CHAPITRE XLII.

_De l'inégalité qui règne parmi les hommes._

=Extrême différence que l'on remarque entre les hommes; on ne devrait

les estimer qu'en raison de ce qu'ils valent par eux-mêmes.=--Plutarque

dit quelque part qu'il trouve que la distance d'une bête à une

autre bête est moins grande que celle d'un homme à un autre homme;

il n'envisage en cela que ce dont l'âme est capable et aussi les

qualités intellectuelles. Pour moi, je trouve qu'il y a tellement

loin d'Épaminondas, tel que je me le figure, à telle personne de

ma connaissance, j'entends au point de vue du bon sens, que je

renchérirais volontiers sur Plutarque et dirais qu'il y a plus de

distance de tel homme à tel autre qu'entre tel homme et telle bête:

«_Ah, qu'un homme peut être supérieur à un autre_ (_Térence_)!»

L'esprit humain comporte au moins autant de degrés qu'il y a de brasses

d'ici le ciel, et ils sont tout aussi innombrables.

En ce qui touche les appréciations que nous portons sur le plus ou

le moins de mérite d'un homme, il est vraiment étonnant que nous

estimions toutes choses d'après les qualités qui leur sont propres et

que nous fassions exception pour nous-mêmes. Nous louons un cheval de

ce qu'il est vigoureux et adroit: «_Nous le louons pour sa vitesse

et les palmes nombreuses qu'il a remportées dans les cirques, aux

applaudissements d'une foule bruyante_ (_Juvénal_)», et non pour son

harnais, nous louons un lévrier de sa vitesse et non de son collier,

un oiseau de fauconnerie de la puissance de son vol et non de sa longe

et de sa clochette; pourquoi de même ne faisons-nous pas cas d'un

homme uniquement d'après ce qui lui est propre? Il a un grand train,

un beau palais, tant de crédit, tant de rente, disons-nous; tout cela

le touche assurément, mais n'est pas lui. Vous n'achetez pas chat en

poche, une chose sans la voir; si vous marchandez un cheval d'armes,

vous commencez par lui ôter la housse qui le pare, et l'examinez nu

et découvert; ou, s'il demeure couvert, ainsi qu'on les présentait

jadis aux princes quand ils voulaient en faire acquisition, ce sont

les parties qui offrent le moins d'intérêt qui sont dérobées à la vue,

afin que vous ne vous arrêtiez pas à la beauté de la robe ou à la

largeur de la croupe, et que vous vous attachiez surtout à considérer

les jambes, les yeux et les pieds qui sont ce qu'il y a d'essentiel

en lui: «_Les rois ont coutume, lorsqu'ils achètent des chevaux, de

les examiner couverts, de peur que si le cheval a la tête belle et

les pieds mauvais, comme il arrive souvent, l'acheteur ne se laisse

séduire par l'aspect d'une croupe arrondie, d'une tête fine ou d'une

belle encolure_ (_Horace_).» Pourquoi, pour juger de la valeur d'un

homme, l'examinons-nous donc tout enveloppé et empaqueté? Rien de ce

qu'il nous montre n'est sien, et il nous cache tout ce qui seul donne

moyen de porter un jugement éclairé sur ce qu'il est réellement.

Ce dont vous vous enquerrez, c'est de ce que vaut l'épée et non le

fourreau; peut-être que, dégagée de sa gaine, vous n'en donneriez

pas un quatrain. Il faut juger l'homme par lui-même et non sur ses

atours, ainsi que le dit plaisamment un philosophe ancien: «Savez-vous

pourquoi vous le trouvez grand? C'est parce que dans l'estimation que

vous faites de sa taille, vous y comprenez la hauteur de ses patins.»

Le socle d'une statue n'en est pas partie intégrante.--Mesurez-le sans

ses échasses, qu'il mette de côté ses richesses et ses dignités; qu'il

se présente en chemise. Est-il au physique propre à ses fonctions?

est-il sain et allègre? Quelle âme a-t-il? est-elle belle, capable,

heureusement douée à tous égards? est-elle riche par elle-même ou

seulement de ce qu'elle emprunte aux autres? la fortune a-t-elle

prise sur elle? Se trouble-t-elle devant un danger imminent? est-elle

indifférente au genre de mort, quel qu'il soit, qui peut l'atteindre!

