formelle, êtes-vous venu ici?...

--Est-il là?

--Oui.

--Il faut que je lui parle... immédiatement.

--Il est en affaires.

--Je suppose, mon cher confrère, dit l'autre, que nulle affaire n'est

plus importante que de sauver sa peau.

--Hein! il y a un danger?

--Parbleu! Crois-tu que sans cela je me serais exposé à le mettre en

fureur?

--Un danger grave?

--Mon vieux cheval de retour, il ne faut pas se faire illusion. Certes,

il est très-intelligent....

Il baissa la voix.

--Il est très-intelligent d'avoir organisé une maison de bonne apparence

où caissier, comptables, employés, garçons de bureau sont tous d'anciens

forçats plus ou moins évadés ou en rupture de ban.... On est bien

tranquille, on gère les affaires de l'association générale, on fait

fructifier les capitaux qui affluent de Toulon, de Rochefort, de Brest

et autres lieux...

--Tais-toi donc, Dioulou...

--Bah! nous sommes entre nous. Mais cette placidité ne peut pas toujours

durer.

--Hélas! fit avec un soupir la caissier de la maison Mancal, qui--à ça

que vient de nous révéler notre ancienne connaissance

Diouloufait--n'était pas précisément aussi immaculé que l'agneau

nouveau-né.

--Il ne faut pas te désespérer. D'abord, je ne t'ai dit un mot de cela

que parce que nous sommes de vieux camarades... de vieux loups de

terre.... Je sais quelque chose, je viens avertir le maître, c'est mon

devoir; mais _motus_! tu ne sais rien, je ne t'ai point parlé... Quant à

l'avenir, sois tranquille, il nous tirera de là...

--Espérons-le, fit le caissier.

--Maintenant, ne perdons pas de temps.

--Je le crois pardieu bien.... Je vais l'avertir.

Et le caissier, revenant à son bureau, posa la main sur un des clous

d'argent qui garnissaient son fauteuil de cuir.

Or, il était vrai que Mancal causait avec un des plus habiles

_tripoteurs_ de la Bourse, lequel, avant de s'engager dans une opération

malhonnête, mais d'autant plus fructueuse, avait désiré obtenir certains

éclaircissements sur les susceptibilités du code pénal. Or, il exposait

ses idées, assez hardies en matière financière, faisant face à Mancal.

--C'est très-simple, vous le comprenez, disait-il. Avec le capital

souscrit, je paye les deux premiers dividendes. Les actions font prime.

Comme j'en ai conservé tout un livre à souche absolument intact, avec

numéros en double emploi, je vends... et, muni des fonds, je

m'expatrie....

Il en était à ce point de ses loyales explications, lorsque les yeux de

Mancal, qui étaient fixés sur son bureau, virent glisser doucement la

plaque de bronze de l'encrier qui se trouvait justement devant lui, et

sous cette plaque, des caractères hiéroglyphiques se détachèrent sur

fond blanc. Mancal réprima un léger tressaillement.

--Mon cher monsieur, dit-il, l'affaire dont vous m'entretenez, quoique

très-pratique, me paraît assez délicate pour mériter un assez long

examen. Veuillez donc, je vous prie, revenir demain matin, et j'aurai

sans doute une solution à vous donner.

Il s'était levé.

--Ainsi, dit l'autre, vous pensez que la chose pourra s'arranger?

--Tout s'arrange...

--Vous serez mon sauveur. Car, voyez-vous, monsieur Mancal, il y a

longtemps que je lutte... il faut en finir, et je dois songer à ma

famille...

--Ces sentiments vous honorent. Adieu, cher monsieur, ou plutôt au

revoir....

Le père de famille se décida, sur un congé ainsi formulé, à se retirer

non sans avoir répété:

--Songez-y bien. Le pain de mes enfants dépend de vous.

Resté seul, Mancal alla vivement vers la porte, et tira le verrou. Puis

il toucha au ressort qui indiquait à qui de droit que nul ne devait le

venir déranger. Ensuite il se dirigea vers un large coffre-fort,

lourdement installé au milieu d'un panneau. Un nouveau ressort étant mis

en mouvement fit tourner sur elle-même la masse de fer, et Mancal se

trouva en face de son caissier. Il aperçut Dioulou:

--Toi ici!...

