II

Ainsi désarmé, il entra dans le champ de bataille vers 1870. A cette

époque, il eut une idée, la seule qu'il ait eue de sa vie. Il s'avisa de

l'hérédité. Avec un peu de Taine mal compris et peut-être de

Claude-Bernard mal lu, et peut-être avec le souvenir d'une boutade de

Sainte-Beuve: «Je fais l'histoire naturelle des esprits», il se dit que

l'homme était le produit de sa race et un peu de son milieu, et il se

dit qu'il serait intéressant de faire l'histoire d'une famille de 1840 à

1870.

Comme dit Joseph Prudhomme, au fond c'était superficiel; autrement dit,

en réalité, ce n'était que la façade de son oeuvre. Il avait dans l'idée

de peindre des gens de haute classe, des bourgeois, des ouvriers, des

artistes, des paysans, comme tout romancier plus ou moins réaliste, et

il trouvait ingénieux et de nature à donner un air scientifique à ses

ouvrages, du moins aux yeux des commis-voyageurs, d'établir entre ces

différents personnages des liens imaginaires et tout arbitraires de

parenté et d'alliances. Personne, du reste, ne fit la moindre attention

à cet arbre généalogique et on lut les diverses histoires des Rougon et

des Macquart sans se préoccuper un seul instant de savoir à quel degré

tel Macquart était parent de tel Rougon et comment tel Rougon était

allié à tel Macquart.

De plus, Zola émit cette prétention que ses romans étaient des romans

«expérimentaux». On ne s'arrêta pas au non-sens de l'expression qui

suppose que l'on peut faire des expériences sur les caractères des

hommes, alors qu'on ne peut faire sur eux que des observations; et l'on

comprit que M. Zola voulait dire qu'il faisait des romans d'observation

et fondés sur des documents, comme on en faisait depuis une centaine

d'années.

Mais ce dont on s'aperçut surtout, c'est que personne ne se trompait

plus que M. Zola sur ce qu'il faisait. Il se croyait observateur,

documentaire et, en un mot, réaliste; il était, il restait et il

devenait de plus en plus un romantique en retard, mais un romantique

effréné. Comme les romantiques, il n'avait aucun instrument

psychologique ni le moindre souci d'en avoir un, et il disait lui-même

ce mot ébouriffant de la part d'un romancier: «Je n'ai pas besoin de

psychologie». Comme les romantiques, il voyait gros, il voyait énorme;

la moindre taupinée était mont à ses yeux; et il y avait entre les

objets et lui comme un mirage qui les enflait, les renflait, les

grossissait, les élargissait et les déformait.

Comme chez les romantiques et comme chez Victor Hugo en particulier, les

hommes étaient peu vivants et les choses, en revanche, prenaient une

âme, devenaient des êtres mythologiques et monstrueux, que ce fût le

parc du Paradou, l'alambic de _l'Assommoir_, l'escalier et la cour

intérieure de _Pot-Bouille_, le grand magasin du _Bonheur des Dames_, le

puits de mine de _Germinal_, la locomotive de _la Bête humaine_.

Comme chez les romantiques, la description prenait le pas sur tous les

sports littéraires, envahissait tout, absorbait tout, noyait tout,

ruisselait à travers les pages, se répandait en flaques, en étangs, en

lacs, en océans et en marais. Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Balzac

étaient dépassés et paraissaient maigres descripteurs, comme

Jean-Jacques Rousseau avait paru tel auprès d'eux. Le «matérialisme

littéraire», tant signalé par les classiques au début du romantisme,

était porté à son apogée et au gothique fleuri succédait le gothique

flamboyant.

Comme chez les romantiques, le pessimisme et la misanthropie coulaient,

aussi, à pleins bords. Le monde entier pouvait dire en se regardant en

ce miroir: «Jamais je n'ai été aussi laid.» L'homme pouvait se dire en

lisant ces pages: «Jamais je ne me suis senti si méprisé.»

