Celui qui marchait semblait se hâter. Évidemment il connaiss

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LES LOUPS DE PARIS

PAR

JULES LERMINA (WILLIAM COBB)

I

LE CLUB DES MORTS

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS

1876

PROLOGUE

LES GORGES D'OLLIOULES

I

LE JUGEMENT

A l'heure où s'ouvre notre récit, c'est-à-dire dans la soirée du 15

janvier 1822, un mouvement inaccoutumé régnait dans la rue Bonnefoi, où

s'élèvent les bâtiments du Palais de Justice, à Toulon. Une foule

compacte se pressait aux portes du tribunal, contenue par un fort

détachement de gendarmes qui, le sabre au poing, repoussaient les

curieux trop impatients.

La ville de Toulon et le département du Var étaient sous le coup

d'émotions à la fois graves et pénibles qui se traduisaient par une

agitation toujours grandissante et dont l'accroissement pouvait fournir

matière aux inquiétudes des gouvernants.

Ce qu'attendaient les nombreux habitants groupés autour du Palais de

Justice, c'était un arrêt auquel était suspendue la vie d'un homme.

Il s'agissait d'une conspiration. On sait que l'année 1822 fut

particulièrement féconde en tentatives de révoltes, dont le but avoué

était de renverser les Bourbons, encore mal assis sur leur trône.

On voyait surgir soudainement à l'est, à l'ouest, au nord, au sud, des

hommes qui, sans pâlir devant le danger, affirmaient hautement leur foi

politique, jusque sur les échafauds dressés à la hâte. C'était Caron,

c'étaient les sergents de La Rochelle.

Les mouvements, mal combinés, avortaient. La police, usant largement

d'un odieux système de provocation, abusait de l'entraînement des

conjurés, et choisissait d'avance ses victimes.

Les magistrats frappaient les imprudents des peines les plus dures, et à

Belfort, à Saumur, à La Rochelle, on n'entendait tomber de leurs lèvres

que ces mots sinistres: «Condamnés à la peine de mort.»

Au nombre de ces conspirations, l'une des moins connues est la tentative

du capitaine Vallé, qui eut lieu à Marseille et dans le Var, au début de

l'année 1822.

Nous n'entrerons pas dans les détails de cette affaire, qui, d'ailleurs,

resta à l'état de projet inexécuté et que la trahison arrêta dès ses

débuts.

Sur la dénonciation d'un des affidés de la Charbonnerie, les meneurs

avaient été arrêtés avant toute exécution, et la cour d'assises, réunie

extraordinairement à Toulon, avait traduit à sa barre les officiers

désignés à la vengeance du gouvernement des Bourbons.

Déjà, la veille, le capitaine Vallé avait été condamné à mort.

Aujourd'hui, les juges avaient à statuer sur le sort de plusieurs de ses

complices dont le nom avait été retrouvé sur une liste qu'il avait

lacérée et jetée au vent lors de son arrestation, mais dont la police

avait su retrouver et rapprocher les débris.

Le principal accusé portait un nom bien connu dans le pays. Jacques de

Costebelle appartenait à une des plus anciennes familles des environs

d'Hyères, et les sympathies qu'il inspirait s'augmentaient encore de

cette circonstance que, se dégageant des préjugés de sa caste, Jacques

était connu pour un des apôtres les plus dévoués de la liberté.

De plus, par une sorte de fatalité terrible, le président des assises

était un des plus anciens amis de son père.

M. de Mauvillers tenait entre ses mains la vie de celui qu'il avait été

habitué à considérer en quelque façon comme son fils.

Depuis la mort du marquis de Costebelle, Jacques avait presque

constamment vécu au château d'Ollioules, qu'habitait le magistrat.

Depuis deux années seulement, par suite de dissentiments politiques, une

rupture avait eu lieu, et M. de Mauvillers avait interdit sa maison au

fils de son ancien ami.

Jacques, livré à lui-même, n'avait pas hésité à se consacrer tout entier

à l'oeuvre de délivrance qu'il jugeait juste et bonne.

A peine âgé de vingt-cinq ans, il avait au coeur le dévouement ardent,

complet, profond, la religion du bien et l'acceptation du sacrifice.

Tout à coup il s'était trouvé compromis dans l'affaire du capitaine

Vallé, arrêté et jeté en prison.

Lorsque cette douloureuse nouvelle avait été connue, il n'était pas un

seul habitant d'Hyères et de Toulon qui ne fût convaincu que M. de

Mauvillers se récuserait. Le marquis de Costebelle, attaché à d'antiques

convictions, avait passé de longues années dans l'émigration, et c'était

là qu'était née l'amitié, qui jusqu'aux derniers jours de sa vie,

l'avait uni à M. de Mauvillers.

Celui-ci aurait-il donc le courage, la cruauté de siéger, quand sur le

banc des accusés se trouvait le fils de l'homme qui l'avait aimé, qui

l'avait jadis aidé de son crédit et de sa fortune... car nul n'ignorait

que M. de Costebelle, possesseur d'une des plus belles fortunes du pays,

n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sauver M. de Mauvillers de la

ruine.

L'étonnement avait donc été profond quand on avait appris que le

magistrat avait pris place au fauteuil de la présidence.

Avait-il donc quelque espoir de sauver l'accusé?

On se faisait encore cette illusion. Et pourtant les plus avisés

secouaient la tête: ils avaient compris que le fanatisme politique

étouffe trop souvent les sentiments humains.

Ceux qui connaissaient mieux M. de Mauvillers savaient que dans l'âme de

cet homme il était un sentiment qui primait toutes les considérations,

quelles qu'elles fussent: M. de Mauvillers était ambitieux; pour

obtenir, pour conserver la faveur du souverain, il n'était pas de

sacrifices, disons plus, de bassesses auxquelles il ne fût résigné

d'avance. Que lui importait le souvenir de son bienfaiteur? Le mot

d'ordre était venu des Tuileries. Hésiter, c'était désobéir, c'était se

condamner à une disgrâce certaine. En haut lieu, on ne veut que des

esclaves et les esclaves n'ont pas le droit de parler sentiment.

M. de Mauvillers, insoucieux de la réprobation qu'il encourait, avait eu

le triste courage de rester à son poste.

Et l'audience se prolongeait.

Et de cette foule anxieuse s'élevait un murmure sourd qui grandissait

avec l'attente.

Tout à coup il se fit une sorte de tumulte à la porte du Palais de

Justice. Un officier parut, et de son épée adressa un signe au

commandant de la gendarmerie. Les chevaux se cabrèrent et firent le vide

autour d'eux. Un mot terrible, sinistre, courut dans les groupes. Les

poitrines se serrèrent, des exclamations de colère et de désespoir se

firent entendre.