est-elle calme, égale, contente de son sort? c'est là ce qu'il faut

rechercher et ce qui nous permet de juger des différences excessives

qui existent entre les hommes. «_Est-il sage et maître de lui? ne

craint-il ni la pauvreté, ni la mort, ni l'esclavage? sait-il résister

à ses passions et mépriser les honneurs? renfermé tout entier en

lui-même, semblable à un globe parfait qu'aucune aspérité n'empêche de

rouler, ne laisse-t-il aucune prise à la fortune_ (_Horace_)?» Un tel

homme est de cinq cents brasses au-dessus des royaumes et des duchés;

il est à lui-même son propre empire: «_Par Pollux, le sage est lui-même

l'artisan de son bonheur_ (_Plaute_)!» Que lui reste-t-il à désirer?

«_Ne voyons-nous pas que la nature n'exige de nous rien de plus qu'un

corps sain et une âme sereine, exempte de soucis et de crainte_

(_Lucrèce_)?» Comparez-lui la tourbe de ces hommes stupides, à l'âme

basse, servile, inconstante, qui sont continuellement le jouet des

passions orageuses de tous genres qui les poussent et les repoussent

sans cesse en tous sens, qui sont tout entiers sous la dépendance

d'autrui: de lui à eux, la distance est plus grande que du ciel à la

terre; et cependant, la manière dont nous en usons d'habitude nous

aveugle tellement, que de cet homme nous ne faisons que peu ou pas de

cas.

=De vaines apparences extérieures distinguent seules le roi du

paysan, le noble du vilain, etc. Que sont les rois? des acteurs en

scène, des hommes quelquefois plus méprisables que le dernier de

leurs sujets, soumis aux mêmes passions, aux mêmes vices.=--Que nous

venions à considérer un paysan et un roi, un noble et un roturier, un

magistrat et un simple particulier, un riche et un pauvre, une extrême

dissemblance nous apparaît immédiatement; mais cette différence qui

nous saute aux yeux ne consiste, pour ainsi dire, que dans la diversité

des chaussures que portent les uns et les autres. Dans la Thrace, le

roi se distinguait de son peuple d'une singulière façon, bien au-dessus

de ce que nous pouvons imaginer: il avait une religion à part, un dieu

uniquement à lui, que ses sujets ne pouvaient adorer, c'était Mercure;

et aux dieux du peuple: Mars, Bacchus, Diane, il dédaignait de rendre

aucun culte.--Cela n'est en somme que décors, qui ne constituent aucune

différence essentielle entre les hommes, tout comme ces acteurs de

comédie que vous voyez sur la scène paradant avec de grands airs de

duc et d'empereur, et que voilà un instant après devenus de simples

valets, de misérables portefaix, professions d'où ils sortent et dans

lesquelles ils sont nés. Cet empereur, par exemple, dont la pompe en

public vous éblouit, «_parce que brillent sur lui, enchâssées dans

l'or, de grosses émeraudes de la plus belle eau, et parce qu'il est

paré de magnifiques habits couleur vert de mer, qu'il a bientôt fait

de souiller dans les orgies et dans de honteux plaisirs_ (_Lucrèce_)»,

voyez-le derrière le rideau, ce n'est qu'un homme du commun, parfois

plus vil que le dernier de ses sujets: «_Le sage a son bonheur en

lui-même; tout autre n'a qu'un bonheur superficiel_ (_Sénèque_)»; la

lâcheté, l'irrésolution, l'ambition, le dépit, l'envie agitent ce

potentat, tout comme un autre homme: «_Ni les trésors, ni les faisceaux

consulaires ne chassent les inquiétudes et les soucis qui voltigent

sous les lambris dorés_ (_Horace_)»; les préoccupations et les craintes

l'assiègent au milieu même de ses armées: «_L'appréhension, les soucis

inséparables de l'homme, ne s'effrayent ni du fracas des armes, ni des

traits cruels; ils fréquentent hardiment les cours des rois et n'ont

aucun respect pour l'éclat qui environne les trônes_ (_Lucrèce_).»

La fièvre, la migraine, la goutte l'épargnent-elles plus que nous?

