m'appelleras, j'accourrai auprès de toi... et, réunis pour toujours,
nous oublierons ces jours de malheur.
--Ecoute-moi encore, dit Jacques, et surtout ne t'effraie pas. Je vais
fuir, et tu ne peux ignorer qu'un semblable départ me force à courir
quelque danger...
--Je le sais, mais j'ai confiance!
--Moi aussi, j'ai foi en l'avenir... cependant, j'ai dû prendre une
précaution...
--Laquelle? Dis vite; car, en vérité, il me tarde maintenant que tu sois
loin d'ici....
Jacques tira de sa poitrine un pli cacheté:
--Je te le répète, je suis persuadé qu'il ne m'arrivera aucun
accident... pourtant j'ai écrit ce testament...
--Un testament! oh! ne prononce pas ce mot!
--Il faut conserver sa force en face du danger. C'est pour notre petit
Jacques que j'ai dû songer à tout.... Si, par hasard, par un de ces
événements que rien ne peut faire prévoir, il survenait, pendant ma
fuite, quelque obstacle, ce testament reconnaît les droits de notre
enfant à mon nom et à ma fortune.... Je sais que cette reconnaissance
est irrégulière; cependant, en des circonstances aussi graves, elle a
force spéciale. Garde ce précieux document, ma femme bien-aimée... et
s'il devenait nécessaire de le produire au grand jour, n'hésite pas....
Elle voulut parler, il l'interrompit d'un geste:
--Ce n'est pas tout, ajouta-t-il. Il m'en coûte de détruire dans l'âme
d'une fille respectueuse les dernières illusions qu'elle peut encore
conserver.... Mais il faut que tu le saches, c'est des lèvres de M. de
Mauvillers qu'est tombé l'arrêt de ma condamnation.
--C'est horrible! murmura Marie.
--M. de Mauvillers a obéi à sa conscience. Il ne m'appartient pas de le
blâmer. Il a frappé en moi un ennemi de tout ce qui lui est sacré,
c'était son droit. Mais qui sait si cette animosité ne s'étendrait pas
sur notre enfant?...
--Non! c'est impossible!
--Qui sait? te dis-je. Jure-moi d'être prudente, de ne pas trahir notre
secret.
--Mais puisque je dois aller bientôt te rejoindre?
--Cette raison même doit t'engager au silence. J'espère, grâce à des
amis puissants et dévoués, obtenir bientôt le retour dans la patrie. Si
M. de Mauvillers connaissait les liens qui nous unissent, peut-être sa
colère me serait-elle nuisible.
--Tu as raison! Je te comprends.
--Tu te tairas. Tu me le jures...
--Jusqu'au jour où tu m'auras donné le droit de parler, je te promets de
garder notre secret enseveli dans mon âme.
--Merci!... mais mon absence peut se prolonger... pendant quelques
semaines... quelques mois.... Jure-moi de ne pas parler, quoi qu'il
arrive, avant qu'une année entière ne se soit écoulée...
--Une année! mais tu me fais frémir...
--Jure... je t'en supplie....
Marie fixa sur lui un long regard, comme si elle eût cherché à lire dans
son coeur.
Il eut la force de lui sourire.
--Je te le jure, dit-elle, quoi qu'il arrive, pas un mot ne s'échappera
de mes lèvres... avant une année.
Il se pencha vers elle et la pressa dans ses bras. Puis, il prit
doucement l'enfant et l'embrassa.
--Adieu! dit-il.
--Ne prononce pas ce mot! s'écria mademoiselle de Mauvillers, au revoir!
--Au revoir! s'écria Jacques.
Et, fou de douleur, il s'élança dehors.
--Mon Dieu! murmura Marie, protégez-le! car s'il meurt, je mourrai....
Elle attira l'enfant contre son sein.
La pauvre petite créature se prit à pleurer.
Le cri vagissant traversa le coeur de la mère dont la tête pâle retomba
sur son oreiller.
--Oh! j'ai peur! fit-elle d'une voix à peine perceptible.
Immobile, les bras croisés sur sa poitrine, elle semblait être morte.
C'est qu'une effrayante angoisse la torturait jusqu'aux fibres les plus
profondes de son être....
Tant que Jacques avait été devant elle, avec son énergie, tant qu'elle
avait pu considérer cette tête mâle et fière, elle avait gardé son
courage....
Maintenant, il lui semblait qu'elle avait eu tort de le laisser
partir.... S'il n'avait pas tout dit, si le danger était plus terrible
qu'elle ne le supposait....