Jacques de Costebelle était condamné à mort.

M. de Mauvillers avait bien mérité de ses maîtres.

A ce moment, d'une maison qui s'élevait juste en face du Palais de

Justice, une fenêtre s'était ouverte sans bruit. Elle était plongée dans

l'obscurité et l'attention était trop vivement excitée ailleurs pour que

cet incident fût remarqué.

Une femme, enveloppée d'un manteau qui la cachait tout entière, la tête

couverte d'un voile noir, s'était penchée sur la balustrade de fer, et,

haletante, elle attendait.

Les portes du Palais de Justice s'ouvrirent brusquement, et à la lueur

des torches portées par des soldats, le condamné parut.

Jacques était un jeune homme de haute taille, aux épaules vigoureuses;

sous le reflet jaunâtre de la flamme, on voyait s'accuser nettement ses

traits rudes, mais empreints d'une enthousiaste énergie. Il était tête

nue; ses cheveux noirs, plantés bas, faisaient ressortir la fraîcheur de

son front mat et poli.

Le condamné allait être réintégré dans sa prison, en attendant

l'exécution, déjà fixée au lendemain.

Comme, pour se rendre à la Grosse-Tour, il fallait nécessairement

traverser une partie de la ville, au milieu de la foule, un nouveau

détachement de soldats avait été requis pour prêter main-forte aux

gendarmes.

Jacques, les mains liées, les jambes retenues par des entraves,

attendait sur le perron du Palais de Justice le signal du départ.

Tout à coup, il leva les yeux....

La femme qui se trouvait à la fenêtre avait levé la main, et de cette

main elle agitait un mouchoir....

Le jeune homme tressaillit: un frémissement convulsif le secoua tout

entier; mais, se contenant par un effort de volonté, il inclina deux

fois la tête.

--En marche! dit une voix.

Absorbé dans ses pensées, l'oeil fixé sur cette fenêtre obscure que lui

seul voyait, Jacques n'entendit pas.

Une main se posa sur son épaule et le poussa rudement.

Une sorte de rugissement s'échappa de la poitrine du jeune homme: il fit

un mouvement comme pour s'élancer, mais soudain un sourire passa sur ses

lèvres:

--Allons! messieurs, dit-il, je vous suis.

Et le sinistre cortège, éclairé par les torches fumeuses, s'ébranla dans

la direction du port.

Silencieuse et triste, la foule saluait.

II

PIERRE LE GEOLIER

Les prisons étant encombrées, le condamné à mort avait été enfermé, pour

plus de sûreté, dans un des cachots souterrains de la Grosse-Tour, à

l'entrée de la petite rade.

Le greffier du tribunal lui avait donné lecture de l'arrêt qui le

condamnait à mort. L'exécution devait avoir lieu à sept heures du matin,

sur l'esplanade de l'Arsenal.

Cette formalité remplie, la lourde porte s'était refermée sur celui que

la prétendue justice des hommes avait frappé.

Jacques était seul.

L'obscurité était profonde: on entendait au dehors le pas des

sentinelles et leurs voix qui se répondaient au loin; la mer mêlait son

écho lent et sourd au bruissement du vent dans les mâts qui craquaient.

Jacques, debout, le dos appuyé contre la muraille fruste, restait

immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Il rêvait. Douloureuse

méditation!

Ainsi, tout était bien fini. A peine commencée, la vie s'arrêtait

brusquement. On allait le tuer. De lui, plein de vitalité, d'énergie, on

allait, dans quelques heures, faire un cadavre. Ce coeur qui battait à

pulsations précipitées s'arrêterait tout à coup; sous ce front qui

pensait se ferait la nuit et le néant.... Les deux mains du condamné se

crispaient lentement l'une contre l'autre... et pourtant pas un soupir

ne s'échappait de sa bouche. Et quiconque aurait pu voir son visage eût

remarqué avec surprise que sur ses lèvres il y avait comme un

sourire.... Ses yeux fixés sur les ténèbres semblaient revoir encore

l'apparition qui tout à l'heure s'était dressée en face de lui.

Mourir! La jeunesse a d'étranges incrédulités.

Jacques savait qu'il était perdu, et pourtant il doutait encore... et

comme si c'eût été un mot cabalistique, un nom vint sur ses lèvres:

--Marie! Marie!...

L'horloge de la grosse tour sonna.

Il était dix heures. Encore neuf heures à vivre.

A ce moment, Jacques entendit un pas s'approcher de son cachot. Une clef

fut introduite dans l'énorme serrure, qui grinça, puis la lourde porte

tourna sur ses gonds.

Je ne sais quel espoir fou monta au cerveau de Jacques. Toutes ses

énergies se concentrèrent dans son regard. Mais sa tête retomba

tristement....

C'était un geôlier, couvert d'un grand manteau qui tombait jusqu'à ses

pieds, le front caché sous un bonnet de loutre qui ne laissait

apercevoir que deux yeux creux, et une barbe épaisse encadrant de

grosses lèvres.

L'homme avait une lanterne à la main.

--Que me voulez-vous? demanda brusquement Jacques. Ne puis-je du moins

obtenir le repos?

Sans répondre, le geôlier ferma la porte, puis s'approchant de Jacques,

il souleva son bonnet, d'où s'échappa une chevelure hirsute, presque

sauvage:

--Monsieur de Costebelle, dit-il, me reconnaissez-vous?

Jacques le regarda attentivement.

--Pierre Lamalou! s'écria-t-il.

--Oui, Pierre Lamalou, dit le geôlier, qui vous a vu tout petit, pas

plus haut que ça, et qui est désespéré...

--Mon brave, que veux-tu? c'est la guerre. Je suis le vaincu et je paye

ma dette.... J'ai fait mon devoir, comme d'autres le feront après moi...

--Oui, oui, je sais, fit l'homme en secouant tristement la tête. Ils

disent comme ça que vous êtes un rebelle et qu'il faut faire un

exemple.... Moi, je sais que vous êtes bon et que vous ne pouvez avoir

voulu que le bien.

--Mon ami, reprit Jacques, la sympathie d'un honnête homme comme toi

sera ma meilleure et dernière consolation.

--Attendez, fit Lamalou.

Il se pencha vers la porte et parut écouter attentivement au dehors. On

n'entendait aucun bruit.

Puis, il se rapprocha de Jacques.

--Voyez-vous, dit-il, j'ai pris un vilain métier; mais j'ai femme et

enfants... deux enfants... faut vivre.... Je me suis bien souvent

reproché d'avoir accepté cette place-là; mais aujourd'hui je suis bien

heureux que la misère m'ait poussé ici.

--Que veux-tu dire?