Quand la vieillesse pèsera sur ses épaules, les archers de sa garde

le soulageront-ils de son poids? Quand il frissonnera par crainte de

la mort, sera-t-il rassuré par la présence des gentilshommes de sa

chambre? Quand la jalousie ou un désir l'étreindront, nos salutations

le réconforteront-elles? Ce ciel de lit, chamarré d'or et de perles,

n'a pas le don de calmer les douleurs d'entrailles occasionnées par

une violente colique: «_La fièvre brûlante ne vous quittera pas plus

tôt, que vous soyez étendu sur la pourpre, sur des tapis tissus à

grands frais, ou que vous soyez gisant sur le grabat du plébéien_

(_Lucrèce_).»--Les flatteurs d'Alexandre le Grand lui répétaient

sans cesse qu'il était fils de Jupiter. Un jour, qu'étant blessé, il

regardait le sang qui coulait de la plaie: «Hé bien! qu'en pensez-vous?

leur dit-il; n'est-ce pas là un sang vermeil comme celui de tout

être humain; est-il de la nature de celui qu'Homère fait couler

des blessures des dieux?»--Le poète Hermodore avait, en l'honneur

d'Antigone, composé des vers où il l'appelait fils du Soleil: «Celui

qui vide ma chaise percée, dit Antigone réprouvant cette flatterie,

sait bien qu'il n'en est rien.»

=Le bonheur est dans la jouissance et non dans la possession; or

peut-il jouir des avantages de la royauté celui qui ne sait ou ne peut

apprécier son bonheur?=--Cet homme en fin de compte n'est jamais qu'un

homme; et si par lui-même il n'a pas de valeur, l'empire du monde ne

saurait lui en donner: «_Que les jeunes filles se l'arrachent, que

partout les roses naissent sous ses pas_ (_Perse_)», qu'est-ce que tout

cela, si son âme est grossière et stupide? sans vigueur et sans esprit,

on n'arrive à ressentir ni le bonheur, ni même la volupté.--«_Les

choses valent selon qui les possède: bonnes pour qui sait s'en servir,

elles sont mauvaises pour qui en mésuse_ (_Térence_).» Pour savourer

les biens que nous donne la fortune, quels qu'ils soient, encore

faut-il le sentiment qui nous en procure la sensation; c'est par la

jouissance et non par la possession que nous sommes heureux: «_Ce ne

sont pas ces terres, ce palais, ces monceaux d'or et d'argent qui

guériront de la fièvre celui qui les possède, ou qui purgeront son

âme de toute inquiétude; la jouissance exige la santé de l'âme et du

corps. Pour qui désire ou qui craint, toutes ces richesses sont comme

des tableaux pour des yeux qui ne peuvent souffrir la lumière, ou des

onguents à un goutteux_ (_Horace_).»--Si c'est un sot, son goût est

émoussé et manque de discernement; ce n'est plus pour lui une source

de jouissance; il est comme quelqu'un qui, enrhumé, est incapable

d'apprécier la douceur des vins de la Grèce; ou comme un cheval, lequel

demeure indifférent à la richesse du harnachement dont on l'a paré;

c'est ainsi que, suivant la maxime de Platon, la santé, la beauté,

la force, les richesses et tout ce que nous qualifions d'heureux,

sont estimés comme autant de maux par qui a le jugement faux, alors

que celui qui a l'esprit juste les tient pour ce qu'ils sont, et que

cette divergence d'appréciation se produit en sens inverse pour ce

que nous tenons comme malheureux.--Et puis, là où le corps et l'âme

sont en mauvais état, à quoi servent tous ces avantages qui ne font

pas corps avec nous? la moindre piqûre d'épingle, la moindre passion

en notre âme, suffisent pour nous ôter tout le plaisir que nous

aurions à régner sur le monde entier! Au premier élancement que lui

occasionne la goutte, il a beau être Sire et Majesté, «_couvert d'or

et d'argent_ (_Tibulle_)», ne perd-il pas le souvenir de ses palais

et de ses grandeurs? S'il est en colère, de ce qu'il est prince, cela

l'empêche-t-il de rougir, de pâlir, de grincer des dents comme un fou?

