_De l'inégalité qui règne parmi les hommes._
=Extrême différence que l'on remarque entre les hommes; on ne devrait
les estimer qu'en raison de ce qu'ils valent par eux-mêmes.=--Plutarque
dit quelque part qu'il trouve que la distance d'une bête à une
autre bête est moins grande que celle d'un homme à un autre homme;
il n'envisage en cela que ce dont l'âme est capable et aussi les
qualités intellectuelles. Pour moi, je trouve qu'il y a tellement
loin d'Épaminondas, tel que je me le figure, à telle personne de
ma connaissance, j'entends au point de vue du bon sens, que je
renchérirais volontiers sur Plutarque et dirais qu'il y a plus de
distance de tel homme à tel autre qu'entre tel homme et telle bête:
«_Ah, qu'un homme peut être supérieur à un autre_ (_Térence_)!»
L'esprit humain comporte au moins autant de degrés qu'il y a de brasses
d'ici le ciel, et ils sont tout aussi innombrables.
En ce qui touche les appréciations que nous portons sur le plus ou
le moins de mérite d'un homme, il est vraiment étonnant que nous
estimions toutes choses d'après les qualités qui leur sont propres et
que nous fassions exception pour nous-mêmes. Nous louons un cheval de
ce qu'il est vigoureux et adroit: «_Nous le louons pour sa vitesse
et les palmes nombreuses qu'il a remportées dans les cirques, aux
applaudissements d'une foule bruyante_ (_Juvénal_)», et non pour son
harnais, nous louons un lévrier de sa vitesse et non de son collier,
un oiseau de fauconnerie de la puissance de son vol et non de sa longe
et de sa clochette; pourquoi de même ne faisons-nous pas cas d'un
homme uniquement d'après ce qui lui est propre? Il a un grand train,
un beau palais, tant de crédit, tant de rente, disons-nous; tout cela
le touche assurément, mais n'est pas lui. Vous n'achetez pas chat en
poche, une chose sans la voir; si vous marchandez un cheval d'armes,
vous commencez par lui ôter la housse qui le pare, et l'examinez nu
et découvert; ou, s'il demeure couvert, ainsi qu'on les présentait
jadis aux princes quand ils voulaient en faire acquisition, ce sont
les parties qui offrent le moins d'intérêt qui sont dérobées à la vue,
afin que vous ne vous arrêtiez pas à la beauté de la robe ou à la
largeur de la croupe, et que vous vous attachiez surtout à considérer
les jambes, les yeux et les pieds qui sont ce qu'il y a d'essentiel
en lui: «_Les rois ont coutume, lorsqu'ils achètent des chevaux, de
les examiner couverts, de peur que si le cheval a la tête belle et
les pieds mauvais, comme il arrive souvent, l'acheteur ne se laisse
séduire par l'aspect d'une croupe arrondie, d'une tête fine ou d'une
belle encolure_ (_Horace_).» Pourquoi, pour juger de la valeur d'un
homme, l'examinons-nous donc tout enveloppé et empaqueté? Rien de ce
qu'il nous montre n'est sien, et il nous cache tout ce qui seul donne
moyen de porter un jugement éclairé sur ce qu'il est réellement.
Ce dont vous vous enquerrez, c'est de ce que vaut l'épée et non le
fourreau; peut-être que, dégagée de sa gaine, vous n'en donneriez
pas un quatrain. Il faut juger l'homme par lui-même et non sur ses
atours, ainsi que le dit plaisamment un philosophe ancien: «Savez-vous
pourquoi vous le trouvez grand? C'est parce que dans l'estimation que
vous faites de sa taille, vous y comprenez la hauteur de ses patins.»
Le socle d'une statue n'en est pas partie intégrante.--Mesurez-le sans
ses échasses, qu'il mette de côté ses richesses et ses dignités; qu'il
se présente en chemise. Est-il au physique propre à ses fonctions?
est-il sain et allègre? Quelle âme a-t-il? est-elle belle, capable,
heureusement douée à tous égards? est-elle riche par elle-même ou
seulement de ce qu'elle emprunte aux autres? la fortune a-t-elle
prise sur elle? Se trouble-t-elle devant un danger imminent? est-elle
indifférente au genre de mort, quel qu'il soit, qui peut l'atteindre!