Et toujours le balancier de l'horloge battait monotone comme les
pulsations d'une veine.
Les minutes passaient....
Et à mesure que marchait l'aiguille, la fièvre montait au cerveau de la
pauvre femme....
Tout à coup, des profondeurs du val d'Ollioules, un coup de feu
éclata... répercuté par les roches et roulant jusqu'à la masure.
--Bertrade! Bertrade! cria Marie.
Et comme la nourrice accourait vers elle, elle étendit les bras en
avant, puis retomba inerte....
Que se passait-il donc? Et quelle signification terrible avait cet écho
de mort?
VI
LE MEURTRE
Nous avons laissé Biscarre et Diouloufait au moment où ils quittaient la
tanière creusée dans les rocs d'Ollioules.
Sans s'expliquer davantage, Biscarre avait désigné la maison
isolée--c'est-à-dire la chaumière de Bertrade--comme le but de leur
excursion criminelle.
La gorge était étroite. Ils marchaient silencieusement entre les
murailles à pic qui se dressaient comme d'énormes fantômes noirs.
Biscarre allait en avant, Diouloufait mesurant son pas sur le sien.
Nous saurons tout à l'heure ce qu'était Biscarre. Mais d'où venait ce
Diouloufait, vigoureuse nature taillée en pleine chair et qui,
cependant, dans sa brutalité, n'avait pas la physionomie froidement
cruelle, féroce même, de son compagnon, de son maître?
Diouloufait était pêcheur, fils de pêcheur. Quand il était jeune, il se
jetait à travers les dangers de la mer avec l'insouciance des enfants.
Son père était un bon et robuste travailleur à qui le repos était
inconnu.
Dès l'aube, on le voyait au bord de la Méditerranée examinant ses
filets, les raccommodant lorsque la vague les avait déchirés.
Bartholomé, son fils, était auprès de lui, impatient, ne comprenant,
dans ces excursions quotidiennes, que le plaisir d'entendre le vent
siffler et de voir le flot bondir. Il tirait son père par sa vareuse de
laine, et de ses grands yeux glauques, le regardait en lui disant:
--Dépêchons-nous, père.
Celui-ci passait sa main rude sur la tête velue de l'enfant, et
répétait, adoucissant sa voix rauque:
--Tout à l'heure!
Puis ils partaient. La barque, lancée, sautait sur les vagues qui la
secouaient comme un jouet.
Le père était pensif, sachant quel était le danger, songeant à la mère,
qui attendait et le mari et le fils, et aussi le prix de la pêche.
Bartholomé, assis sur les cordages, riait aux coups de lame. Insouciance
du danger, ignorance du travail. Cet enfant était solide, carré des
épaules avec des bras énormes pour son âge. Le père ne voulait pas qu'il
lançât les lourds filets. Il lui plaisait de travailler seul pour la
famille.
On vivait mal, d'ailleurs. La concurrence était grande et le salaire peu
élevé. Le père Diouloufait ne se plaignait pas. Moins de répit, plus de
travail: il acceptait cela comme juste et nécessaire.
Un jour,--Bartholomé avait alors douze ans,--ils partirent. Le ciel
était noir, et sur la mer c'était un brouillard tellement épais qu'on ne
distinguait pas la crête blanche des vagues.
Le père Diouloufait n'avait pas voulu renoncer à la pêche, d'autant plus
que le lendemain était jour de fête et que la vente promettait d'être
bonne.
En vue de l'île du Grand-Ribaud, qui n'est séparée de Porquerolles que
par un détroit large de quelque dix mètres,--ce qu'on appelle dans le
pays une rue de mer,--la barque fut prise en flanc par une énorme lame
qui la jeta contre le roc.
On entendit un craquement sinistre.
Puis la barque s'enfonça et disparut.
Une tache noire resta sur le flot. Cette tache était double. C'était le
père Diouloufait qui avait saisi l'enfant par la ceinture et qui
nageait, le soutenant à fleur d'eau.
Lutter contre la mer est horrible. Mais ici, la mer n'était pas seule.
Elle se doublait de la nuit. La brume s'alourdissait, toujours plus
épaisse, sur cet homme qui combattait plus encore pour la vie de son
fils que pour la sienne propre.
Et plus encore pour la mère qui, là-bas, toute seule, dans sa masure
battue par le vent, pleurait en écoutant les hurlements de la tourmente.
Bartholomé avait peur. Seulement, sentant contre ses côtés la main de
son père, il se rassurait un peu et s'aidait même autant qu'il le
pouvait.