Il ne faut pas s'y tromper. Ceci encore est du romantisme. Malgré le

grand optimisme ingénu de Victor Hugo, la mélancolie romantique n'est

pas autre chose que misanthropie et pessimisme. La grande âme

contemptrice et désolée de Chateaubriand, si souvent retrouvée

partiellement par Musset, par Gautier, par Vigny, par Lamartine

lui-même, le tempérament neurasthénique des romantiques, est l'âme même,

intime et profonde, du romantisme; et si Vigny est considéré à présent,

plus que tout autre, comme le représentant du romantisme, c'est que du

romantisme il a négligé le magasin des accessoires, mais exprimé plus

fortement que personne l'esprit même.

Enfin, comme chez les romantiques, il y avait chez Zola le manque de

finesse et l'horreur de la vérité. Comme l'a dit spirituellement M.

Jules Lemaître, dès 1865 M. Zola était ce qu'il devait devenir, «déjà il

manquait d'esprit». Il en manqua toujours à un degré prodigieux et d'une

manière excellente; car à qui manque d'esprit les Français et même tous

les Européens sont toujours très disposés à attribuer du génie. Toujours

est-il qu'il en manqua. Toute raison aiguisée, toute pensée un peu

déliée, toute observation même un peu pénétrante lui étaient absolument

interdites. Je ne vois pas quelqu'un au monde qui ait été plus le

contraire de Swift, de Sterne, de La Rochefoucauld, de La Fontaine, de

La Bruyère et de Voltaire. Et voyez comme les choses s'éclairent par les

contrastes. Prenez le premier venu des admirateurs de Zola, il vous

dira: «Sans doute; mais qu'est-ce que c'est que Swift, La Rochefoucauld,

La Fontaine, La Bruyère et Voltaire, auprès de Victor Hugo, Balzac et

Zola?»

Et comme les romantiques il avait l'horreur même de la vérité. Les

romantiques vivent dans l'imagination comme le poisson dans l'eau et ont

la crainte de la vérité comme le poisson de la paille. Elle les gêne,

parce qu'elle les limite, les réprime, les refoule et les étouffe. Elle

les empêche d'inventer, de créer et comme de produire. C'est leur

vocation, leur prédestination et leur office propre d'écarter la vérité

après que, pendant une certaine période de temps, des écrivains, en s'y

attachant trop, ont appauvri l'imagination d'un peuple et comme desséché

son esprit. Rappelez-vous les imprécations de Lamartine, vers 1825,

contre le temps du premier Empire. Ce n'est pas contre la littérature

maniérée de cette époque qu'il invective. Eh! non. Il la méprise

silencieusement et (désormais) il l'ignore. C'est contre l'esprit

scientifique. Ah! l'horrible temps? On n'y faisait que des

mathématiques! Le romantisme est un appel à la liberté du rêve et une

insurrection contre le réel, la «soumission à l'objet» secouée

violemment et écartée avec colère.

Chez Zola, même tendance. On a relevé des inadvertances et des

étourderies de détail, la pêche des crevettes roses et le nouvel Opéra

vu des hauteurs du Trocadéro, à une époque où il n'existait pas. Mais ce

sont des riens. L'horreur de la vérité apparaît à ceci qu'avec une

documentation assez consciencieuse et sérieuse, jamais, non jamais, ni

un homme ni une femme ne nous apparaît dans un roman de Zola tel qu'il

nous fasse dire: «C'est cela, je le connais.» Jamais d'aucun de ces

personnages on ne s'avisera de dire: «Il semble qu'on l'a vu et que

c'est un portrait.» Mauvais critérium? Non pas! Les personnages de

Stendhal, comme ceux de Le Sage, nous font dire: «C'est lui! Je l'ai vu!