est-elle calme, égale, contente de son sort? c'est là ce qu'il faut
rechercher et ce qui nous permet de juger des différences excessives
qui existent entre les hommes. «_Est-il sage et maître de lui? ne
craint-il ni la pauvreté, ni la mort, ni l'esclavage? sait-il résister
à ses passions et mépriser les honneurs? renfermé tout entier en
lui-même, semblable à un globe parfait qu'aucune aspérité n'empêche de
rouler, ne laisse-t-il aucune prise à la fortune_ (_Horace_)?» Un tel
homme est de cinq cents brasses au-dessus des royaumes et des duchés;
il est à lui-même son propre empire: «_Par Pollux, le sage est lui-même
l'artisan de son bonheur_ (_Plaute_)!» Que lui reste-t-il à désirer?
«_Ne voyons-nous pas que la nature n'exige de nous rien de plus qu'un
corps sain et une âme sereine, exempte de soucis et de crainte_
(_Lucrèce_)?» Comparez-lui la tourbe de ces hommes stupides, à l'âme
basse, servile, inconstante, qui sont continuellement le jouet des
passions orageuses de tous genres qui les poussent et les repoussent
sans cesse en tous sens, qui sont tout entiers sous la dépendance
d'autrui: de lui à eux, la distance est plus grande que du ciel à la
terre; et cependant, la manière dont nous en usons d'habitude nous
aveugle tellement, que de cet homme nous ne faisons que peu ou pas de
cas.
=De vaines apparences extérieures distinguent seules le roi du
paysan, le noble du vilain, etc. Que sont les rois? des acteurs en
scène, des hommes quelquefois plus méprisables que le dernier de
leurs sujets, soumis aux mêmes passions, aux mêmes vices.=--Que nous
venions à considérer un paysan et un roi, un noble et un roturier, un
magistrat et un simple particulier, un riche et un pauvre, une extrême
dissemblance nous apparaît immédiatement; mais cette différence qui
nous saute aux yeux ne consiste, pour ainsi dire, que dans la diversité
des chaussures que portent les uns et les autres. Dans la Thrace, le
roi se distinguait de son peuple d'une singulière façon, bien au-dessus
de ce que nous pouvons imaginer: il avait une religion à part, un dieu
uniquement à lui, que ses sujets ne pouvaient adorer, c'était Mercure;
et aux dieux du peuple: Mars, Bacchus, Diane, il dédaignait de rendre
aucun culte.--Cela n'est en somme que décors, qui ne constituent aucune
différence essentielle entre les hommes, tout comme ces acteurs de
comédie que vous voyez sur la scène paradant avec de grands airs de
duc et d'empereur, et que voilà un instant après devenus de simples
valets, de misérables portefaix, professions d'où ils sortent et dans
lesquelles ils sont nés. Cet empereur, par exemple, dont la pompe en
public vous éblouit, «_parce que brillent sur lui, enchâssées dans
l'or, de grosses émeraudes de la plus belle eau, et parce qu'il est
paré de magnifiques habits couleur vert de mer, qu'il a bientôt fait
de souiller dans les orgies et dans de honteux plaisirs_ (_Lucrèce_)»,
voyez-le derrière le rideau, ce n'est qu'un homme du commun, parfois
plus vil que le dernier de ses sujets: «_Le sage a son bonheur en
lui-même; tout autre n'a qu'un bonheur superficiel_ (_Sénèque_)»; la
lâcheté, l'irrésolution, l'ambition, le dépit, l'envie agitent ce
potentat, tout comme un autre homme: «_Ni les trésors, ni les faisceaux
consulaires ne chassent les inquiétudes et les soucis qui voltigent
sous les lambris dorés_ (_Horace_)»; les préoccupations et les craintes
l'assiègent au milieu même de ses armées: «_L'appréhension, les soucis
inséparables de l'homme, ne s'effrayent ni du fracas des armes, ni des
traits cruels; ils fréquentent hardiment les cours des rois et n'ont
aucun respect pour l'éclat qui environne les trônes_ (_Lucrèce_).»
La fièvre, la migraine, la goutte l'épargnent-elles plus que nous?