L'autre--presque un vieillard--haletait de fatigue et de désespoir. Il
n'avait pas cherché à atteindre l'île. Il avait senti le courant se
heurter à sa poitrine et avait deviné la mort certaine.
Donc, il avait tendu vers la rive.
Et chose épouvantable, il faisait cela sans espoir.
Il se savait robuste, cela est vrai. Mais aussi il connaissait la
distance, et, dans son cerveau surgissait sans cesse cette pensée que
cette distance était infranchissable.
Martyrs de la mer! qui pourra jamais analyser les effroyables tortures
qui vous étreignent!
Il se savait perdu quand même, et il nageait. Son bras, lancé comme un
levier de fer, fendait le flot qui résistait. Il allait cependant. Il
sentait qu'il gagnait du terrain.
Mais déjà ses muscles se raidissaient: il y avait dans ses mouvements un
automatisme qui présageait la lassitude décisive.
Cela dura longtemps. Et cependant le père Diouloufait ne coulait pas.
Non, il semblait que sa volonté eût un but fixe, au bout duquel elle dût
se briser. Ce fut ce qui arriva.
Il vit la rive, aperçut dans le lointain les lumières qui éclairaient
les huttes des pêcheurs... la sienne peut-être....
Il réunit toutes ses forces, se lança encore.
L'enfant cria:
--Père! La terre! la terre!...
Alors, comme si c'eût été un signal attendu, le père ouvrit ses doigts
crispés à la ceinture de son fils, poussa une sorte de râle... et,
debout, à pic, tomba dans le gouffre, qui se referma sur lui....
L'enfant, sauvé, se traîna jusqu'à la masure.
Quand la mère le vit seul, elle eut un mouvement de rage. Elle aimait
Diouloufait, si rude et si bon! Elle prit son enfant dans ses bras, le
serra avec force contre sa poitrine, et, montrant le poing au ciel, elle
cria:
--Il faut le venger!
--De qui?
--De tout le monde.
Ce qu'elle voyait, cette femme, c'est que la misère avait tué son mari,
et que cette misère était l'oeuvre de la société. Elle ne raisonnait
pas. Elle était folle, folle de haine et de désespoir.
De fait, on disait dans le pays que cette catastrophe avait troublé sa
raison. Tout semblait le prouver. Dès le lendemain de la mort de son
mari, elle vendit la barque, les engins de pêche et jusqu'à la masure
que le pauvre homme avait construite de ses propres mains.
Puis elle se mit à errer dans le pays, mendiant, traînant par la main le
petit Bartholomé, qui ne comprenait rien à ce changement d'existence et
regrettait la mer.
De la mendicité au vol, la distance est courte.
Bientôt, la veuve Diouloufait devint la terreur de ses voisins.
Cependant, comme ils étaient bons et qu'ils la plaignaient d'être seule
et malheureuse, ils se contentaient de se barricader chez eux, de cacher
les quelques sous péniblement gagnés, de veiller sur leurs poulaillers.
Mais la Dioulou--comme on l'appelait--ne se rebuta pas.
En vain, on lui offrait de tous côtés l'hospitalité et un morceau de
pain; en vain, on lui répétait qu'il fallait apprendre un état à
Bartholomé, et on s'offrait même à le prendre pour rien en
apprentissage.
Elle répondait par un ricanement et reprenait sa course vagabonde,
étendant sans cesse le cercle de ses tentatives criminelles.
Une nuit, elle tenta de franchir le mur d'un jardin appartenant à un
nouveau venu dans le pays. L'homme ne la reconnut pas, prit son fusil et
tira.
La femme tomba frappée d'une balle en plein corps.
Bartholomé resta seul: pour lui ce fut le dernier coup. Cette haine de
tous, que sa mère s'était efforcée de lui inculquer, ne fit que grandir
et se développer.
Vinrent les mauvaises connaissances.
Il s'adjoignit bientôt à une bande qui dévastait les environs. A seize
ans, il fut pris et condamné aux travaux forcés.
Ce fut au bagne de Toulon qu'il dut subir sa peine. Il en avait pour dix
ans.
Dès la première année, il tenta de s'évader. Mais le coup avait été mal
organisé. On s'empara de lui, et sa peine fut portée à quinze ans.
L'année suivante, nouvelle tentative également suivie d'insuccès, et
nouvelle augmentation de peine. Cette fois, c'était vingt ans.
