IX

Que parmi tes diverses beautés, ta constance est belle! Ton cœur

intrépide, ton courage constant sont d'entre tes vertus ce qu'on

prise le plus; mais aussi qu'est-il de plus beau qu'une amitié

fidèle! N'imite pas la Vezère ta sœur, sœur infidèle, qui, dans

son cours inconstant, mal contenue dans ses rives flottantes, va

vagabondant; aussi, vois comme les vents, à leur gré, vont se jouant

d'elle! Ne te repens pas d'avoir, par droit d'aînesse, choisi la

constance en partage. Ces deux bons frères jumeaux qui, dans leur

amitié que rien ne surpasse, s'attribuèrent l'un à l'autre part égale

du ciel et des enfers, et la trop belle Hélène aux mœurs dissolues,

n'étaient-ils pas tous trois de même race de rois.

X

Je te vois, ma Dordogne; tu coules encore modeste; de te montrer

gasconne en France tu as honte. Du ruisseau de Sorgues, jadis aussi

peu connu que toi, on fait maintenant grand bruit. Vois le petit

Loir, comme il hâte le pas; parmi les plus grands déjà il figure; il

marche hautain, accélérant son cours; ne prétend-il pas rivaliser

avec le Mincio et ne pas lui être inférieur! Un seul olivier,

transporté de l'Arno sur les bords de la Loire, la rend plus superbe

et lui donne sa gloire. Laisse, laisse-moi faire, et un jour, ma

Dordogne, si je suis bon devin, on te connaîtra mieux; la Garonne

et le Rhône et ces autres grands dieux en auront quelque envie,

peut-être en seront-ils confus.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 191 / 295 题