--Chut! fit celui-ci en mettant le doigt sur ses lèvres. C'est urgent...

--Viens!

Tous deux se retrouvèrent dans le cabinet de Mancal.

--Grave? demanda-t-il à voix basse.

--Très-grave, fit Dioulou sur le même ton.

--Qu'y a-t-il? demanda Biscarre.

--Nous sommes menacés... peut-être est-on déjà sur nos traces...

--Oh! quels que soient nos ennemis, ils ne nous tiennent pas encore.

Explique-toi...

--Voici. D'abord Muflier et Goniglu ont disparu...

--Je me suis toujours défié d'eux; mais peut-être sont-ils ivres-morts

dans quelque bouge.

--Non. Ils ont été enlevés.

--C'est impossible; par qui?

--C'est Maloigne qui est venu m'avertir; ils se sont pris de querelle

avec deux saltimbanques, sur la place du Trône, et depuis ce moment ils

n'ont plus reparu.

--Si on les a tués, la perte n'est pas grande.

--Je ne le crois pas, car les deux saltimbanques étaient à leur baraque

dès le lendemain, à la même place.

--Tu les as vus?

--Ce sont des manchots; tu dois connaître cela: Droite et Gauche.

--Ah! les frères Martin. Leur as-tu parlé?

--Certes non. Je n'aurais pas commis cette imprudence sans te consulter.

Suppose qu'ils aient réellement, et comme tout semble l'indiquer, enlevé

Muflier et Goniglu, c'est qu'ils y sont poussés par un intérêt sérieux.

Si j'étais allé m'enquérir de nos amis, je me livrais sans profit.

--Bien raisonné; mais, du moins, tu les as épiés?

--Oui.

--Et qu'as-tu découvert?

--Rien. Ils n'ont pas quitté la baraque. J'y suis entré avec les

spectateurs, et rien de suspect ne m'a frappé.

--Bon. Est-ce là tout ce que tu as à me dire? En vérité, tu me parais

t'effrayer pour peu de chose. C'est peut-être une querelle particulière

entre les saltimbanques et ces deux misérables.

--Attends. Tu vas voir que je n'ai pas tort de m'inquiéter. Ce matin

même, des étrangers sont venus au quai de Gèvres demander Blasias.

--Et ils ont trouvé visage de bois.

--Naturellement. Mais j'ai appris que les chercheurs avaient l'air fort

désappointés.

--Bah! quelques voleurs en quête d'un complaisant recéleur...

--En tout cas, des voleurs de la haute, car ils étaient admirablement

mis... mais enfin, tu me parais décidé à tout traiter fort légèrement.

Cependant, il y a un troisième détail...

--C'est peut-être le plus utile...

--Je le crois. Les mêmes personnages sont allés à l'_Ours vert_.

--Ah! ah! Comment le sais-tu?

--L'idée m'est venue d'aller rôder par là... et bien m'en a pris, car,

comme j'arrivais, ils venaient de quitter le cabaret.

--En tous cas, tu es arrivé trop tard...

--Pas tout à fait, car là j'ai obtenu le signalement de mes deux

personnages.

--Ceci est bon.

--L'un d'eux est grand, mince, très-pâle. L'autre est surtout

reconnaissable; il a l'accent anglais et porte au visage une balafre qui

le défigure.... Connais-tu cela?

--Les renseignements sont vagues... mois on trouvera. J'ai d'ailleurs un

moyen infaillible. Tu sais qu'on peut compter sur moi.... Est-ce tout?

--Oui, de ce côté...

--Il y a encore une autre complication?

--En vérité, il me semble que tu ris de tout cela...

--Que veux-tu! je touche à mon but.... Jamais je ne me suis senti plus

sûr de moi-même.

--Tant mieux. Tu nous défendras avec plus d'aplomb si on nous attaque.

--Ton dernier renseignement? Fais vite.

--Il s'agit d'un certain Bridoine qui depuis longtemps demande à faire

partie des Loups.

--Je n'aime pas les nouveaux affiliés. En tout cas, il faut, pour entrer

parmi nous, avoir rendu d'abord à l'association un grand service.

--Il dit avoir rempli cette condition.

--En vérité?

--Voici. Il est venu me trouver et m'a donné les détails suivants: il

existe sur le Cours-la-Reine une maison mystérieuse où se réunissent la

nuit des gens étranges.