Il était moins net dans la réalité; mais je l'ai vu.» Les personnages de

Molière et de Balzac sont grossis, amplifiés, élargis, déformés déjà,

parce que Molière et Balzac ont de l'imagination, mais ils sont très

vrais en leur fond et ils nous font dire: «Je l'ai vu. Il était moins

grand, moins puissant, moins terrible, moins monstrueux dans la réalité;

mais je l'ai vu; ou j'ai vu tel homme qui n'avait pas grand chemin à

faire pour devenir Harpagon, Tartufe, le père Grandet, le baron Hulot.»

Les personnages des romantiques n'ont rien de cela (et qu'on ne m'accuse

pas de mettre Balzac tantôt avec les réalistes, tantôt avec les

romantiques; on peut savoir que je le fais exprès, ayant toujours

considéré Balzac comme étant moitié romantique, moitié réaliste, presque

exactement), les personnages des romantiques sont des abstractions

vivifiées, quelquefois magnifiquement, par le rêve. Les personnages de

Zola sont des abstractions encore plus vides, vivifiées par un rêve

triste de matérialiste grossier, au lieu de l'être par le rêve bleu d'un

idéaliste en extase. Non seulement ils ne sentent pas la réalité, mais

ils révèlent l'horreur qu'a leur auteur à l'égard de la vérité. Cela se

voit à l'absence de nuances et à l'absence de complexité. La vérité

humaine n'est que dans les nuances subordonnées à une couleur générale

et dans la complexité subordonnée à une tendance maîtresse qui fait

l'unité du personnage. Julien Sorel est avant tout un ambitieux; mais il

est aussi un amoureux, un rêveur, un poète, un ami et même un

petit-maître. Dans les personnages de Balzac, déjà un peu trop; dans

ceux de Zola, extraordinairement et misérablement, l'être humain est

réduit à une seule passion et cette passion à une manie et cette manie à

un tic. Et le tic est un geste énorme, parce que l'auteur a une

imagination grossissante en même temps qu'elle est pauvre et peu

nourrie; mais ce n'est qu'un tic. Édouard Ruel disait bien finement:

«Mérimée dessine les hommes comme des marionnettes; moins pour nous

faire croire que ces marionnettes sont des hommes, que pour nous faire

sentir que les hommes sont des marionnettes.» Les marionnettes de Zola

sont des marionnettes colossales, mais comme marionnettes, elles ne sont

pas des hommes et comme colossales, elles le sont encore moins.

C'était donc un romantique de second ordre, qui aurait paru très mince

personnage, avec son style gros et lourd et incorrect, aux environs de

1830; mais ce qui est plus intéressant c'est de voir comment le

romantisme s'est déformé en lui. Il s'est déformé de telle sorte que

Zola sera un document d'histoire littéraire très intéressant pour qui se

demandera vers quoi le romantisme tendait sans le savoir, à travers ses

essors, ses envolées et ses splendeurs.

Il s'est déformé à travers le cerveau de Zola comme à travers celui d'un

lecteur vulgaire, illettré et barbare, des romantiques en 1840.