=Combien le sort des rois est à plaindre: leurs devoirs constituent

une lourde charge.=--Si cet empereur est intelligent et heureusement

doué, l'exercice de la toute-puissance ajoute peu à son bonheur:

«_Si votre ventre est libre, si vos poumons et vos jambes font leurs

offices, toutes les richesses des rois n'accroitront en rien votre

bonheur_ (_Horace_).» Il reconnaît que tout cela n'est qu'apparence et

tromperie. A l'occasion il sera de l'avis de Séleucus qui disait «que

celui qui saurait de quel poids est un sceptre, ne daignerait pas le

ramasser, s'il en trouvait un à terre», voulant dire par là combien

sont grandes et pénibles les charges qui incombent à un roi soucieux de

ses devoirs; et certes, ce n'est pas peu de chose que d'avoir à régler

les affaires d'autrui, quand nous régler nous-mêmes présente tant de

difficultés.--Pour ce qui est du commandement, qui semble offrir tant

de charmes, quand je viens à considérer la faiblesse de la raison

humaine et combien il est difficile de décider des choses nouvelles

sur lesquelles il y a doute, je suis tout à fait de l'avis qu'il est

beaucoup plus facile et agréable de suivre que de diriger, et que c'est

un grand repos d'esprit de n'avoir qu'à cheminer sur une voie tracée

et à ne répondre que de soi: «_Il vaut mieux obéir tranquillement, que

de prendre le fardeau des affaires publiques_ (_Lucrèce_).» Ajoutez à

cela que Cyrus déclarait qu'il ne convient à un homme de commander à

d'autres, qu'autant qu'il vaut mieux qu'eux.

=La satiété leur rend insipides tous les plaisirs.=--Le roi Hiéron,

d'après Xénophon, allait jusqu'à prétendre que les souverains sont,

dans la jouissance des voluptés intimes, dans des conditions pires que

les particuliers, parce que l'aisance et facilité qu'ils ont à les

satisfaire leur ôtent cette saveur aigre-douce que nous devons à plus

de difficulté: «_Trop d'amour nous dégoûte, comme l'excès d'un mets

agréable affadit l'estomac_ (_Ovide_).» Pense-t-on que les enfants de

chœur prennent grand plaisir à la musique? la satiété la leur rend

plutôt ennuyeuse. Les festins, les danses, les mascarades, les tournois

réjouissent ceux qui ne les voient pas souvent et ont désir de les

voir; mais pour ceux pour lesquels ce sont des choses ordinaires, cela

devient fade et peu réjouissant; de même les femmes ne sont plus un

excitant pour celui qui jouit d'elles à satiété; qui passe son temps

à boire sans soif, n'éprouve plus de plaisir à boire; les farces des

bateleurs nous amusent, mais pour eux ce sont des corvées. Et c'est ce

qui fait que les princes aiment à se travestir quelquefois, à descendre

vivre de la vie des dernières classes de la société et qu'ils s'en font

fête: «_Un peu de changement ne déplaît pas aux grands; quelquefois

un frugal repas, sans tapis et sans pourpre, sous le toit du pauvre,

déride leur front_ (_Horace_).»--Il n'y a rien qui soit gênant et nous

ôte l'appétit comme l'abondance: quels désirs ne s'apaiseraient chez

qui aurait trois cents femmes à sa disposition, comme les a le Grand

Seigneur dans son sérail? Quel goût à chasser pouvait avoir celui

de ses ancêtres qui n'y allait jamais qu'avec au moins sept mille

fauconniers, et quelle physionomie pouvait présenter une pareille

chasse?

=Ils sont constamment sous les yeux de leurs sujets qui les jugent avec

sévérité.=--Sans compter que cet éclat qui accompagne la grandeur a,

je crois, des inconvénients des plus incommodes quand ils veulent se

livrer à la jouissance de plaisirs plus doux; ils sont trop en vue et

trop de gens s'occupent d'eux, si bien que je ne comprends pas qu'on

leur demande de cacher et dissimuler davantage leurs fautes. A ajouter

que ce qui de notre part est indiscrétion, est qualifié chez eux, par

le peuple, de tyrannie, de mépris et dédain des lois; et qu'en outre

de ce que comme tous autres ils sont enclins à mal faire, il semble

que de plus ils se fassent, en pareil cas, un plaisir de violer et de

fouler aux pieds les règlements publics. Platon est dans le vrai quand,

dans son Gorgias, donnant comme définition du tyran, celui qui, dans

une cité, a licence de faire tout ce qui lui plaît, il dit que la vue

et la publicité des abus qu'il commet blessent souvent plus que ces

abus eux-mêmes. Chacun redoute d'être épié et contrôlé; eux, le sont

jusque dans leurs attitudes et leurs pensées, tout le monde estimant

que c'est son droit de les juger et qu'il y a intérêt; sans compter

que les taches ressortent d'autant plus que la place où elles sont est

plus apparente et plus éclairée, qu'un signe ou une verrue au front se

remarque davantage qu'une balafre ailleurs. C'est le motif pour lequel

les poètes représentent toujours Jupiter, dans ses aventures galantes,

sous une forme autre que la sienne, et que, parmi tant de scènes de ce

genre qu'ils lui attribuent, il n'en est qu'une seule, ce me semble, où

il soit représenté dans toute sa grandeur et sa majesté.