Furieux, décidé à tout pour recouvrer sa liberté, sans savoir même quel
usage il en pourrait faire, Diouloufait rêvait d'assassiner un gardien
et de s'échapper au prix de plusieurs meurtres, lorsque Biscarre arriva
au bagne.
A l'époque où se passaient les scènes que nous retraçons, il y avait de
cela deux ans.
Biscarre fut mal accueilli par ses compagnons de bagne. Ses allures
déplaisaient. De fait, il affectait un profond mépris pour ceux dont la
justice humaine le contraignait à subir l'odieux contact.
Il leur était évidemment supérieur en toutes choses, n'ayant ni leur
grossièreté, ni leur ignorance.
Il avait été condamné, disait-on, pour tentative d'assassinat, mais nul
ne savait au juste dans quelles circonstances le fait s'était produit.
Aux premières questions, Biscarre avait répondu par des insultes. Une
sorte de conspiration s'était alors ourdie contre lui.
Les anciens du bagne avaient fait courir le bruit que Biscarre était un
faux forçat, un _mouton_ (mouchard) envoyé par la police pour trahir les
secrets des camarades.
Parmi ces déshérités de l'intelligence et de la conscience, le soupçon
germa vite, et le crime suit de près la conception. Il fut décidé que
Biscarre mourrait.
On eut recours au sort pour désigner ceux des forçats qui devaient se
charger de l'exécution.
Diouloufait se trouva au nombre des bourreaux désignés. On savait que sa
force était énorme, et il devait avoir facilement raison de Biscarre,
dont la taille était peu élevée et que les privations--et peut-être les
souffrances morales--avaient amaigri et sans doute affaibli.
Le plan du meurtre avait été combiné de la façon suivante:
Les forçats au milieu desquels devait s'accomplir ce drame horrible
étaient enfermés dans les bagnes flottants ou pontons. Ils couchaient
sur le plancher des batteries.
A sept heures du soir, en hiver, le garde-chiourme donnait, par un coup
de sifflet, le signal de la prière; puis un second coup retentissait, et
à partir de ce moment le silence le plus complet devait régner parmi les
condamnés jusqu'au soleil levant.
Il avait été décidé que le meurtre de Biscarre serait exécuté au moment
où sonnerait minuit, après la ronde qui d'ordinaire précédait cette
heure de quelques minutes. Les assassins devaient se saisir de Biscarre
et, sans bruit, le jeter par-dessus bord. On comptait sur la force de
Diouloufait pour étouffer ses cris, en le tenant à la gorge.
Il était de règle que les forçats occupassent chaque nuit la même place,
une fois désignée.
Cette fois, Diouloufait et ses deux complices avaient trouvé le moyen de
se glisser aux côtés de Biscarre, qui, d'ailleurs sans soupçon, ne
devinait rien et s'était endormi d'un profond sommeil.
La ronde passa.
Les forçats étaient immobiles. Rien de particulier n'attira l'attention
des surveillants, qui s'éloignèrent.
Alors quelques mots furent échangés à voix basse, et les trois hommes se
préparèrent à achever l'oeuvre de mort. Ils étaient parvenus jusqu'à
Biscarre sans qu'il se réveillât.
Tout à coup, la main puissante de Diouloufait s'abattit sur son cou,
tandis que les deux autres le saisissaient aux bras et aux jambes.
Biscarre s'éveilla brusquement, et un râle sourd s'échappa de sa gorge.
Mais le son s'arrêta sous la pression terrible.
Ses yeux grands ouverts virent à la lueur douteuse de la nuit les
assassins penchés sur lui.
Ainsi que nous l'avons dit, un des forçats lui avait ramené violemment
les bras en arrière, derrière la tête, tandis que l'autre lui tenait les
pieds solidement serrés l'un contre l'autre.
Au-dessus, Diouloufait, dont les doigts énormes meurtrissaient sa chair.
--Enlevez, dit Diouloufait.
Mais, à ce moment, les bras de Biscarre, comme deux leviers d'acier, se
relevèrent brusquement.
L'homme qui les tenait tomba, tandis que, dégageant ses jambes d'un seul
élan, Biscarre frappait en pleine poitrine le second, qui s'affaissait
avec un gémissement rauque.
Restait Diouloufait.
Devenues libres, les mains de Biscarre tombèrent sur ses deux poignets.
Diouloufait crut sentir deux anneaux de fer rivés à ses bras; sous la
pression effrayante, ses doigts se détendirent et lâchèrent Biscarre,
qui, se soulevant à la force des reins, écartait Diouloufait, qui se
tordait sous une torture atroce. Les doigts de Biscarre écrasaient ses
muscles et le sang rougissait ses mains.