--Vous disiez, monsieur Jacques, que les quelques mots que je vous ai

dits seraient votre dernière consolation... Je ne crois pas ça, parce

que je vous en apporte une autre.

--Je ne te comprends pas....

Lamalou écarta son manteau et prit à sa ceinture un papier soigneusement

plié.

--Une lettre! s'écria Jacques, en étendant la main.

--Oui, une lettre.

--Qui te l'a remise?

--Une dame, que je crois jeune, quoique je n'aie pas vu sa figure. Elle

se cachait sous un voile très-épais. Elle hésitait, la pauvre femme. Je

voyais bien qu'elle voulait me dire quelque chose. Alors je me suis

approché d'elle, et je lui ai dit tout bas: «Je connais M. de Costebelle

depuis plus de vingt ans.» J'ai vu que ça lui faisait plaisir et que ça

lui donnait confiance.... J'ai ajouté: «Si vous voulez que je lui dise

quelque chose de votre part...»--«Non, a-t-elle fait, c'est une lettre.»

Oh! je n'ai fait ni une ni deux, je l'ai prise, et la voilà. Maintenant

ne perdez pas de temps, lisez vite, car si l'on nous surprenait....

Jacques, immobile, tenait le billet entre ses mains. Tout son corps

tremblait. Il semblait qu'il n'eût pas le courage de briser le cachet.

Car cette lettre, c'était toute sa vie, tout son passé, tout ce qui

avait été son bonheur et son espérance.

--Allons! allons! monsieur Jacques, insista le geôlier.

--Tu as raison, fit Jacques. Devant mes juges, j'avais plus de courage.

Il déchira l'enveloppe.

Lamalou avait levé la lanterne et l'éclairait.

Mais à peine le jeune homme eut-il jeté les yeux sur le billet qu'il

pâlit et jeta un cri.

--Mon Dieu! mon Dieu! mais c'est horrible, cela!

--Qu'y a-t-il, monsieur Jacques? Comment! est-ce que j'ai mal fait de me

charger de la commission?

Mais Jacques ne l'entendait plus. Il lisait, il dévorait les lignes

rapidement tracées.

Voici ce que contenait ce billet:

«Mon ami, mon frère, je suis mourante de douleur et d'angoisse; vous

êtes condamné! notre père a été impitoyable. Les larmes me suffoquent; à

peine si je puis guider ma main, et cependant il faut que je vous

dise.... Mon Dieu! en un pareil moment! Jacques, celle que vous aimez,

celle qui s'est donnée à vous, Marie enfin.... Marie est mère! Les

angoisses de ces horribles jours ont avancé le terme.... Elle est

accourue vers moi, terrifiée, affolée... je l'ai cachée dans une cabane

des gorges d'Ollioules... et hier elle a mis au monde un garçon.... Que

faire?... Doit-elle avouer les liens qui l'unissent à vous?... elle le

veut, et je crois que nulle force humaine ne pourra la retenir... et

cependant c'est sa perte.... Notre père la chassera, la maudira... sa

vengeance s'étendra sur le petit être innocent qui, hélas! sourit dans

son berceau.... Jacques, à cette heure suprême, vous êtes le seul maître

de la destinée de ma pauvre soeur.... Dictez-lui votre volonté. Oh! à

vous, à vous seul elle obéira... exigez qu'elle cache la naissance de

cet enfant... exigez qu'elle se sauve... dites-nous à qui nous devons

confier notre cher trésor.... Oh! comme nous l'aimerons! Pauvre petit

orphelin, du moins tu auras deux mères.... Je pleure... je ne puis plus

écrire.... Tout ce que la plume ne peut expliquer vous le devinerez,

vous le comprendrez!... Jacques, un mot, quelques lignes... arrachez

Marie au désespoir... sauvez-la! Je ne veux pas qu'elle se perde, je ne

veux pas qu'elle meure.... Écrivez, de grâce, écrivez...»

La lettre était brusquement interrompue. Sans doute un incident avait

empêché qu'elle fût continuée.

Mais Jacques en savait assez.

Hagard, les yeux grands ouverts comme ceux d'un fou, il froissait

machinalement entre ses doigts cette lettre dont chaque mot lui

torturait le coeur.

Lamalou n'osait plus parler. Il devinait quelque épouvantable désespoir,

auquel il lui était impossible de porter remède. De grosses larmes

montaient à ses yeux et sa gorge était serrée comme dans un étau.

Tout à coup Jacques se redressa.

Ses deux mains se posèrent sur les épaules du geôlier. Il plongea dans

ses yeux son regard franc et clair, qui étincelait:

--Ami! lui dit-il, au nom de mon père, au nom de tous ceux que tu aimes,

il faut que je sorte d'ici....

Lamalou recula, stupéfait. Non, en vérité, il n'avait pas entendu cela.

La bouche béante, il regardait Jacques. Évidemment il n'avait pas

compris.

--Pierre, reprit Jacques de sa voix mâle et vibrante, je te supplie de

m'entendre. Vois-tu! la mort n'est rien... mais, cette nuit, il me faut

ma liberté!

L'homme put enfin articuler quelques mots.

--Ah! monsieur de Costebelle, vous savez bien que c'est impossible...

c'est de la folie.... La liberté! Ah! vous n'y songez pas... ne me

demandez pas cela!

--Pierre, continua Jacques, combien faut-il de temps pour aller aux

gorges d'Ollioules?

--Pour un bon marcheur, une heure et demie.

--Autant pour le retour, trois heures. Il n'est pas encore onze

heures.... Laisse-moi sortir d'ici, et avant quatre heures je serai de

retour, et ils me trouveront là pour me tuer...

--Tenez, monsieur Jacques, je ne puis vous comprendre. Ce que vous

demandez est tellement insensé!... Comme si cela se pouvait!... Voyons!

calmez vous! revenez à la raison...

--Pierre, je veux ma liberté...

--Demandez-moi ma vie... je vous la donnerai... mais autre chose...

c'est impossible...

--Pierre, il y a six ans de cela, un jour, un homme avait glissé de la

falaise dans la mer... le flot hurlait, la tempête rugissait... l'homme

était perdu... tenter de le sauver était une folie... cet homme était un

vieillard... Pierre, c'était ton père!... Je me suis précipité à travers

les vagues et j'ai sauvé ton père!... Pierre, l'as-tu donc oublié?...

--Non! non! faisait le geôlier, qui frémissait.

--Pierre, c'est ma mère qui a attaché au front de ta femme le bouquet

des mariées...

--C'est vrai!... c'est vrai!...

--Pierre, tu m'as bercé dans tes bras... comme dans mes bras j'ai bercé

ton premier enfant...

--Oui.

--Eh bien! au nom de tous ces souvenirs, au nom de ton père, de ton

petit enfant qui me souriait et m'embrassait, donne-moi ces trois heures

de liberté!