Quand la vieillesse pèsera sur ses épaules, les archers de sa garde
le soulageront-ils de son poids? Quand il frissonnera par crainte de
la mort, sera-t-il rassuré par la présence des gentilshommes de sa
chambre? Quand la jalousie ou un désir l'étreindront, nos salutations
le réconforteront-elles? Ce ciel de lit, chamarré d'or et de perles,
n'a pas le don de calmer les douleurs d'entrailles occasionnées par
une violente colique: «_La fièvre brûlante ne vous quittera pas plus
tôt, que vous soyez étendu sur la pourpre, sur des tapis tissus à
grands frais, ou que vous soyez gisant sur le grabat du plébéien_
(_Lucrèce_).»--Les flatteurs d'Alexandre le Grand lui répétaient
sans cesse qu'il était fils de Jupiter. Un jour, qu'étant blessé, il
regardait le sang qui coulait de la plaie: «Hé bien! qu'en pensez-vous?
leur dit-il; n'est-ce pas là un sang vermeil comme celui de tout
être humain; est-il de la nature de celui qu'Homère fait couler
des blessures des dieux?»--Le poète Hermodore avait, en l'honneur
d'Antigone, composé des vers où il l'appelait fils du Soleil: «Celui
qui vide ma chaise percée, dit Antigone réprouvant cette flatterie,
sait bien qu'il n'en est rien.»
=Le bonheur est dans la jouissance et non dans la possession; or
peut-il jouir des avantages de la royauté celui qui ne sait ou ne peut
apprécier son bonheur?=--Cet homme en fin de compte n'est jamais qu'un
homme; et si par lui-même il n'a pas de valeur, l'empire du monde ne
saurait lui en donner: «_Que les jeunes filles se l'arrachent, que
partout les roses naissent sous ses pas_ (_Perse_)», qu'est-ce que tout
cela, si son âme est grossière et stupide? sans vigueur et sans esprit,
on n'arrive à ressentir ni le bonheur, ni même la volupté.--«_Les
choses valent selon qui les possède: bonnes pour qui sait s'en servir,
elles sont mauvaises pour qui en mésuse_ (_Térence_).» Pour savourer
les biens que nous donne la fortune, quels qu'ils soient, encore
faut-il le sentiment qui nous en procure la sensation; c'est par la
jouissance et non par la possession que nous sommes heureux: «_Ce ne
sont pas ces terres, ce palais, ces monceaux d'or et d'argent qui
guériront de la fièvre celui qui les possède, ou qui purgeront son
âme de toute inquiétude; la jouissance exige la santé de l'âme et du
corps. Pour qui désire ou qui craint, toutes ces richesses sont comme
des tableaux pour des yeux qui ne peuvent souffrir la lumière, ou des
onguents à un goutteux_ (_Horace_).»--Si c'est un sot, son goût est
émoussé et manque de discernement; ce n'est plus pour lui une source
de jouissance; il est comme quelqu'un qui, enrhumé, est incapable
d'apprécier la douceur des vins de la Grèce; ou comme un cheval, lequel
demeure indifférent à la richesse du harnachement dont on l'a paré;
c'est ainsi que, suivant la maxime de Platon, la santé, la beauté,
la force, les richesses et tout ce que nous qualifions d'heureux,
sont estimés comme autant de maux par qui a le jugement faux, alors
que celui qui a l'esprit juste les tient pour ce qu'ils sont, et que
cette divergence d'appréciation se produit en sens inverse pour ce
que nous tenons comme malheureux.--Et puis, là où le corps et l'âme
sont en mauvais état, à quoi servent tous ces avantages qui ne font
pas corps avec nous? la moindre piqûre d'épingle, la moindre passion
en notre âme, suffisent pour nous ôter tout le plaisir que nous
aurions à régner sur le monde entier! Au premier élancement que lui
occasionne la goutte, il a beau être Sire et Majesté, «_couvert d'or
et d'argent_ (_Tibulle_)», ne perd-il pas le souvenir de ses palais
et de ses grandeurs? S'il est en colère, de ce qu'il est prince, cela
l'empêche-t-il de rougir, de pâlir, de grincer des dents comme un fou?