--Eh bien, on conspire contre le gouvernement... Est-ce que par hasard

tu voudrais te faire conservateur?

--Ris toujours... mais parmi les personnages qu'il a guettés, il a

parfaitement distingué deux manchots.

Mancal ne put réprimer un mouvement.

--Ceci devient plus grave. Il faudra que je voie ce Bridoine.

--Il sait quelque chose de plus: il a vu une femme qui s'introduisait

dans cette maison.

--Et cette femme?

--Il l'a suivie et il sait son nom.

--Parle donc! Ce nom?...

--Cette femme est la marquise Marie de Favereye....

Biscarre lança un coup de poing sur la table.

--Malédiction! Oui, tu as raison. Il n'y a pas un instant à perdre....

Je ne sais rien.... Je ne devine rien... Oh! tenterait-on, par hasard,

de lutter contre moi?...

Les traits de Biscarre étaient convulsés. Il semblait qu'il suffît de

prononcer le nom de Marie de Favereye pour réveiller en lui toutes ses

fureurs de damné.

Dioulou le regardait avec une sorte d'effroi.

--Enfin, que décides-tu? demanda-t-il.

Biscarre s'arrêta et réfléchit un instant, puis il alla à son bureau et

frappa deux fois sur un timbre. Or, à ce moment, un des employés de la

banque Mancal, à bouts de manches en lustrine, à lunettes bleues, était

justement occupé à régler le compte d'un honnête bourgeois qui le

remerciait vivement de sa complaisance. Le fait est qu'à l'inverse des

fonctionnaires--dont nous avons déjà eu l'occasion de constater l'esprit

grincheux et la politesse infinitésimale--les employés de M. Mancal

déployaient, dans leurs rapports avec le public, une aménité devenue

presque proverbiale.

Celui-ci donc s'était évertué à expliquer au client, avec une douceur

inaltérable, les diverses opérations faites pour son compte, et il

achevait de dresser le bordereau des bénéfices réalisés, quand le son du

timbre deux fois répété parvint à son oreille.

--Je vous demande mille fois pardon, dit-il, mais mon patron a besoin de

moi; ne vous impatientez pas, c'est l'affaire de quelques minutes... je

suis à vos ordres dans un instant.

Et, se levant, il se dirigea vers le cabinet de Mancal. Or, voici le

court dialogue qui s'engagea entre le comptable et le patron:

--Tu sais que tu n'as pas encore payé ta dette d'évasion...

--Je le sais.

--Nous avons besoin de toi.

--Je suis à vos ordres.

--Bien. Ce soir, trouve-toi à huit heures à la tête du Pont-Neuf, côté

rive gauche. Monsieur te donnera ses ordres...

--C'est bien. Me permettez-vous une question?

--Fais vite.

--Est-ce pour une affaire rouge?

--Pourquoi cette question? Est-ce que tu recules?

--Non pas. Mais c'est que, s'il fallait _suriner_, j'apporterais mes

instruments...

--C'est inutile. Tu as entendu... à huit heures.

--J'y serai.

Et sur un signe de Mancal, il sortit, revint à son guichet et dit à

l'honnête client:

--Monsieur, je suis à votre disposition.... Le solde de votre crédit est

de trois cent vingt-sept francs quatre-vingt-cinq centimes.

--Et que ferons-nous? demandait en même temps Dioulou.

--Vous m'attendrez... et quand je serai là...

Il s'arrêta.

--Parbleu! il faudra bien que le manchot dise ce que c'est que cette

maison du Cours-la-Reine et ce que sont devenus nos amis...

XVI

OU LA LUTTE S'ENGAGE

Le soir de ce même jour, vers minuit, des rafales de pluie s'étaient

abattues sur Paris. La température, très-froide pendant la journée,

s'était subitement élevée. Et n'eût été la saison, on aurait pris cette

bourrasque pour une tempête d'orage. Cependant, sous les torrents qui

tombaient sans temps d'arrêt, deux hommes, enveloppés de lourds

manteaux, se tenaient blottis contre le parapet du quai.

--_By Jove_! fit l'un, en se secouant, voilà un temps à ne pas mettre un

de nos bandits dehors!