Lamalou chancelait. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Il

s'appuyait au mur pour ne pas tomber.

--Pierre, vois... je me mets à genoux devant toi... je te supplie... à

mains jointes.... Pierre!

Et Jacques, de ses deux bras, embrassait les genoux du geôlier.

Tout à coup l'homme s'écria:

--C'est ma vie que vous voulez, eh bien! prenez-la!

--Enfin! fit Jacques en se redressant d'un bond.

--Mais comment sortir d'ici? fit Pierre.

--Ne peux-tu pas m'ouvrir les portes?

--Moi! un pauvre porte-clefs.... Mais à deux pas d'ici les sentinelles

s'empareraient de vous.... Comment passer au guichet d'entrée?

--Mon Dieu! tout est perdu! s'écria Jacques en se tordant les mains.

--Non! attendez! par ici....

Le cachot dans lequel Jacques était enfermé prenait air et lumière par

le soupirail donnant sur la rade. Un énorme barreau de fer, scellé dans

le ciment, fermait la meurtrière.

--Vous êtes bon nageur, fit Pierre. Je sais ça, puisque vous avez sauvé

mon père. Vous allez vous jeter dans la rade.... Le seul danger, c'est

que le bruit de votre chute soit entendu.... Mais je ne crois pas que ce

péril-là soit grand....

Jacques avait bondi vers le soupirail et secouait furieusement la barre

de fer.

--Laissez cela, dit Lamalou, qui, depuis qu'il avait pris sa résolution,

avait recouvré tout son calme.

Il écarta doucement Jacques.

Puis, de ses doigts croisés, il enserra la barre de fer, s'arc-bouta sur

les reins, les pieds rivés au sol; les veines de son front saillirent

comme des cordes... on entendit un _han_! et du ciment brisé sortit la

barre de fer tordue.

--Allez maintenant, dit Pierre.

Jacques se tourna vers lui.

--Pierre, ce que tu fais est grand et noble. Merci! Quand quatre heures

sonneront, je serai là, au bas de la tour.

--Pourquoi faire? dit Pierre en haussant les épaules. Vous êtes sauvé,

profitez-en tout à fait.

--Et toi?

--Oh! moi... ça ne compte pas.... Ce que j'en disais, c'était pour la

femme et les petits...

--Fuis avec moi...

--Oh! ça! ce n'est pas possible!... Je ne peux pas quitter Toulon,

voyez-vous! ni la femme non plus. Nous y avons vécu, nous y mourrons.

--Si je ne revenais pas, tu serais perdu!

--Bah! fit Pierre avec un sourire triste, changement de logis, ils me

mettraient là-bas!

Là-bas, c'était le bagne.

Jacques frissonna.

Il saisit la main de Pierre:

--Tu m'as entendu, à quatre heures.

--Comment! vous voulez...

--Je veux tenir le serment que je t'ai fait.... Tu crois à ma parole?

--Mais ce serait une folie.

--Ce n'est jamais une folie que de faire son devoir.

--Bah! partez toujours. Vous verrez après!...

Et il se disait:

--Quand il aura senti le grand air, du diable s'il se soucie du vieux

Lamalou!

Ce sentiment se lisait si nettement sur son visage, que Jacques,

emporté par l'admiration, tant était simple ce désintéressement sublime,

prit l'homme par la tête et l'embrassa.

Puis il répéta:

--A quatre heures....

Pierre ne répondit plus; seulement il l'aida à passer par la meurtrière,

qui était étroite.

Un instant après, un bruit sec monta jusqu'au geôlier.

Jacques était à l'eau.

Lamalou écouta. L'éveil n'avait pas été donné.

--Allons! mon pauvre Lamalou, murmura le geôlier, te voilà bien!...

Et, sortant du cachot, il ferma carrément l'énorme serrure.

III

BISCARRE ET DIOULOUFAIT

Les gorges d'Ollioules constituent en réalité une des plus admirables

curiosités naturelles du midi de la France, si riche en merveilles.

Entre le petit bourg du Bausset et la ville d'Ollioules, le voyageur

rencontre tout à coup de gigantesques roches qui s'élèvent à pic à une

hauteur énorme. Plus de ceps chargés de raisins, plus d'oliviers, plus

de verdure. La pierre âpre, noirâtre, brune, se dresse comme une

muraille infranchissable. Les anfractuosités de la roche se déchiquètent

en dentelures bizarres, et quand le soleil couchant rougit le ciel, on

dirait une frange bordée d'or rutilant.

Par quel cataclysme cette masse colossale s'est-elle fendue dans toute

sa hauteur, comme sous le choc d'une hache géante? Dans quelle

convulsion géologique s'est opéré ce déchirement, qui ne laisse entre

les deux murailles lisses qu'un étroit défilé, dans lequel parfois

trois hommes ne pourraient passer de front?

A l'époque où se passe cette première partie de notre récit, il était

rare que quelque voyageur s'aventurât de ce côté. Aussi les gorges

d'Ollioules avaient-elles un renom sinistre. Plus d'un malfaiteur

trouvait un refuge dans les détours inexplorés de ce val d'enfer, comme

on l'appelait encore dans le pays.

Le lent travail de la nature avait creusé à travers les blocs des

galeries étroites, multiples, s'entre-croisant et dont les diverses

issues étaient souvent inconnues. La nuit, cette masse semblait cacher

dans ses flancs tout un monde fantastique.

Cette nuit-là surtout.

Deux heures s'étaient écoulées depuis le moment où Lamalou avait aidé à

l'évasion de Jacques.

Le défilé d'Ollioules, plongé dans les ténèbres profondes, était muet et

désert. Le vent sifflait, âpre et froid, et les saxifrages, secouant

dans l'ombre leurs broussailles dénudées, ressemblaient à des gnomes

bizarrement accroupis sur la roche.

Tout à coup (il était environ une heure du matin), un bruit sourd,

régulier, éveilla les échos des gorges.

C'était le pas d'un homme, pas vigoureux, accentué.

Qui donc pouvait s'aventurer à cette heure dans ce lieu maudit?

Celui qui marchait semblait se hâter. Évidemment il connaissait

admirablement les localités; car, après avoir franchi le premier

passage, il se dirigea nettement vers la paroi de gauche des rochers.

Là, il se baissa et toucha la pierre de ses mains.

Sans doute ses doigts rencontrèrent ce qu'ils cherchaient, car il laissa

échapper une exclamation satisfaite; puis il commença à gravir

lentement le roc. Il s'était engagé sur une sorte de sentier à peine

tracé et qu'il eût été difficile de reconnaître, même à la lumière du

jour.