Figurez-vous un homme sans instruction, sans culture historique,

philosophique et littéraire, ignorant des classiques français et des

littératures étrangères, lisant les romantiques de 1830 sous le règne de

Louis-Philippe. La grandeur mélancolique de Chateaubriand, la grandeur

de promontoire solitaire, lui échappe; la sensibilité amoureuse et

religieuse de Lamartine lui échappe ou lui répugne; la tristesse

désespérée de Vigny lui échappe, non par elle-même, mais par la

discrétion hautaine dont elle s'enveloppe; la beauté sculpturale ou

pittoresque de Victor Hugo et sa musique merveilleuse sont pour lui

lettres hébraïques. Mais dans ces mêmes auteurs, ou encore mieux dans

leurs imitateurs ridicules, le mot cru et gros, la couleur violente et

aveuglante, la description acharnée qui ne demande à l'intelligence

aucun effort et qui fait simplement tourner le cinématographe, le relief

des choses, cathédrale, quartier, morceau de mer, champ de bataille,

aussi l'imagination débordante et enlevante, qui vous entraîne vers des

hauteurs ou des lointains confus comme dans la nacelle d'un ballon,

_toutes ces choses qui ne demandent au lecteur aucune collaboration_,

qui le laissent passif tout en le remuant et l'émouvant; aussi et enfin

une misanthropie qui ne donne pas ses raisons et qui ne nous fait pas

réfléchir sur nous-mêmes, mais seulement flatte en nous notre orgueil

secret en nous faisant mépriser nos semblables sans nous inviter à nous

mépriser nous-mêmes: voilà ce que le lecteur illettré de 1840 voit,

admire et chérit dans les romantiques; voilà la déformation du

romantisme dans son propre cerveau mal nourri, dans la misère

physiologique de son esprit.

C'est une déformation moins misérable, mais à peu près semblable, qui

s'est produite dans le cerveau d'Émile Zola. Tous les éléments

romantiques se sont comme avilis et dégradés en lui. Le sens pittoresque

est devenu en lui cette couleur grosse et criarde qui fait comme hurler

les objets au lieu de les faire chanter, comme disent les peintres, dans

une harmonie et comme une symphonie générale selon leurs rapports avec

les autres objets qui les entourent.--L'objet matériel animé d'une vie

mystérieuse, qui est peut-être l'invention la plus originale des

romantiques et d'où est venue toute la poésie symbolique, est devenu

chez Zola, souvent, du moins, une véritable caricature lourde, grossière

et puérile et la «solennité de l'escalier» d'une maison de la rue de

Choiseul a défrayé avec raison la verve facile des petits journaux

satiriques.--La simplification de l'homme, réduit à une passion unique

et dépouillé de sa richesse sentimentale et de sa variété

sensationnelle, est devenue, chez Zola, une simplification plus

indigente encore et plus brutale; chaque homme n'étant plus chez lui

qu'un instinct et l'homme descendant, en son oeuvre, on a dit jusqu'à la

brute et il faut dire beaucoup plus bas, tant s'en fallant que l'animal

soit une brute et que chaque animal n'ait qu'un instinct.

Le pessimisme et la misanthropie romantiques, si nobles chez la plupart

des grands hommes de 1830, sont devenus chez lui une passion chagrine de

dénigrement systématique, une passion d'horreur à l'endroit de

l'humanité, qui a quelque chose de haineux, d'entêté, d'étroit, de

sombre et de triste comme une manie, et qui en vérité chez Zola n'est

qu'une manie d'aveugle ou de myope. On croit sentir chez Zola une

manière de rancune amère contre une société, contre un genre humain

plutôt, qui ne lui a pas fait tout de suite la place de premier rang à

laquelle il avait droit comme de plain-pied. Nul homme,--ce qui ne

m'irrite point outre mesure, et, après tout, on l'a pardonné bien

facilement à Byron et à Henri Heine, mais ce qui me blesse cependant un

peu,--n'a plus âprement et plus injustement calomnié son pays. Une

partie du mépris que professent à notre égard les étrangers vient des

livres d'Émile Zola. Je n'attribue pas à l'oeuvre d'un romancier

populaire tant d'influence internationale que je m'avise de protester

ici avec indignation. Je n'ignore pas, non plus, puisque je l'ai dit

assez souvent, que la satire est un sel salutaire ou une médecine amère,

une sorte de tonique qui souvent a son bon office et plus d'efficace que

les émollients et les solanées. Mais il faut qu'on sente chez le

satirique un désir vrai, sincère et vif de corriger ses concitoyens en

leur peignant leurs défauts ou leurs vices; et il faut bien avouer que

dans les livres de Zola on ne le sentait nullement, mais seulement une

haine cordiale et un mépris de parti pris pour ceux dont il avait le

malheur d'être né le compatriote, ou à peu près le compatriote; et cela

ne laisse pas d'être un peu désobligeant et un peu coupable.