Hiéron, auquel nous revenons, raconte également combien sa royauté lui

est incommode en l'empêchant d'aller et de voyager en toute liberté, le

retenant en quelque sorte prisonnier, sans pouvoir franchir les limites

de son pays et faisant que partout il est constamment entouré d'une

foule importune. Il faut convenir que, la plupart du temps, en voyant

nos rois tout seuls à table, assiégés de tant de gens inconnus, leur

parlant et les regardant, j'ai été souvent pris de pitié plutôt que

d'envie. Le roi Alphonse disait à ce propos que le sort des ânes était

sous ce rapport préférable au leur; leurs maîtres au moins les laissent

paître à leur aise, ce que les rois ne peuvent obtenir de leurs

serviteurs. Je n'ai jamais compris que ce pût être de quelque agrément

pour un homme raisonnable d'être sous les regards d'une vingtaine de

personnes, lorsqu'il est sur sa chaise percée; je n'ai pas davantage

saisi qu'il soit, pour un roi, plus commode et mieux porté d'être servi

par quelqu'un qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal,

ou défendu Sienne, que par un bon valet de chambre, connaissant bien

son service.--Les avantages des princes ne sont guère qu'imaginaires;

chaque échelon social a en quelque sorte ses princes. César appelle des

roitelets tous les seigneurs qui, en Gaule, de son temps, avaient droit

de rendre la justice.

=La vie d'un seigneur retiré dans ses terres, loin de la cour, est

bien préférable.=--Pour dire vrai, sauf l'appellation de «Sire», on

va bien loin aujourd'hui dans l'imitation de la manière d'être et de

faire de nos rois; voyez dans les provinces éloignées de la cour, en

Bretagne par exemple, un seigneur vivant dans son fief et y résidant:

son train de maison, ses rapports avec ses sujets, les officiers qui

l'assistent, le genre de vie qu'il mène, le service auquel chacun est

astreint autour de lui, le cérémonial dont il s'entoure, sa vie intime

au milieu de ses serviteurs, voire même les idées qui le hantent, il

n'est rien de plus royal. Il entend parler de son maître une fois l'an,

comme du roi de Perse, et ne le distingue que parce qu'il subsiste

entre eux quelques liens de parenté, consignés dans ses archives.--De

fait, nos lois nous donnent une liberté suffisante; et les obligations

auxquelles un gentilhomme est astreint vis-à-vis de son souverain se

faisant à peine sentir deux fois dans la vie, une sujétion complète et

effective ne s'impose qu'à ceux d'entre nous auxquels elle convient,

et l'acceptent en retour de l'honneur et du profit qu'ils en retirent;

celui qui, confiné dans ses terres, s'y tient coi et sait diriger ses

affaires sans querelles ni procès, est aussi libre que le doge de

Venise: «_Peu d'hommes sont enchaînés à la servitude, beaucoup s'y

enchaînent_ (_Sénèque_).»

=Les rois ne connaissent pas l'amitié, la confiance; ils n'ont autour

d'eux que des flatteurs et des hypocrites.=--Mais ce qu'Hiéron place au

nombre des plus grands inconvénients de la royauté, c'est la privation

des amitiés et relations cordiales qui sont le charme le plus doux,

le plus parfait de l'existence de l'homme: «Quelle marque d'affection

et de bons sentiments à mon endroit m'est-il possible de recevoir,

dit-il, de quelqu'un qui, que ce soit ou non de son fait, me doit

d'être vis-à-vis de moi tout ce qu'il a possibilité d'être? Puis-je

tenir compte de l'humilité de sa parole, de sa respectueuse courtoisie,

alors qu'il ne peut en agir autrement? Les honneurs que nous rendent

ceux qui nous craignent, ne nous honorent pas, ils s'adressent à la

royauté et non à moi personnellement: «_Le plus grand avantage de la

royauté, c'est que le peuple est obligé non seulement de souffrir, mais

encore de louer les actions du maître_ (_Sénèque_).» Ne vois-je pas le

mauvais roi comme le bon, celui qu'on hait comme celui qu'on aime, être

traités l'un et l'autre de la même façon? on semblait avoir à l'égard

de mon prédécesseur la même déférence que pour moi, on le servait avec

le même cérémonial, et il en sera de même pour mon successeur. Si mes

sujets ne m'offensent pas, ce n'est pas là une preuve indiscutable

de sincère affection; je ne puis la considérer comme telle, puisque

lors même qu'ils voudraient m'offenser, ils ne le peuvent pas. Nul

ne me fréquente parce qu'il a de l'amitié pour moi; ce sentiment ne

peut naître quand les relations et les échanges d'idées sont si rares;