Il montait, s'accrochant, pour aider son ascension, aux troncs chauves

des pins.

Au bout de cinq minutes, il s'arrêta.

Il se trouvait environ à une hauteur de dix mètres. Ses mains palpèrent

encore une fois la pierre avec précaution. Puis il se courba, et de ses

lèvres s'échappa un son singulier.

C'était une sorte d'ululation sourde et rauque à la fois, comme le

hurlement contenu d'une bête fauve.

Quelques instants s'écoulèrent, puis le même cri répondit.

Cette fois, il semblait partir des profondeurs de la terre.

Deux fois, ce cri--un signal, à n'en pas douter--fut échangé entre

l'arrivant et un personnage invisible.

Puis sur la crête du roc une ombre parut: elle descendit et s'approcha

de l'autre.

--Qui vive? demanda une voix.

--Loup, répondit-on.

--Est-ce toi, Biscarre?

--C'est moi.

Les deux hommes se réunirent, puis disparurent bientôt dans une

anfractuosité en forme d'entonnoir. Là, se soutenant à la force des

poignets, ils se laissèrent tomber dans une excavation en forme de

caveau, et dans laquelle brûlait un feu de broussailles, dont la fumée

était entraînée par un courant souterrain.

--Diouloufait, allume la lanterne, dit l'arrivant qui avait répondu au

nom de Biscarre.

L'autre obéit.

La physionomie de ces deux hommes, bien que différente, n'en portait pas

moins un même cachet effrayant.

Et sans même regarder leur visage, qui se fût trouvé subitement en face

d'eux n'eût pu réprimer un frisson.

Car tous deux portaient le costume des forçats.

Biscarre était grand, bien proportionné, et même, sous les ignobles

vêtements qui le couvraient, on devinait je ne sais quelle élégance

native; ses mains sèches et nerveuses n'appartenaient point à un paysan.

Il avait jeté à terre le bonnet vert qui cachait ses cheveux ras, de

couleur rousse, et, à la lueur du foyer qui crépitait, son masque

s'accentuait, avec ses traits fermes et anguleux, sa bouche aux lèvres

épaisses et sensuelles.

Le front était bas, les mâchoires proéminaient en avant: on eût dit la

tête d'un fauve, d'un loup. Les dents blanches et aiguës apparaissaient

dans un rictus ironique: les yeux, à pupilles jaunes et mobiles,

complétaient la ressemblance de l'homme et de l'animal.

Quant à Diouloufait, un seul mot peut suffire pour le dépeindre. C'était

un colosse. Tout en lui était énorme. Les traits boursouflés n'avaient

point pour ainsi dire de galbe propre: le nez épaté, les gros yeux, la

bouche lippue et largement fendue, les oreilles rouges et s'écartant du

crâne en conques disproportionnées, tout contribuait à donner, au

premier coup d'oeil, la sensation de la brutalité poussée à ses

dernières limites.

--Tonnerre! s'écria Diouloufait, je ne t'attendais plus.... Voilà trois

heures que tu devrais être ici....

A cette apostrophe, un éclair de colère passa dans les yeux de Biscarre.

Cependant, il se contint:

--Une fois pour toutes, souviens-toi, Diouloufait, que tu es fait pour

m'attendre et pour m'obéir...

--Je le sais bien, fit le géant; mais enfin... il y a des bornes...

--Non. Il n'y a d'autres bornes que celles que fixe ma volonté.

L'accent de Biscarre était empreint d'une autorité si cassante, que

jamais despote n'eût mieux rendu les nuances de l'absolutisme le plus

complet.

Et sans doute, le forçat avait le droit de parler ainsi, car après

l'avoir considéré un instant comme s'il avait senti en lui quelques

velléités de révolte, Diouloufait baissa les yeux et se tut.

--Je n'ai pu m'évader qu'à minuit, reprit Biscarre, condescendant

toutefois à donner cette explication. Nul ne s'est encore aperçu de ma

disparition, car le canon n'a pas encore retenti; donc la nuit est à

moi.

--Oh! le canon, fit Diouloufait en riant bruyamment, ils l'ont bien tiré

pour moi; je n'en suis pas moins bien tranquille ici.

--A qui le dois-tu?

--Parbleu! cette bêtise! à toi. Oh! tu es un malin, ça ne se discute

pas, et les autres ont bien su ce qu'ils faisaient quand ils t'ont nommé

chef des Loups. Tu as tout pour toi: de l'éducation, une tenue d'un chic

parfait, et puis cette poigne....

En considérant les énormes biceps de Diouloufait, on ne pouvait que

s'étonner de ces derniers mots. Était-il possible que ce colosse pût

éprouver de l'admiration pour la force de Biscarre, dont l'apparence,

quoique assez vigoureuse, ne pouvait être comparée à la sienne?

Cependant, l'accent de Diouloufait ne prêtait à aucune interprétation;

il constatait franchement, sérieusement: c'était un simple hommage rendu

à la vérité.

Quoi qu'il en fût, Biscarre interrompit brusquement son complice:

--Assez! fit-il, nous ne sommes pas ici pour énumérer nos qualités

respectives. Demain, au point du jour, il faut que nous ayons quitté la

France.

--Bah! Alors mettons-nous en route tout de suite.

--Non, car avant tout j'ai une petite affaire à terminer.

Et il ricana méchamment.

Aucune expression ne saurait rendre l'expression de basse et féroce

cruauté qui crispait le masque de cet homme.

--Une affaire? En suis-je?

--Oui.

--Et il faudra....

Diouloufait fit un geste significatif.

--Je ne le crois pas.

--Et à gagner?

--Rien aujourd'hui, mais plus tard, oh! plus tard, ajouta-t-il, tout à

gagner!

Il rit encore.

--Alors une vraie opération? Ça me va!

--Maintenant, réponds-moi: As-tu trouvé ce que je t'ai ordonné de

chercher?

--Quoi? la petite dame? Oh! ça n'a pas été bien malin.

--Elle est près d'ici?

--A cent mètres. La première petite maison au sortir de la gorge.

--Maison isolée?

--On y tuerait quelqu'un en plein jour.

--Bien. Avec qui est cette dame?

--Avec la Bertrade, une vieille paysanne.

--Oui, je la connais; c'est bon. Personne de plus?

--Elle a reçu une visite dans la journée.

--Une autre dame?

--Oui.

--Regarde-moi en face, dit Biscarre.

--Tiens! pourquoi donc? fit Diouloufait avec son rire niais. J'aime pas

regarder tes yeux, ils me font peur.

--C'est pour cela. Maintenant, réponds-moi: Tu n'as pas cherché à savoir

quelles sont ces femmes?

--Oh! ça! je peux le jurer!

--C'est bien. Qu'as-tu remarqué?