--Au contraire, répondit l'autre. Ce sont là de ces soirées où ils ne

craignent même pas la police, et je crois, quant à moi, que nous

parviendrons enfin à mettre la main sur ce prétendu Blasias.

--Dieu le veuille! reprit le premier, qui n'était autre que sir Lionel

Storigan, mais je vous avoue, mon cher Archibald, que je n'ai pas

absolument la même confiance que vous.... Mais, dites-moi, si notre

homme rentre en son repaire, quel est votre plan? Comment nous

emparerons-nous de lui?

--A cela, je pourrais vous répondre que nous nous inspirerons des

circonstances; pourtant, je crois que le mieux sera de l'attirer au

dehors sous un prétexte quelconque...

--Un prétexte!... Hum! il se défiera.

--N'avons-nous pas le mot de passe?

--Oui, je sais. Ce sont ces deux misérables qui vous l'ont donné. Mais,

en premier lieu, depuis l'enlèvement de ces personnages, il a peut-être

été changé, ce qui ne serait en somme que de la vulgaire prudence.... En

second lieu, êtes-vous bien certain que ces gredins ne vous aient pas

tendu un piége?

--Leur intérêt me répond d'eux. Entre quelques milliers de francs et la

crainte du gendarme, ils n'ont pas hésité. C'était prévu. Et ils savent

que leur liberté dépend de la capture de Bisco...

--C'est juste... et cependant je me défierais. Ces Loups de Paris--dont

nous avons entendu parler--sont des bandits émérites dont il convient de

se défier, alors même qu'ils semblent se trahir entre eux...

--Défions-nous, soit, cela ne nous empêchera pas d'agir.

--Ne m'avez-vous pas dit que vous attendiez encore des nôtres?

--Oui... j'ai fait avertir les deux frères Droite et Gauche, et je

m'étonne même qu'ils ne soient pas encore arrivés.

--Ce sont de braves coeurs!...

--Dévoués à notre oeuvre jusqu'à la mort... et, sans eux, nous ne

serions pas sur les traces des Loups. Leur exploit a été un véritable

coup de maître.

--Chut! fit tout à coup sir Lionel. Écoutez....

Archibald et l'Anglais tendaient l'oreille.

On entendait sur le trottoir l'écho assourdi d'un pas rapide. Les deux

hommes se rejetèrent en arrière, et descendant de quelques marches

l'escalier qui conduisait à la berge, ils se cachèrent derrière la

saillie du parapet. Une ombre parut dans la nuit. Elle s'arrêta, puis

parut regarder soigneusement autour d'elle, se penchant et tendant

l'oreille. Sir Lionel poussa Archibald du coude:

--Ce doit être notre homme. Pourquoi ne nous jetons-nous pas sur lui?

Archibald répondit à voix basse:

--Non. Si robuste que nous soyons, il pourrait nous échapper: une lutte

s'ensuivrait qui nous compromettrait inutilement et donnerait l'éveil à

toute la bande.

--Et puis, ajouta sir Lionel, le mieux est de forcer l'animal dans son

repaire.... Nous y apprendrons sans doute d'intéressants détails.

Cependant l'inconnu, après s'être assuré que le quai était désert ou du

moins l'avoir cru tel, se dirigea vers la masure où nous avons vu

pénétrer Silvereal. Il marchait sans précaution maintenant, comme un

homme certain de n'avoir rien à redouter. Il s'approcha de la devanture,

se baissa, et tira de sa poche une clef qu'il introduisit dans la

serrure. Le volet tourna sur lui-même, et l'homme disparut à

l'intérieur.

--Allons! dit Archibald.

--N'attendons-nous pas les deux frères?

--A quoi bon? Ne pouvons-nous en finir à nous deux?

--Certes oui, je suis à vos ordres.

--Vos pistolets sont armés?

--Et j'ai la main sur la crosse. Ils prendront la parole dès qu'il le

faudra.

--Venez donc.

Et remontant sur le quai, Lionel et Archibald se dirigèrent vers la

demeure du faux Blasias.

La devanture était refermée. Archibald frappa de la façon qui lui avait

été enseignée par l'honnête Muflier. Six coups espacés de deux en deux.

Ils attendirent un instant, puis un judas s'ouvrit au-dessus de la

porte.

--Qui est là? demanda une voix.

--Loup! répondit M. de Thomerville.