Enfin ce goût de quelques romantiques, au nom de la liberté de l'art,

pour le mot cru, la peinture brutale, était devenu chez Zola une

véritable passion pour l'indécence et pour l'indécence froide et, si je

puis dire, de sens rassis. On le sentait si calme en son travail, si peu

fougueux, si éloigné de la verve débridée d'un Diderot, ayant, du reste,

le soin d'insérer une scène de sensualité brutale dans une histoire ou

un épisode qui ne la comportait nullement, qu'on le soupçonnait de viser

à la vente en exploitant la denrée de librairie qui a plus que toute

autre la faveur du public payant. Sans qu'on puisse, en conscience, rien

affirmer à cet égard, cette manie ou cette adresse était singulièrement

fâcheuse. Elle irrita les disciples de Zola qui, peu qualifiés,

quelques-uns du moins, pour faire les renchéris à cet égard, se

fâchèrent tout rouge et beaucoup trop, dans un manifeste resté célèbre,

publié à propos de _la Terre_: «Non seulement, disaient-ils,

l'observation est superficielle, les trucs démodés, la narration commune

et dépourvue de caractéristique; mais la note ordurière est exacerbée

encore, descendue à des saletés si basses que, par instant, on se

croirait devant un recueil de scatologie. Le maître est descendu au fond

de l'immondice.»

Soustraction faite de la véhémence inséparable d'une rupture que, du

reste, on voulait rendre éclatante, le jugement est presque juste et la

condamnation n'est pas imméritée.

Ainsi s'était déformé et comme avili le romantisme aux mains d'un homme

qui n'était pas capable d'en comprendre les parties hautes et qui était

trop prédisposé à en saisir comme avec ravissement les aspects

vulgaires, ou bien plutôt qui n'en pouvait comprendre que les dehors et

était parfaitement inapte à en pénétrer le fond.

Aussi fut-il comme repoussé avec impatience par tout ce que la France

comptait d'esprits élevés, délicats ou tout simplement lettrés. Scherer

ne pouvait même pas en entendre parler; M. Brunetière le combattit avec

acharnement, et de sa longue campagne contre lui il est resté tout un

volume: _le Roman naturaliste_, qui est un des meilleurs ouvrages du

célèbre critique; M. Jules Lemaître fut le plus indulgent et, dans son

célèbre article de 1884, s'attacha surtout à «comprendre» ce que du

reste il n'aimait pas et à faire comprendre ce que du reste il était

étonné qu'on aimât. Il définit l'oeuvre de Zola «une épopée pessimiste

de l'animalité humaine», et c'était bien marquer avec douceur la limite

au-dessus de laquelle Zola ne pouvait pas s'élever et dénoncer avec

discrétion la prétention injustifiée d'un auteur qui prétendait bien

écrire l'épopée de l'humanité elle-même.

M. Anatole France fut le plus dur, comme étant, de tous, le plus

délicat, le plus délié, le plus subtil, et tout au moins, aussi lettré

que tous les autres. Il dit, avec une colère qui est peu dans ses

habitudes, particulièrement significative, par conséquent: «Son oeuvre

est mauvaise et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu'il

vaudrait mieux qu'ils ne fussent jamais nés. Certes, je ne lui nierai

pas sa détestable gloire. Jamais homme n'avait à ce point méconnu

l'idéal des hommes.»

Si Zola a tant déplu aux délicats et à ce qu'on appelait, au XVIIe

siècle, «les honnêtes gens», pourquoi, ce qu'on ne peut nier, a-t-il eu

tant de succès auprès de la foule? D'abord, c'est à cause de ses

défauts; ensuite, c'est un peu à cause de ses qualités; car il en a.

C'est à cause de ses défauts. La force brutale et le défaut de mesure

ont sur les hommes à demi lettrés, ou qui ne sont point lettrés du tout,

un prestige incomparable. La vérité plaît à un petit nombre d'hommes,

l'hyperbole ravit la majorité des hommes. Les livres de Zola étaient une

hyperbole continuelle.