--Dame, que ce sont des femmes de la haute, voilà tout.

--As-tu fait quelque supposition au sujet de leur séjour dans cette

maison isolée?

--Ah! ça! oui, j'en ai fait une.

--Laquelle?

--Ce n'est pas la peine de me regarder comme si tu allais me poignarder!

Tu m'interroges, je réponds, et bien franchement encore.... J'ai

supposé... on a le droit de supposer... que la plus jeune avait eu un

malheur, et que, pour cacher les suites du malheur...

--Assez! dit encore Biscarre.

Il était livide.

--Ecoute-moi: Si jamais un mot sort de ta bouche, si jamais tu commets

une sottise quelconque, si tu fais, même en face de moi, une allusion à

cette aventure, aussi vrai que je m'appelle Biscarre, roi des Loups, tu

es un homme mort!

Le géant parut mal à l'aise. Il paraît que cette menace avait un sens

précis.

--C'est convenu, balbutia-t-il, on se taira.

--J'y compte. Maintenant suis-moi, et en route.

--Où allons-nous?

--A la maison isolée.

--Bah! l'affaire, c'est ça?

--Pas de questions.

--Cependant, il faut que je sache ce que j'aurai à faire.

--Presque rien. Tu es sûr que la jeune dame est seule avec la paysanne?

--Oh! à cette heure-ci, tout ça dort; à moins que le mioche ne les

tienne éveillées.

--A mon signal, tu te jetteras sur la vieille.

--Et qu'est-ce que je lui ferai? fit Diouloufait avec le mouvement de

tordre le cou à un poulet.

--Tu l'empêcheras de crier, de remuer.

--Ça, c'est facile; mais faudra-t-il aller jusqu'au bout?

--Comme tu voudras.

--Bon.

--J'ai besoin de rester seul avec la femme, j'ai à lui parler sans

témoins.

--Personne ne te gênera.

--Dans une heure, nous aurons atteint une baie dans laquelle un canot

nous attend, et quand, à l'aube, le canon de la citadelle annoncera

l'évasion de Biscarre, nous serons loin.

Un instant après, les deux hommes descendaient lentement la pente du roc

et se dirigeaient du côté du Beausset.

IV

MATHILDE ET MARIE

La maison à laquelle les deux forçats venaient de faire allusion se

trouvait sur le coteau qui s'appuyait, à l'orient, sur la masse des rocs

d'Ollioules.

A vrai dire, cette bâtisse avait droit tout au plus au titre de

chaumière, avec ses murs de pisé, son toit de paille, ses deux fenêtres

étroites et incommodes, sa porte branlante et mal fermée.

Et cependant c'était là que s'était réfugiée la fille cadette de M. de

Mauvillers, de celui-là même qui venait de condamner à mort Jacques de

Costebelle.

Triste roman, que celui-là, et qui peut se résumer en quelques lignes.

M. de Mauvillers était resté veuf de bonne heure avec ses deux filles,

Mathilde et Marie.

Absorbé par les soins de son ambition, il s'était peu préoccupé de

l'éducation de ses enfants, estimant que le plus important serait, au

jour venu, de les marier dans d'honorables conditions, ce qui

signifiait, dans l'esprit de M. de Mauvillers, qu'elles devaient former

des alliances utiles à ses propres projets.

M. de Mauvillers rêvait le ministère, la pairie. Ses filles pouvaient

l'aider à atteindre ce but. Coeur sec et intelligence quasi brutale, il

n'avait jamais éprouvé le moindre sentiment d'affection vraie, et ses

ennemis disaient à voix basse--car il était redouté--que sa femme était

morte de chagrin.

Il est des âmes aimantes que l'égoïsme tue plus sûrement que le poison.

Mathilde et Marie s'étaient donc trouvées livrées à elles-mêmes. Leurs

caractères s'étaient développés sans direction effective, sans contrôle

efficace.

M. de Mauvillers n'exigeait d'elles que le respect. Les banalités de

l'amour paternel restaient pour lui lettre morte, temps perdu, vaines

démonstrations. Qu'on se levât lorsqu'il entrait, qu'on s'inclinât sans

un mot devant ses volontés quelles qu'elles fussent, rien de plus. Il se

croyait père parce qu'il dominait.

Ainsi que nous l'avons dit, il avait contracté vis-à-vis de M. de

Costebelle les plus grandes obligations. Sa fortune personnelle,

absolument compromise pendant l'émigration, avait été rétablie grâce au

concours du père de Jacques, homme honnête et bon dans toute l'acception

du mot, et qui avait conservé jusqu'à sa mort cette illusion que M. de

Mauvillers était une âme stoïque et digne des temps anciens. Il n'avait

pas deviné que la fidélité gardée par M. de Mauvillers à la cause des

Bourbons, même lorsque l'empire offrait carrière à son ambition, n'avait

pour motif réel que la prescience intuitive de la chute prochaine du

colosse. Il est des temps où l'attente et la patience sont des

habiletés.

M. de Costebelle laissait en mourant deux fils: l'un, Frédéric, officier

dans l'armée royale, et Jacques, âme d'artiste, vivace, exaltée, et qui

ne semblait pétrie que pour la lutte.

Jacques inquiétait M. de Costebelle. En vain il avait tenté de

régulariser cette fougue, d'endiguer cette énergie. Mais sa sévérité

paternelle se brisait bientôt, devant les brillantes qualités de ce

coeur chaud et enthousiaste.

Cependant, à son lit de mort, M. de Costebelle avait supplié son ami de

Mauvillers de veiller sur ce fils bien-aimé. Il espérait que la froide

raison du magistrat parviendrait à calmer cette excitabilité presque

maladive.

M. de Mauvillers promit.

Et voici comment il tint sa promesse.

Reconnaissant à Jacques un véritable talent d'orateur, et comprenant

que, bien dirigé, il lui serait possible de parvenir, soit par le

barreau, soit par la magistrature, à de hautes destinées, M. de

Mauvillers éprouva une jalousie haineuse, et ne tenta rien pour

satisfaire aux voeux de son ami mort.

Jacques eut toute liberté de penser, d'agir, d'aller là où

l'entraînerait son imagination.

Seulement, lorsque Jacques s'enthousiasma par les idées nouvelles, se

réchauffa à cette lueur révolutionnaire qui semblait jaillir à nouveau

du foyer de 89, M. de Mauvillers le mit à la porte.

On sait le reste.

Mais Jacques n'avait pas impunément passé vingt ans de son existence

auprès des deux jeunes filles.