A ce moment, les surveillants accouraient au bruit.
Biscarre repoussa violemment Diouloufait, qui tomba comme une masse.
Puis Biscarre s'était étendu de nouveau, immobile, sur le plancher.
Les trois assassins, rampant sur le sol, cherchaient à se cacher.
On crut à une rixe.
A toutes les questions, Biscarre opposa le mutisme le plus complet.
Les quatre forçats fut mis au cachot.
Détail singulier: les soupçons des gardes-chiourmes se portèrent sur
Biscarre, et ce fut à lui qu'on imputa la responsabilité de cette scène
de désordre.
On voulut le contraindre à avouer la vérité, et il fut condamné à la
bastonnade. Le forçat chargé de l'exécution fut justement le chef du
complot dont Biscarre avait failli devenir victime. Il se promit de
prendre sa revanche. Le nombre des coups de corde avait été fixé à
quarante.
Au premier, le sang jaillit des épaules de Biscarre. Il eut un froid
sourire et ne bougea pas.
Au vingtième, son dos semblait couvert d'une hideuse bouillie sanglante.
Et il souriait toujours.
--Assez! dit le commissaire du bagne.
On avait compris qu'il ne parlerait pas.
Biscarre fut placé à l'hôpital; huit jours après il reprenait sa place à
la fatigue.
Dès lors, une sorte de respect s'attacha à lui.
Diouloufait éprouvait pour cette vigueur incroyable une admiration qui
ne faisait que grandir.
Un mois s'était à peine écoulé que Biscarre était devenu en réalité le
roi du bagne. On lui avait tout avoué, et les soupçons qu'il avait
inspirés et la tentative de meurtre à laquelle il avait échappé.
Biscarre ne leur adressa pas un reproche. Seulement il leur dit:
--Vous êtes des enfants!
Nous verrons plus loin comment de ces ennemis mortels il avait su faire
des amis dévoués, mieux que cela, des esclaves.
Revenons aux gorges d'Ollioules.
Donc, Biscarre marchait silencieux. Celui qui dans cette nuit profonde
aurait pu examiner son visage aurait remarqué sur ses lèvres pâles le
sourire féroce qui ne le quittait presque jamais.
Tout à coup il s'arrêta.
Il venait de percevoir dans le silence le bruit d'un pas rapide.
Il s'approcha de Diouloufait:
--Qui peut passer à cette heure? demanda-t-il à voix basse.
--Je ne sais. Aucun paysan n'oserait, par une nuit semblable, se
hasarder dans les gorges.
--Je veux savoir, reprit Biscarre. La lanterne?
--La voici.
--Elle est allumée?
--Oui.
Et Diouloufait tendit à Biscarre une lanterne sourde et fermée qui ne
laissait pas filtrer le moindre rayon de lumière.
Le pas se rapprochait.
Biscarre s'écarta sur le côté de la route et, s'accroupissant au pied de
la roche, ordonna à Diouloufait de l'imiter.
--Sur ta vie, pas un mouvement, pas un mot!
--Suffit.
Biscarre fouilla dans sa poitrine et en tira un pistolet qu'il arma. Le
ressort ne fit aucun bruit.
Cependant Jacques--car c'était lui--se hâtait de toutes ses forces. Il
avait encore près de deux heures devant lui: il était sûr d'arriver à
temps pour dégager la responsabilité de Lamalou et tenir la parole qu'il
lui avait donnée.
Mais il se sentait au coeur un désespoir si poignant, qu'il lui tardait
d'être arrivé au terme de la route: il avait peur de succomber à la
tentation, de résister à la voix de l'honneur qui l'appelait en avant...
car là-bas, dans cette chaumière qu'il venait de quitter, c'était le
passé, le bonheur, l'avenir, l'espérance....
Il lui semblait sentir une main--celle du petit enfant--qui s'attachait
à ses vêtements et l'attirait en arrière.
Il se mit à courir....
Tout à coup--il passait alors à quelques mètres de Biscarre--un rayon de
lumière le frappa en plein visage....
Il poussa une exclamation de surprise.
Mais une voix lui répondit, jetant son nom dans une imprécation:
--Lui! Jacques de Costebelle! Ah! ma vengeance sera donc complète...
--Qui a parlé? s'écria Jacques.
--Moi!
Et Biscarre, s'élançant au devant de lui, lui appuya le canon de son
arme sur la poitrine....
L'arme partit....
Et Jacques, les bras en avant, tomba sur le sol de toute sa hauteur...