l'élévation de mon rang me tient à l'écart de toute intimité; entre

les autres hommes et moi il y a trop d'inégalité et de disproportion.

Ils font partie de ma suite parce que cela a bon air, que c'est la

coutume; et encore est-ce plutôt à ma fortune qu'à moi qu'ils sont

attachés et dans le but d'augmenter la leur. Tout ce qu'ils me disent

et font est entaché de dissimulation, leur liberté étant tenue en bride

par la toute-puissance qu'en toutes choses j'exerce sur eux; je ne

vois rien à découvert autour de moi, rien qui ne soit masqué.»--Ses

courtisans louaient un jour l'empereur Julien de ce qu'il s'efforçait

d'être juste: «Je m'enorgueillirais certainement de ces louanges, leur

répondit-il, si elles venaient de personnes qui oseraient dénoncer et

blâmer mes actes, si je me conduisais autrement.»

=Les commodités effectives dont ils jouissent leur sont communes avec

les autres hommes.=--Toutes les commodités effectives dont jouissent

les princes leur sont communes avec les hommes de fortune moyenne (les

dieux seuls montent des chevaux ailés et se nourrissent d'ambroisie);

ils ne diffèrent pas de nous sous le rapport du sommeil et de

l'appétit; l'acier de leur armure n'est pas de meilleure trempe que

celui dont sont forgées les nôtres; leur couronne ne les abrite ni du

soleil, ni de la pluie.--Dioclétien, porté au plus haut et plus envié

degré de la fortune, en descendit pour jouir des satisfactions de la

vie d'un simple particulier. Quelque temps après, les nécessités des

affaires publiques réclamant qu'il en prît à nouveau la direction, il

répondait à ceux qui venaient le prier d'en accepter la charge: «Vous

ne chercheriez pas à me persuader, si vous voyiez la belle venue des

arbres que j'ai plantés moi-même sur mes terres et les beaux melons que

j'y ai semés.»

=Gouvernement idéal.=--Anacharsis est d'avis que l'état le plus heureux

serait celui qui aurait un gouvernement tel, que, toutes autres

conditions égales, on y verrait la prééminence donnée à la vertu et le

vice relégué au dernier rang.

=Une folle ambition les porte souvent à ravager le monde, lorsqu'ils

pourraient sans efforts se procurer le repos et les vrais

plaisirs.=--Quand le roi Pyrrhus méditait de passer en Italie,

Cinéas, son sage conseiller, voulant lui faire sentir l'inanité de

son ambition, lui dit: «Et dans quel but, Sire, concevez-vous cette

grande entreprise?»--«Pour me rendre maître de l'Italie,» répondit

le roi.--«Et cela fait?» poursuivit Cinéas.--«Je passerai en Gaule

et en Espagne.»--«Et après?»--«J'irai subjuguer l'Afrique; et, quand

enfin je serai maître du monde, je me reposerai et vivrai content et

tranquille.»--«Pour Dieu! Sire, répliqua alors Cinéas, dites-moi ce qui

vous empêche d'en agir de la sorte dès à présent, si telle était votre

volonté; pourquoi ne pas jouir sur l'heure de ce repos auquel vous

dites aspirer et vous épargner ainsi tant d'embarras, tant de hasards,

auxquels de gaîté de cœur vous allez vous exposer, avant d'atteindre

ce but que vous avez dès maintenant à votre portée?»--«_C'est sans

doute parce qu'il ne connaissait pas les bornes que l'on doit mettre

à ses désirs, et au delà desquelles prend fin le plaisir véritable_

(_Lucrèce_).»

«_Chacun est l'artisan de sa fortune_ (_Cornélius Népos_)»; cette

maxime de l'antiquité, que je trouve si belle et qui est ici d'à

propos, servira de conclusion au présent chapitre.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 224 / 295 题