Mathilde était de caractère calme et froid. Non qu'à l'exemple de son

père elle niât ou ignorât ce qu'étaient le beau et l'idéal. Mais elle

avait hérité de sa mère la passivité, presque la défiance d'elle-même et

des autres. Elle adorait sa soeur et se fût sacrifiée pour elle; mais

elle renfermait ses sentiments dans son coeur, restant toujours affable,

d'humeur égale et douce, réprimant, sans raisonner, bien entendu, tout

élan, toute expansion.

Marie était tout autre: c'était l'enfant avec toutes ses naïvetés, ses

joies sans motif ou ses petites colères mutines. Elle riait à la vie, à

l'avenir comme si elle avait couru à une fête. Elle aimait à parler, à

ouvrir son âme à toutes les effluves; tout lui était plaisir; sa charité

gracieuse doublait le prix de l'aumône. Quand elle passait dans le pays,

on disait: Voilà le soleil d'Ollioules!

Et c'était, en vérité, comme un rayonnement de joie, de bonté et de

charme.

Que de fois, courant avec Jacques à travers les prairies ou les bois

d'oliviers, elle avait écouté avec ravissement la voix des oiseaux,

chantant leurs hymnes de joie! Alors elle le prenait par la main et lui

disait:

--Tout est beau! tout est bon!

L'amour vint. Tout autre que M. de Mauvillers l'eût prévu. Lui, ne vit

rien. Il chassa le fils de son bienfaiteur, comme il eût fait d'un

laquais. Marie voulut prendre sa défense, M. de Mauvillers l'arrêta d'un

seul mot. Il _voulait_, cela devait suffire.

Ces rigidités irraisonnées amènent la révolte. Marie feignit de se

soumettre. Et la contrainte qu'elle s'imposa ne fit que développer le

sentiment qui germait encore ignoré en elle.

Sa soeur comprit, mais trop tard. Mathilde pouvait-elle prévoir la

faute, ignorant elle-même ce qu'était l'amour...?

Un jour, Marie lui avoua qu'elle aimait Jacques, et qu'elle était aimée

de lui. Elle ne se repentait pas. Jacques était si bon, si honnête, si

aimant! Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? Il était certain que le mariage

aurait lieu. Il suffisait que M. de Mauvillers se réconciliât avec lui.

Et, le temps marchait; et Jacques, fou d'amour, fou de jeunesse, ne

sentait pas qu'il marchait à sa perte. Ses idées, ses convictions,

étaient pour lui une religion; il était convaincu du triomphe prochain.

Tout lui semblait beau, lumineux, rayonnant.

Vint le réveil....

Jacques était arrêté, Marie allait devenir mère.

M. de Mauvillers était implacable. Le fils du marquis de Costebelle

n'était plus qu'un ennemi politique. Il était condamné d'avance.

Mathilde fut admirable de dévouement. Elle eut le courage d'aller avouer

la vérité à une vieille parente qui habitait Aix, la suppliant de

l'aider à sauver la coupable. Madame de Sorlis, c'était son nom, y

consentit, et, grâce à un stratagème, Marie put aller passer chez elle

les derniers mois de sa grossesse.

M. de Mauvillers avait en vérité bien d'autres soucis en tête.

Puis voilà que Marie avait appris les inquiétantes péripéties de

l'instruction dirigée contre Jacques. Jusqu'alors elle avait eu

confiance. M. de Mauvillers ne pouvait oublier le passé à ce point: le

fils du marquis devait lui être sacré!

Pauvre enfant, qui ne croyait pas au mal et qui s'était perdue avec

l'insouciance des rêveurs!

Enfin, le jour se fit dans son cerveau. Une vision horrible apparut

devant ses yeux... le tribunal, la condamnation... l'échafaud!

Alors, folle de terreur, s'arrachant aux bras de madame de Sorlis, qui

voulait en vain la retenir, elle était revenue vers sa soeur, en lui

criant:

--Sauve-nous!

Et maintenant, dans cette soirée sinistre où l'arrêt de mort tombait des

lèvres de M. de Mauvillers, elle était là, dans cette masure, étendue

sans force sur son lit de douleur, à demi folle, attendant sa soeur, qui

était allée à Toulon pour connaître l'issue du procès.... Sa soeur, qui

savait tout et qui ne revenait pas....

La femme qui la soignait était sa nourrice.

Nous le savons; on l'appelait Bertrade.

La pauvre femme pleurait sur celle qu'elle appelait encore sa fille,

comme au temps où elle la nourrissait de son lait.

Elle regardait ce visage pâli, ces yeux creusés par les larmes et la

souffrance, et elle berçait machinalement le petit enfant qui dormait

dans son berceau.

Puis, il y avait plusieurs nuits qu'elle veillait, elle s'était

assoupie....

Marie était restée seule dans ce silence, seule avec ses épouvantables

angoisses. Ses lèvres répétaient incessamment un nom:

--Jacques! Jacques!...

Ses yeux ne quittaient pas l'horloge de bois suspendue au mur et dont le

balancier tintait monotone derrière les poids de fer.

Il était minuit et demi....

Tout à coup Marie tressaillit, et d'un effort elle se dressa à demi, se

soutenant sur ses poignets. Était-ce donc une illusion? Elle croyait

avoir entendu du bruit au dehors!...

Si c'était Mathilde!...

Elle revenait. Tout était fini. Etait-il condamné? Qui sait? Peut-être

M. de Mauvillers...

--Bertrade! Bertrade! cria-t-elle.

La nourrice se réveilla en sursaut.

--A la porte... cours... vite.... Quelqu'un!...

Bertrade se hâta d'obéir.... La porte tourna en grinçant sur ses gonds

rouillés....

Et deux cris retentirent:

--Marie!

--Jacques!...

Et la pauvre enfant, folle de joie, éperdue, à demi mourante, se laissa

tomber dans les bras de celui qu'elle croyait à jamais perdu...

V

LE SERMENT D'UNE MÈRE

--Toi, mon Jacques! répétait Marie qui sanglotait.

Elle l'avait doucement écarté d'elle, et le regardait de ses grands yeux

rayonnants d'une joie indicible.

La vieille Bertrade s'était laissée tomber sur les genoux, et portait à

ses lèvres le vêtement du jeune homme.

Jacques sentait les larmes monter à ses paupières; il ne pouvait parler,

tant l'émotion le tenait serré à la gorge.

En vérité, c'était une épouvantable situation.

Il comprenait quel espoir, mieux, quelle certitude s'imposait à celle

qui lui appartenait. Elle le voyait, donc elle le croyait à jamais

sauvé.

Et pourtant, il était perdu: quand le jour se lèverait, il tomberait

sanglant sous les balles des exécuteurs.

S'il était accouru vers Marie, c'était pour obéir à l'appel que Mathilde

lui avait adressé.