=Combien le sort des rois est à plaindre: leurs devoirs constituent
une lourde charge.=--Si cet empereur est intelligent et heureusement
doué, l'exercice de la toute-puissance ajoute peu à son bonheur:
«_Si votre ventre est libre, si vos poumons et vos jambes font leurs
offices, toutes les richesses des rois n'accroitront en rien votre
bonheur_ (_Horace_).» Il reconnaît que tout cela n'est qu'apparence et
tromperie. A l'occasion il sera de l'avis de Séleucus qui disait «que
celui qui saurait de quel poids est un sceptre, ne daignerait pas le
ramasser, s'il en trouvait un à terre», voulant dire par là combien
sont grandes et pénibles les charges qui incombent à un roi soucieux de
ses devoirs; et certes, ce n'est pas peu de chose que d'avoir à régler
les affaires d'autrui, quand nous régler nous-mêmes présente tant de
difficultés.--Pour ce qui est du commandement, qui semble offrir tant
de charmes, quand je viens à considérer la faiblesse de la raison
humaine et combien il est difficile de décider des choses nouvelles
sur lesquelles il y a doute, je suis tout à fait de l'avis qu'il est
beaucoup plus facile et agréable de suivre que de diriger, et que c'est
un grand repos d'esprit de n'avoir qu'à cheminer sur une voie tracée
et à ne répondre que de soi: «_Il vaut mieux obéir tranquillement, que
de prendre le fardeau des affaires publiques_ (_Lucrèce_).» Ajoutez à
cela que Cyrus déclarait qu'il ne convient à un homme de commander à
d'autres, qu'autant qu'il vaut mieux qu'eux.
=La satiété leur rend insipides tous les plaisirs.=--Le roi Hiéron,
d'après Xénophon, allait jusqu'à prétendre que les souverains sont,
dans la jouissance des voluptés intimes, dans des conditions pires que
les particuliers, parce que l'aisance et facilité qu'ils ont à les
satisfaire leur ôtent cette saveur aigre-douce que nous devons à plus
de difficulté: «_Trop d'amour nous dégoûte, comme l'excès d'un mets
agréable affadit l'estomac_ (_Ovide_).» Pense-t-on que les enfants de
chœur prennent grand plaisir à la musique? la satiété la leur rend
plutôt ennuyeuse. Les festins, les danses, les mascarades, les tournois
réjouissent ceux qui ne les voient pas souvent et ont désir de les
voir; mais pour ceux pour lesquels ce sont des choses ordinaires, cela
devient fade et peu réjouissant; de même les femmes ne sont plus un
excitant pour celui qui jouit d'elles à satiété; qui passe son temps
à boire sans soif, n'éprouve plus de plaisir à boire; les farces des
bateleurs nous amusent, mais pour eux ce sont des corvées. Et c'est ce
qui fait que les princes aiment à se travestir quelquefois, à descendre
vivre de la vie des dernières classes de la société et qu'ils s'en font
fête: «_Un peu de changement ne déplaît pas aux grands; quelquefois
un frugal repas, sans tapis et sans pourpre, sous le toit du pauvre,
déride leur front_ (_Horace_).»--Il n'y a rien qui soit gênant et nous
ôte l'appétit comme l'abondance: quels désirs ne s'apaiseraient chez
qui aurait trois cents femmes à sa disposition, comme les a le Grand
Seigneur dans son sérail? Quel goût à chasser pouvait avoir celui
de ses ancêtres qui n'y allait jamais qu'avec au moins sept mille
fauconniers, et quelle physionomie pouvait présenter une pareille
chasse?
=Ils sont constamment sous les yeux de leurs sujets qui les jugent avec
sévérité.=--Sans compter que cet éclat qui accompagne la grandeur a,
je crois, des inconvénients des plus incommodes quand ils veulent se
livrer à la jouissance de plaisirs plus doux; ils sont trop en vue et
trop de gens s'occupent d'eux, si bien que je ne comprends pas qu'on
leur demande de cacher et dissimuler davantage leurs fautes. A ajouter
que ce qui de notre part est indiscrétion, est qualifié chez eux, par
le peuple, de tyrannie, de mépris et dédain des lois; et qu'en outre
de ce que comme tous autres ils sont enclins à mal faire, il semble
que de plus ils se fassent, en pareil cas, un plaisir de violer et de
fouler aux pieds les règlements publics. Platon est dans le vrai quand,
dans son Gorgias, donnant comme définition du tyran, celui qui, dans
une cité, a licence de faire tout ce qui lui plaît, il dit que la vue
et la publicité des abus qu'il commet blessent souvent plus que ces
abus eux-mêmes. Chacun redoute d'être épié et contrôlé; eux, le sont
jusque dans leurs attitudes et leurs pensées, tout le monde estimant
que c'est son droit de les juger et qu'il y a intérêt; sans compter
que les taches ressortent d'autant plus que la place où elles sont est
plus apparente et plus éclairée, qu'un signe ou une verrue au front se
remarque davantage qu'une balafre ailleurs. C'est le motif pour lequel
les poètes représentent toujours Jupiter, dans ses aventures galantes,
sous une forme autre que la sienne, et que, parmi tant de scènes de ce
genre qu'ils lui attribuent, il n'en est qu'une seule, ce me semble, où
il soit représenté dans toute sa grandeur et sa majesté.
