_L'homme n'est pas porté à abandonner à d'autres la gloire qu'il a
acquise._
=Le vain désir d'acquérir de la réputation nous fait renoncer à des
biens réels.=--De toutes les rêveries du monde, la plus admise, la
plus universellement répandue, est le soin de notre réputation et de
notre gloire, auxquelles nous tenons au point que pour cette vaine
image, cette simple voix qui n'a pas de corps et est insaisissable,
nous allons jusqu'à renoncer aux richesses, au repos, à la santé, à
la vie qui, eux, sont des biens que nous sommes fondés à considérer
comme tels et qui sont bien réels. «_La renommée, qui par la douceur
de sa voix vous enchante, superbes mortels, et vous paraît si belle,
n'est rien qu'un écho, un songe, ou plutôt l'ombre d'un songe qui se
dissipe et s'évanouit au vent_ (_Le Tasse_)»; et de toutes les idées
déraisonnables qui peuvent venir à l'homme, c'est la plus revêche et
la plus opiniâtre «_parce qu'elle ne cesse de tenter les esprits le
plus en progrès dans la vertu_ (_St Augustin_)»; il semble en effet
que c'est d'elle, plus que de toutes les autres, dont les philosophes
eux-mêmes parviennent à se dégager le plus tardivement et le plus à
contre-cœur. Il n'en est guère dont notre raison nous démontre plus
clairement la vanité, mais elle a en nous des racines si vivaces que
je ne sais si jamais quelqu'un s'en est complètement affranchi. Après
vous être tout dit pour vous en défendre, alors que vous croyez y avoir
réussi, il se fait en vous une telle réaction contre les raisons que
vous venez d'émettre, qu'elles ne tiennent pas longtemps; car, ainsi
que l'indique Cicéron, ceux mêmes qui la combattent, veulent que leurs
noms figurent en tête des livres qu'ils ont écrits à ce sujet, et que
le mépris qu'ils témoignent de la gloire fasse passer leur nom à la
postérité.
=On trouve rarement des hommes qui abandonnent aux autres leur part
de gloire; exemples de cette abnégation de soi-même.=--Nous faisons
commerce de toutes les autres choses, au besoin nous prêtons à nos
amis nos biens et nos existences; mais se dépouiller de son honneur
pour autrui, lui faire don de sa gloire à soi, cela ne se voit
guère.--Catulus Luctatius, pendant la guerre contre les Cimbres,
avait fait tous ses efforts pour arrêter ses soldats en fuite devant
l'ennemi; n'y parvenant pas, il se mêla à eux, feignant de renoncer
à continuer l'engagement, pour qu'ils eussent l'air de suivre leur
chef plutôt que de fuir, sacrifiant ainsi sa réputation pour sauver
l'honneur de son armée.--Quand, en 1537, Charles-Quint envahit la
Provence, on dit qu'Antoine de Lève y voyant l'empereur résolu,
bien qu'estimant lui aussi que les résultats en seraient éminemment
glorieux, opina cependant dans un sens contraire et le déconseilla,
dans le seul but que la gloire et l'honneur de cette résolution en
revinssent entièrement à son maître et qu'on dise que, grâce à la
sûreté de ses conceptions et à sa prévoyance, il avait, contrairement
à l'avis de tous, mené à bonne fin cette magnifique entreprise,
l'honorant ainsi à ses dépens.--Les ambassadeurs de la Thrace,
présentant leurs condoléances à Archiléonide, mère de Brasidas, sur la
mort de son fils, ayant été jusqu'à dire, dans l'éloge qu'ils faisaient
de lui, qu'il n'avait pas son pareil, sa mère déclina les louanges
personnelles dont il était l'objet, pour les reporter sur tous: «Ne
parlez pas ainsi, répondit-elle; Sparte, à ma connaissance, possède
nombre de citoyens plus grands et plus vaillants qu'il n'était.»--A
la bataille de Crécy, le prince de Galles, encore jeune, avait le
commandement de l'avant-garde; le principal effort de la bataille
se porta sur lui. Les seigneurs qui l'accompagnaient, trouvant la
situation critique, mandèrent au roi Édouard de venir à leur secours.
Le roi s'enquit de son fils; on lui répondit qu'il était vivant et
à cheval: «Je lui ferais tort, dit-il alors, d'aller maintenant
lui dérober l'honneur du succès d'un combat où il lutte depuis si
longtemps; de quelque façon que tourne la fortune, il en aura tout le
mérite.» Et il ne voulut ni marcher, ni envoyer à son secours, sachant
bien que s'il y était allé, on eût dit que tout était perdu sans son
aide et qu'on lui eût attribué le gain de la journée: «_Toujours
le dernier arrivé, semble avoir seul décidé de la victoire_ (_Tite
Live_).»--Il y avait à Rome des personnes qui estimaient, et cela se
disait communément, que les principaux hauts faits de Scipion étaient
en partie dus à Lælius qui, cependant, jamais ne cessa d'exalter la
grandeur et la gloire de son général et de lui prêter son concours,
sans prendre aucunement soin de sa propre renommée.--A quelqu'un disant
à Théopompe, roi de Sparte, que si les affaires publiques allaient si
bien, c'était parce qu'il savait bien commander, celui-ci répondit:
«Dites plutôt que c'est parce que le peuple sait bien obéir.»
Les femmes qui héritaient du titre de pair avaient, malgré leur sexe,
le droit d'assister et d'opiner dans les causes relevant de cette
juridiction; et les pairs ecclésiastiques, malgré leur caractère
religieux, étaient tenus d'assister nos rois, quand ils étaient en
guerre, non seulement en leur amenant leurs amis et leurs serviteurs,
mais en y venant de leur personne. C'est à cela que nous devons de voir
l'évêque de Beauvais se trouver avec Philippe-Auguste à la bataille de
Bouvines, à laquelle il prit une part active et se conduisit bravement,
tout en se faisant scrupule de tirer profit et gloire de cet exercice
sanglant et brutal. Il mit ce jour-là, de sa propre main, plusieurs
ennemis hors de combat, et chaque fois les remettait au premier
gentilhomme qu'il rencontrait, soit pour qu'il les égorgeât, soit pour
qu'il les gardât comme prisonniers, lui laissant à lui seul le soin
de l'exécution: c'est ainsi qu'entre autres il remit Guillaume, comte
de Salisbury, aux mains de messire Jean de Nesle. Par une subtilité
de conscience semblable, il consentait bien à assommer, mais non à
verser le sang, c'est pourquoi il ne combattait qu'armé d'une masse
d'armes.--Quelqu'un, en ces temps-ci, auquel le roi reprochait d'avoir
porté la main sur un prêtre, niait fort et ferme; il n'avait fait,
disait-il, que le battre et le fouler aux pieds.