--Le mot de passe.

--Hors du bois!

--C'est bien. Attendez!

On entendit un bruit de verrous, puis le volet s'ouvrit.

Archibald et Lionel, la main sur leurs armes, pénétrèrent dans le

capharnaüm du vieux Blasias. Le recéleur, tenant à la main une lanterne,

fixait sur les deux hommes ses yeux, dans lesquels d'ailleurs ne perçait

aucune inquiétude.

--Je ne vous connais pas, dit-il.

--C'est pourquoi nous venons faire connaissance avec vous, dit Archibald

en riant.

En même temps, sa main armée d'un pistolet se dirigeait vers Blasias, et

Lionel l'avait imité. Les deux Morts s'étaient placés entre la porte et

Blasias. Toute fuite de ce côté était impossible. Mais l'homme resta

immobile devant les armes de mort qui le menaçaient. Il laissa échapper

un ricanement.

--Vous paraissez pleins de courage pour attaquer un pauvre vieillard!

fit-il.

--Un vieillard... en vérité! mais si je ne me trompe, votre voix est

encore forte et vigoureuse.... Avez-vous bien l'âge que vous paraissez?

--Que voulez-vous dire?

--Rien que de fort simple. Vous ne vous appelez pas Blasias... vous êtes

le Bisco, chef des Loups de Paris.

Il y eut un moment de silence.

--Avouez-vous? demanda sir Lionel.

Le Bisco baissa la tête, et comme obéissant à la crainte, il dit

doucement:

--Je comprends tout... j'ai été trahi... je suis en votre pouvoir...

--Vous vous résignez bien vite, ce me semble, dit Archibald. Je vous

avertis que votre soumission m'est grandement suspecte... Évidemment

vous cherchez en votre cerveau fertile quelque moyen de nous échapper...

mais veuillez vous convaincre que toute tentative serait inutile.

--Au moindre mouvement, je vous brûle la cervelle, ajouta sir Lionel,

qui aimait les expressions nettes et précises.

Le Bisco parut réfléchir un moment.

--Écoutez-moi, dit-il. Je connais assez la vie pour comprendre que

lorsqu'une partie est perdue, c'est folie que de s'acharner à combattre.

Si vous savez qui je suis, je n'ignore pas moi-même quels sont les deux

hommes qui se trouvent devant moi.

--Hein? vous nous connaissez? firent les deux hommes surpris.

--Qui ne connaît le marquis Archibald de Thomerville, le premier

sportsman de Paris... qui jadis oui, je crois, une aventure d'amour, à

la suite de laquelle il tenta de s'empoisonner, ce qui explique

l'étrange pâleur répandue sur son visage?

--Il est vrai que ces détails ont occupé pendant quelques jours

l'attention publique... je m'explique donc qu'ils ne vous soient pas

inconnus.

--Non plus que cet autre acte de désespoir qui vous a défiguré, sir

Lionel Storigan... alors que, trompé par celle qui devait porter le nom

de duchesse de Torrès, vous avez tenté de vous briser le crâne d'un coup

de pistolet.

--Je vois, fit sir Lionel, que vous possédez admirablement les annales

de la vie parisienne; en tout cas, si jadis ma main a trompé ma volonté,

soyez certain qu'il n'en serait pas de même aujourd'hui....

Le Bisco paraissait avoir repris son assurance.

--Sachant donc quels sont les deux personnages qui se sont introduits

chez moi, je suis certain de n'avoir pas à redouter un assassinat, et je

devine qu'il s'agit de conditions à m'imposer.... Je vous l'ai dit, à

partie perdue, il n'est pas d'autre recours que le payement de sa

dette.... Ces conditions, je les attends... et il est plus que probable

qu'elles sont acceptées d'avance...

--Vous avez peur?

--Parbleu!... je suis seul et sans armes... à la moindre tentative de

résistance, vous me logez une balle dans la tête. Je ne crois même pas

qu'il y ait là de véritable lâcheté... Allons plus loin!... vous me

considérez comme un bandit, je ne me fais pas à cet égard la moindre

illusion; vous ne pouvez donc exiger de moi l'héroïsme des honnêtes

gens. Vous voyez que je suis franc. Maintenant, je vous écoute.

La voix de Biscarre avait repris sa netteté. Archibald, toujours

défiant, se demandait quel piége pouvait cacher cette apparente

soumission.