Hiéron, auquel nous revenons, raconte également combien sa royauté lui
est incommode en l'empêchant d'aller et de voyager en toute liberté, le
retenant en quelque sorte prisonnier, sans pouvoir franchir les limites
de son pays et faisant que partout il est constamment entouré d'une
foule importune. Il faut convenir que, la plupart du temps, en voyant
nos rois tout seuls à table, assiégés de tant de gens inconnus, leur
parlant et les regardant, j'ai été souvent pris de pitié plutôt que
d'envie. Le roi Alphonse disait à ce propos que le sort des ânes était
sous ce rapport préférable au leur; leurs maîtres au moins les laissent
paître à leur aise, ce que les rois ne peuvent obtenir de leurs
serviteurs. Je n'ai jamais compris que ce pût être de quelque agrément
pour un homme raisonnable d'être sous les regards d'une vingtaine de
personnes, lorsqu'il est sur sa chaise percée; je n'ai pas davantage
saisi qu'il soit, pour un roi, plus commode et mieux porté d'être servi
par quelqu'un qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal,
ou défendu Sienne, que par un bon valet de chambre, connaissant bien
son service.--Les avantages des princes ne sont guère qu'imaginaires;
chaque échelon social a en quelque sorte ses princes. César appelle des
roitelets tous les seigneurs qui, en Gaule, de son temps, avaient droit
de rendre la justice.
=La vie d'un seigneur retiré dans ses terres, loin de la cour, est
bien préférable.=--Pour dire vrai, sauf l'appellation de «Sire», on
va bien loin aujourd'hui dans l'imitation de la manière d'être et de
faire de nos rois; voyez dans les provinces éloignées de la cour, en
Bretagne par exemple, un seigneur vivant dans son fief et y résidant:
son train de maison, ses rapports avec ses sujets, les officiers qui
l'assistent, le genre de vie qu'il mène, le service auquel chacun est
astreint autour de lui, le cérémonial dont il s'entoure, sa vie intime
au milieu de ses serviteurs, voire même les idées qui le hantent, il
n'est rien de plus royal. Il entend parler de son maître une fois l'an,
comme du roi de Perse, et ne le distingue que parce qu'il subsiste
entre eux quelques liens de parenté, consignés dans ses archives.--De
fait, nos lois nous donnent une liberté suffisante; et les obligations
auxquelles un gentilhomme est astreint vis-à-vis de son souverain se
faisant à peine sentir deux fois dans la vie, une sujétion complète et
effective ne s'impose qu'à ceux d'entre nous auxquels elle convient,
et l'acceptent en retour de l'honneur et du profit qu'ils en retirent;
celui qui, confiné dans ses terres, s'y tient coi et sait diriger ses
affaires sans querelles ni procès, est aussi libre que le doge de
Venise: «_Peu d'hommes sont enchaînés à la servitude, beaucoup s'y
enchaînent_ (_Sénèque_).»
=Les rois ne connaissent pas l'amitié, la confiance; ils n'ont autour
d'eux que des flatteurs et des hypocrites.=--Mais ce qu'Hiéron place au
nombre des plus grands inconvénients de la royauté, c'est la privation
des amitiés et relations cordiales qui sont le charme le plus doux,
le plus parfait de l'existence de l'homme: «Quelle marque d'affection
et de bons sentiments à mon endroit m'est-il possible de recevoir,
dit-il, de quelqu'un qui, que ce soit ou non de son fait, me doit
d'être vis-à-vis de moi tout ce qu'il a possibilité d'être? Puis-je
tenir compte de l'humilité de sa parole, de sa respectueuse courtoisie,
alors qu'il ne peut en agir autrement? Les honneurs que nous rendent
ceux qui nous craignent, ne nous honorent pas, ils s'adressent à la
royauté et non à moi personnellement: «_Le plus grand avantage de la
royauté, c'est que le peuple est obligé non seulement de souffrir, mais
encore de louer les actions du maître_ (_Sénèque_).» Ne vois-je pas le
mauvais roi comme le bon, celui qu'on hait comme celui qu'on aime, être
traités l'un et l'autre de la même façon? on semblait avoir à l'égard
de mon prédécesseur la même déférence que pour moi, on le servait avec
le même cérémonial, et il en sera de même pour mon successeur. Si mes
sujets ne m'offensent pas, ce n'est pas là une preuve indiscutable
de sincère affection; je ne puis la considérer comme telle, puisque
lors même qu'ils voudraient m'offenser, ils ne le peuvent pas. Nul
ne me fréquente parce qu'il a de l'amitié pour moi; ce sentiment ne
peut naître quand les relations et les échanges d'idées sont si rares;
l'élévation de mon rang me tient à l'écart de toute intimité; entre
les autres hommes et moi il y a trop d'inégalité et de disproportion.