La sensualité étalée fut une des causes aussi du succès de ces livres.

Le public aime les ouvrages où un certain talent sert de passeport à la

pornographie et excuse de la savourer. On n'avoue pas un livre purement

sensuel; on est heureux de pouvoir assurer aux autres et à soi-même

qu'on a lu un livre licencieux à cause du talent qui s'y trouve. La

dangereuse théorie de M. Richepin: «La pornographie cesse où le talent

commence», dangereuse parce qu'elle n'est pas tout à fait fausse et

parce qu'elle est enveloppée d'une jolie formule, sert de couverture à

beaucoup de plaisirs secrets et peu avouables.

La misanthropie aussi, comme je crois l'avoir déjà dit, flatte tellement

un lecteur peu averti qui s'excepte toujours de la condamnation portée

contre le genre humain tout entier, que, si outrée et presque maladive

et folle qu'elle fût chez Zola, elle ravissait d'aise et de joie maligne

un public volontiers contempteur et prompt à reconnaître le prochain

dans les plus noires peintures, sans songer que le prochain c'est le

semblable. Enfin, une manie particulièrement française était

délicieusement chatouillée dans les romans de Zola, le goût d'entendre

dire du mal de la France. Le Français est le seul peuple du monde qui

ait ce singulier goût; mais il est chez lui extrêmement fort. On ne peut

aller trop loin, en France, dans l'expression du mépris à l'égard du

peuple français. Si Zola voulut faire l'expérience de dépasser la

mesure, il dut voir qu'il était à peu près impossible de la dépasser et

qu'elle est, pour ainsi parler, à l'infini.

Et il faut bien savoir dire que Zola dut son succès à un petit nombre de

qualités très réelles. Il n'écrivait pas trop bien; il écrivait d'un

style déplorablement abondant, surchargé et alourdi, sans finesses et

sans nuances. «Il a le style primaire», disait très finement, au

contraire, Rodenbach. Mais il savait composer et il savait peindre

certaines choses. Il composait fortement et lumineusement. Un peu de

flottement et de «traînasseries» toujours, au milieu de ses romans

toujours trop longs; mais des débuts et des fins excellents. Songez au

début de _Nana_ et à la fin merveilleuse de _Germinal_, et à la fin, si

prestigieuse, de _la Terre_. Il peignait les foules en mouvement d'une

manière qui le met au tout premier rang. Rien ne vaut la descente des

ouvriers, à la fin de la journée, par la rue Oberkampf, la lente coulée

des voitures à travers les Champs-Élysées au retour des courses, la

galopade furieuse des ouvriers révoltés dans _Germinal_, l'éternel

va-et-vient des chevaux démontés, nuit tombante, dans le champ de

bataille de Sedan, le «train blanc» de _Lourdes_ et, à Lourdes aussi, le

vent de folie extatique qui couche, relève et prosterne à nouveau la

foule, avec ce cri monotone qui s'élève, s'enfle et roule dans l'air

enfiévré: «Seigneur! guérissez nos malades! Seigneur! guérissez nos

malades!»

Nul doute: cet homme était une manière de poète barbare, un Hugo

vulgaire et fruste, mais puissant, un démiurge gauche, mais robuste, qui

pétrissait vigoureusement la matière vivace et la faisait grimacer, mais

palpiter, une sorte de démon étrange qui tenait le milieu entre

Prométhée et Caliban, et, comme a dit très précisément M. Jules

Lemaître, «il se dégage de ces vastes ensembles une impression de vie

presque uniquement matérielle et bestiale, mais grouillante, profonde,

vaste, illimitée». C'est par ces morceaux où a passé souvent le souffle

de _Notre-Dame de Paris_ et de la Kermesse que Zola pourra se survivre

dans les anthologies du XXe siècle, alors qu'on aura cessé de lire ses

pesants volumes.

Zola · 第 5 / 7 题