--Maintenant, cria Biscarre, à la belle Marie de Mauvillers!... Après le
père, l'enfant!...
Diouloufait, terrifié, le suivit en courant...
VII
LA VENGEANCE DU FORÇAT
C'était l'écho de ce coup de feu qui était venu frapper au coeur la
pauvre abandonnée.
Instinctivement, elle avait compris qu'un nouveau danger menaçait
Jacques.
Avait-il donc été poursuivi depuis le moment de son évasion? Avait-il
été surpris?
C'était une horrible angoisse.
--Bertrade! s'était écriée Marie, viens à moi. Je veux me lever,
m'habiller, courir...
--Mon Dieu! mais est-ce possible, ma chère enfant? répondait la vieille
nourrice. Dans votre état de faiblesse, il vous est interdit de faire un
seul mouvement brusque...
--Qu'importe! je mourrai, mais au moins j'aurai tenté de le sauver....
Et la pauvre femme, haletante, avait posé les pieds sur la mauvaise
natte qui servait de tapis.
--Vite! une robe, un manteau.... Bertrade, obéis-moi...
--Mais où voulez-vous aller?
--Le sais-je? Ce coup de feu a été tiré aux gorges d'Ollioules.... C'est
là que j'irai...
--Quelque contrebandier peut-être.
--Non, ne cherche pas à me rassurer... tes efforts seraient vains.
J'irai... j'irai....
Et Marie, réunissant toute son énergie, s'efforçait de se dresser sur
ses pieds, mais elle chancelait; une sueur froide mouillait ses tempes;
déjà le martellement du vertige frappait son cerveau.
Bertrade la soutenait.
Marie s'était enfin enveloppée dans un long manteau qui la couvrait tout
entière.
--Mais l'enfant! cria Bertrade.
--N'es-tu pas là? Tu le défendras... tu te feras tuer avant qu'on ne
parvienne jusqu'à lui...
--Je suis vieille, je suis faible!... que pourrai-je faire?
Marie se tordait les mains.
Si son amour l'appelait auprès de Jacques, son devoir la retenait auprès
de son enfant.
Tout à coup, la vieille Bertrade tressaillit:
--Écoutez! dit-elle.
Marie la regarda sans comprendre.
--N'avez-vous pas entendu?
--Quoi? En vérité, je ne sais plus, je ne vis plus!
--Non! je ne me trompe pas!... J'entends un pas qui retentit sur la
route....
Marie poussa un cri.
--Ah! si c'était lui!... Oui, c'est cela... il revient... il a échappé à
ses persécuteurs; mais il est blessé, mourant, peut-être...
--Calmez-vous! je vais au devant de lui.... Mais son pas est ferme; non,
il n'est pas blessé!
--Va! va! Bertrade... car je me sens mourir.
La vieille nourrice courut à la porte et l'ouvrit. Puis, traversant le
jardinet qui séparait la maison de la route à peine tracée, elle
s'avança dans l'obscurité en étendant les mains en avant.
Tout à coup elle se sentit saisir à la gorge, un râle sourd s'échappa de
sa poitrine, elle chancela... mais la poigne énorme de Diouloufait la
soutenait:
--Tais-toi, vieille sorcière, murmura à son oreille la voix du colosse,
ou, par le diable! je serre les doigts... et je t'envoie au sabbat!...
Marie n'avait rien entendu.
Droite, immobile, le cou tendu, elle attendait....
Soudain la porte s'ouvrit violemment...
--Jacques! cria-t-elle.
Celui qui était devant elle jeta à terre le bonnet qui cachait son
front.
--Non, ce n'est pas Jacques, dit-il en ricanant. Marie de Mauvillers...
me reconnaissez-vous?...
Haletante, pâle comme un cadavre, Marie était prête à défaillir. Mais
elle se raidit contre sa faiblesse et se redressa:
--Biscarre! dit-elle, Biscarre l'assassin!
L'homme frappa du pied avec fureur.
--Oui, Biscarre l'assassin. Ah! vous ne vous attendiez pas à le revoir,
n'est-il pas vrai? Vous le croyiez bien rivé à la chaîne du bagne!...
bien courbé sous le bâton des gardes chiourmes! et vous vous demandez
comment Biscarre n'est pas mort de rage et de désespoir... Eh bien!
non! ma belle, Biscarre n'est pas mort... il est là, devant vous,
vivant, bien vivant... comme un démon sorti de l'enfer... et vous allez
compter avec lui, Marie de Mauvillers!