--Vous êtes notre prisonnier, dit-il.

--Que prétendez-vous faire?

--Rien que de très-simple. Si nous vous avions arrêté dans la rue, vous

auriez tout mis en oeuvre pour nous échapper. Ici, la fuite est

impossible, et vous allez nous suivre.

--Où me conduisez-vous?

--Oh! pas en prison.... Tranquillisez-vous.... Ce n'est pas à un

magistrat que vous aurez à répondre.

Biscarre se mordit les lèvres; une lueur venait de traverser son esprit.

--Pourquoi ne m'interrogez-vous pas ici?

--Parce que ce n'est pas à nous que ce soin appartient.

--A qui donc?

--Vous le saurez plus tard. Maintenant, répondez... Êtes-vous prêt à

nous suivre, et nous éviterez-vous la nécessité de recourir à la

violence?

--Je vous suivrai.

--Bien.

--Seulement, jurez-moi que j'aurai la vie sauve...

--Nous ne prenons aucun engagement.

--En vérité? Du moins, avez-vous l'intention de me livrer à la justice?

--Tout dépendra de vous-même. Selon vos réponses, vous serez libre, sous

certaines réserves, bien entendu. Sinon, nous ne préjugeons rien du sort

qui vous est réservé.

Sir Lionel avait tiré de sa poche des cordes fines et solides.

--Vos poignets? dit-il à Biscarre.

Celui-ci tendit les mains en avant. Sir Lionel, avec une remarquable

dextérité, les lui serra au moyen de ces noeuds savants que connaissent

les marins.

--Le bâillon, maintenant, dit Archibald.

--Quoi! vous voulez!... s'écria Biscarre.

--Simple mesure de précaution. Qui sait si quelques-uns de vos amis ne

rôdent pas aux environs et si vous n'éprouveriez pas la tentation de

leur jeter quelque signal?...

--Décidément, vous êtes défiants...

--C'est un hommage que nous rendons à votre habileté, dit sir Lionel en

riant.

--Mon habileté!... hélas!... je vous en donne une bien triste preuve,

car, en vérité, je me suis laissé surprendre comme un niais.

--Les plus grands capitaines ont leurs moments d'oubli.

Décidément, l'aventure se passait dans les formes les plus courtoises.

Sans autre objection, Biscarre avait tendu le cou, et Archibald lui

avait posé aux lèvres un bâillon qui, s'y adaptant exactement, empêchait

toute émission de la voix.

--Maintenant, dit sir Lionel, nous vous prendrons chacun par un bras, et

nous vous guiderons jusqu'à une voiture qui nous attend à quelques pas

d'ici.

Biscarre inclina la tête en signe de consentement. Sir Lionel alla à la

porte pour l'ouvrir, mais elle s'était refermée par son propre poids.

--La clef? fit-il.

S'ils avaient en ce moment vu l'éclair qui passa sous les paupières

baissées de Biscarre, ils auraient compris que tout n'était pas encore

fini.

--La clef? répéta Archibald en se rapprochant de lui.

Biscarre se tourna à demi et d'un geste indiqua sa poche. Archibald y

plongea la main et en retira la clef. C'était une clef de fer, lourde,

massive. Sir Storigan la reçut des mains d'Archibald et se dirigea de

nouveau vers la porte. Mais comme cette partie de la pièce était plongée

dans l'obscurité, il se tourna vers M. de Thomerville:

--Approchez la lanterne, dit-il.

Celui-ci obéit. Dans ce mouvement, il s'éloigna de Biscarre. Celui-ci

s'était redressé, et, doucement, comme par un mouvement naturel, avait

fait un pas en arrière. Sir Lionel introduisit la clef dans la serrure;

on entendit un bruit sec. Puis, tout à coup, le sol sur lequel ils se

trouvaient céda sous leurs pas, et tous deux disparurent dans une trappe

subitement ouverte. Alors Biscarre, dégageant ses mains comme si en

réalité les noeuds de cordes eussent été serrés par un enfant, bondit

vers la trappe, qui se referma avec un bruit sourd, et, arrachant son

bâillon:

--Imbéciles! cria-t-il. Avant de vous attaquer à moi, vous eussiez dû

mieux me connaître!

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 24 / 26 段