Il voulait lui crier:

--Je veux que tu vives, je veux que tu caches à ton père notre faute

commune. Par prudence pour toi-même, pour notre enfant, il le faut, je

te supplie de m'obéir.

Il n'avait pas songé à cette illusion sinistre que lui donnait sa

présence. Pouvait-elle deviner, elle, qu'il eût obtenu de ses geôliers

quelques heures de liberté?... et surtout qu'il eût donné sa parole

d'honneur en garantie de son retour, quand ce retour, c'était la mort?

Il restait là, immobile sous son regard, muet.

Parler, c'était la tuer.

La joie folle qui lui remplissait le coeur ne pouvait être sans danger

immédiat pour sa vie, transformée tout à coup en cette horrible

angoisse.

--Jacques, dit-elle enfin, de sa voix si douce, tu n'as pas encore

embrassé notre enfant.

Elle fit un signe à la vieille nourrice, qui souleva l'enfant dans ses

bras.

Marie le prit et approcha son front des lèvres de Jacques.

L'enfant!...

A sa vue, Jacques éprouva une telle douleur qu'il eut peine à réprimer

un cri.

Oh! comme il l'embrassa pour mieux cacher la poignante étreinte qui lui

brisait le coeur!

--Tu l'aimeras bien, disait Marie. Sais-tu, il est très-fort. Je

l'appellerai Jacques comme toi. Oh! maintenant que tu es là, je ne

crains plus rien, je suis heureuse.

Heureuse! ce mot tombait sur le cerveau de Jacques comme un coup de

massue.

Tandis qu'elle parlait, tandis qu'il soutenait l'enfant en le serrant

doucement contre sa poitrine, il regardait Marie.

Sa pâleur avait disparu: les teintes de la vie étaient remontées à ses

joues. Sous le bonnet de dentelle blanche qui serrait son front, ses

cheveux blonds s'échappaient en boucles mutines. Ses grands yeux bleus

rayonnaient d'une indicible émotion.

--Tu ne me parles pas, continuait-elle. Et pourtant tu as tant de choses

à me dire. Il faudra que tu me racontes tout. Qui t'a sauvé? c'est notre

père, n'est-ce pas? Vois-tu, nous avons été injustes envers lui. Il n'a

pu frapper le fils d'un ancien ami.

--Marie!

Le malheureux se sentait trembler tout entier. Il eût voulu arrêter sur

les lèvres de la jeune femme ces paroles qui le torturaient.

Elle ne comprenait pas et continuait:

--Vois-tu, j'ai toujours confiance en lui, malgré sa sévérité apparente.

Aussi, maintenant, nous ne devons plus avoir de secrets pour lui. Nous

lui dirons tout. Je sais que l'aveu te coûterait trop; c'est moi qui

aurai ce courage. Il nous pardonnera, j'en ai la conviction. Alors,

quelle joie! Je serai ta femme devant les hommes, comme déjà je suis

unie à toi devant Dieu.

Jacques poussa un cri. Il chancelait.

--Jacques! Jacques! qu'as-tu donc? Pourquoi ne me réponds-tu pas?

--Marie! il faut t'armer de courage...

--Du courage? et pourquoi? Quel nouveau malheur nous menace?

Jacques ne répondait pas.

Il parlait de courage, et lui-même se sentait lâche.

Marie lui avait saisi les mains.

--Je t'en supplie, ne me laisse pas dans cette incertitude... J'ai tant

souffert, depuis que tu étais là-bas, dans cette horrible prison.... Ah!

je le sens... je n'ai plus de force pour souffrir.... Si l'espérance, à

peine retrouvée, devait être perdue tout à coup.... Jacques, je sens que

j'en mourrais...

--Mourir! Est-ce que tu as le droit de mourir, toi? Tu oublies donc

notre enfant...

--Notre enfant!

Elle l'attira à elle et le couvrit de baisers.

--C'est vrai! et puis, pourquoi parler de mort... puisque tu es là...

puisque nous sommes à jamais réunis!

L'horloge de bois sonna deux heures.

Il n'y avait plus à hésiter. Jacques ne pouvait rester une minute de

plus. Il y avait là-bas un honnête homme qui avait risqué sa vie pour

lui, et qui l'attendait dans de mortelles angoisses, lui qui avait aussi

une femme et des enfants.

Jacques se raidit contre sa propre faiblesse.

--Marie, dit-il tout à coup, il faut que tu m'entendes... car tu ne sais

pas tout...

--Jacques, tu me fais peur!...

--Ma bien-aimée, ma femme, il faut que je te quitte...

--Me quitter! non! non! je ne le veux pas.... A ton tour, je te dis que

tu n'en as pas le droit... ne m'abandonne pas, au nom de notre enfant...

--Il le faut pourtant, reprit Jacques d'une voix grave.

Il y eut un silence. Il rassemblait tout son courage.

--Mais, du moins, s'écria Marie, tu es sauvé! n'est-il pas vrai?...

--Oui, proféra le jeune homme avec effort.

Il devait mentir. Son parti était pris.

--Eh bien! je t'écoute, maintenant que je ne crains plus pour ta vie....

--Marie, quoi que je te demande, jure-moi de m'obéir...

--N'es-tu pas mon époux, le maître de ma vie?...

--Voici toute la vérité... Marie! j'ai été condamné!...

--Toi! mon Dieu!... Ah! les hommes sont sans pitié!

Il eut un sourire attristé.

--Ne parle pas ainsi, ma douce Marie: il est des âmes généreuses et

bonnes....

Elle l'interrompit.

--Mais, puisque tu es condamné, comment te trouves-tu ici, près de moi?

Jacques hésita.

--Je me suis évadé, dit-il enfin.

--Évadé! Alors, tu es en danger... tu peux être arrêté de nouveau....

Mon Dieu! mais c'est à désespérer... il faut se hâter de fuir... tu ne

peux risquer de retomber entre les mains de tes ennemis.

Elle lui tendit la main.

--Je comprends tout. Alors que tu pouvais gagner la mer, tu as voulu me

revoir.... Ah! merci pour cette pensée!... Dis-moi... toutes tes

précautions sont prises?...

--Oui! oui!...

--Tes amis t'attendent, n'est-ce pas?

--C'est cela... en quelques heures j'aurai atteint le rivage... et là,

je suis sauvé...

--Et moi qui ne comprenais pas, quand tu me parlais de t'abandonner....

Ah! je me reproche de t'avoir retenu si longtemps. Tu vas gagner

l'Italie, n'est-ce pas?... Dès que tu seras en sûreté, tu m'écriras...

et j'irai te rejoindre avec notre cher enfant.... C'est bien cela,

n'est-il pas vrai?...

--Oui! l'Italie!...

Jacques, livide, balbutiait. Mais elle ne devinait rien.

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 1 / 26 段