Ils font partie de ma suite parce que cela a bon air, que c'est la
coutume; et encore est-ce plutôt à ma fortune qu'à moi qu'ils sont
attachés et dans le but d'augmenter la leur. Tout ce qu'ils me disent
et font est entaché de dissimulation, leur liberté étant tenue en bride
par la toute-puissance qu'en toutes choses j'exerce sur eux; je ne
vois rien à découvert autour de moi, rien qui ne soit masqué.»--Ses
courtisans louaient un jour l'empereur Julien de ce qu'il s'efforçait
d'être juste: «Je m'enorgueillirais certainement de ces louanges, leur
répondit-il, si elles venaient de personnes qui oseraient dénoncer et
blâmer mes actes, si je me conduisais autrement.»
=Les commodités effectives dont ils jouissent leur sont communes avec
les autres hommes.=--Toutes les commodités effectives dont jouissent
les princes leur sont communes avec les hommes de fortune moyenne (les
dieux seuls montent des chevaux ailés et se nourrissent d'ambroisie);
ils ne diffèrent pas de nous sous le rapport du sommeil et de
l'appétit; l'acier de leur armure n'est pas de meilleure trempe que
celui dont sont forgées les nôtres; leur couronne ne les abrite ni du
soleil, ni de la pluie.--Dioclétien, porté au plus haut et plus envié
degré de la fortune, en descendit pour jouir des satisfactions de la
vie d'un simple particulier. Quelque temps après, les nécessités des
affaires publiques réclamant qu'il en prît à nouveau la direction, il
répondait à ceux qui venaient le prier d'en accepter la charge: «Vous
ne chercheriez pas à me persuader, si vous voyiez la belle venue des
arbres que j'ai plantés moi-même sur mes terres et les beaux melons que
j'y ai semés.»
=Gouvernement idéal.=--Anacharsis est d'avis que l'état le plus heureux
serait celui qui aurait un gouvernement tel, que, toutes autres
conditions égales, on y verrait la prééminence donnée à la vertu et le
vice relégué au dernier rang.
=Une folle ambition les porte souvent à ravager le monde, lorsqu'ils
pourraient sans efforts se procurer le repos et les vrais
plaisirs.=--Quand le roi Pyrrhus méditait de passer en Italie,
Cinéas, son sage conseiller, voulant lui faire sentir l'inanité de
son ambition, lui dit: «Et dans quel but, Sire, concevez-vous cette
grande entreprise?»--«Pour me rendre maître de l'Italie,» répondit
le roi.--«Et cela fait?» poursuivit Cinéas.--«Je passerai en Gaule
et en Espagne.»--«Et après?»--«J'irai subjuguer l'Afrique; et, quand
enfin je serai maître du monde, je me reposerai et vivrai content et
tranquille.»--«Pour Dieu! Sire, répliqua alors Cinéas, dites-moi ce qui
vous empêche d'en agir de la sorte dès à présent, si telle était votre
volonté; pourquoi ne pas jouir sur l'heure de ce repos auquel vous
dites aspirer et vous épargner ainsi tant d'embarras, tant de hasards,
auxquels de gaîté de cœur vous allez vous exposer, avant d'atteindre
ce but que vous avez dès maintenant à votre portée?»--«_C'est sans
doute parce qu'il ne connaissait pas les bornes que l'on doit mettre
à ses désirs, et au delà desquelles prend fin le plaisir véritable_
(_Lucrèce_).»
«_Chacun est l'artisan de sa fortune_ (_Cornélius Népos_)»; cette
maxime de l'antiquité, que je trouve si belle et qui est ici d'à
propos, servira de conclusion au présent chapitre.