_De l'amitié._
=Le discours de La Boétie sur la servitude volontaire a été le point de
départ de l'amitié qui l'unit si étroitement à Montaigne.=--Contemplant
le travail d'un peintre que j'employais chez moi, il me prit envie
de regarder comment il procédait. Il fit d'abord choix du plus bel
endroit, au centre de chaque paroi de mur, pour y peindre un sujet
avec toute l'habileté dont il était capable; puis il remplit les vides
d'alentour d'arabesques, peintures toutes fantaisistes qui ne plaisent
que par leur variété et leur singularité. Il en est de même ici: mon
livre ne se compose que de sujets bizarres, en dehors de ce qu'on voit
d'ordinaire, formés de morceaux rapportés, sans caractère défini,
sans ordre, sans suite, ne s'adaptant que par hasard les uns aux
autres: «_C'est le corps d'une belle femme, avec une queue de poisson_
(_Horace_).» Sur le second point, j'ai donc fait comme mon peintre;
mais sur l'autre partie du travail, la meilleure, je demeure court;
mon talent ne peut me permettre d'oser entreprendre un tableau riche,
élégant, confectionné dans toutes les règles de l'art; c'est pourquoi
je me suis avisé d'en emprunter un d'Étienne de La Boétie, qui fera à
mon ouvrage plus d'honneur que tout le reste.--C'est un discours qu'il
a nommé «_La Servitude volontaire_», mais que d'autres, qui ignoraient
ce titre, ont depuis, avec juste raison, baptisé à nouveau: «_Le Contre
un_». La Boétie l'écrivit pour s'essayer, dans sa première jeunesse, en
l'honneur de la liberté et contre la tyrannie. Depuis longtemps déjà
ce discours circule parmi les gens sérieux, chez lesquels il est en
grande réputation très justement méritée, car il est plein de noblesse
et d'une argumentation aussi serrée que possible. Ce n'est pas que
l'auteur n'eût pu faire mieux encore; et si, à l'âge plus avancé où
j'ai lié connaissance avec lui, il eût, comme moi, conçu le dessein
d'écrire ses pensées, il nous eût laissé des choses bien remarquables,
qui eussent approché de bien près celles dont l'antiquité s'honore
le plus; car, sous ce rapport en particulier, il était doué au point
que je ne connais personne qui puisse lui être comparé. Ce discours,
qu'il n'a jamais revu, je crois, depuis qu'il l'a composé, est la seule
chose qui demeure de lui, encore est-ce par le fait du hasard, avec
quelques mémoires sur cet édit de janvier si fameux dans l'histoire
de nos guerres civiles, mémoires qui trouveront peut-être leur place
ailleurs. C'est tout ce qu'en dehors du catalogue des ouvrages qu'il
possédait et que j'ai publié, j'ai pu recueillir de ce qu'il a laissé,
moi à qui, par une si affectueuse attention, sur le point de rendre le
dernier soupir, il a légué sa bibliothèque et ses papiers; aussi je
tiens particulièrement à cette pièce, d'autant qu'elle a été le point
de départ de nos relations. Elle m'avait été communiquée longtemps
avant que j'en aie vu l'auteur, et pour la première fois me fit
connaître son nom, préparant ainsi l'amitié qui nous a unis et qui a
duré autant que Dieu l'a permis, entière et complète, au point que
certainement il y en a eu peu de semblables dans les temps passés et
qu'il n'y en a pas trace de pareille parmi les hommes de notre époque.
Tant de circonstances sont nécessaires pour que ce sentiment en arrive
à ce degré, que c'est beaucoup si, en trois siècles, cela se produit
seulement une fois.
=L'amitié vraie est le sentiment le plus élevé de la société; il est
essentiellement différent des affections qui s'y rencontrent d'une
façon courante et en ont l'apparence.=--La nature semble s'être tout
particulièrement appliquée à implanter en nous le besoin de société,
et Aristote prétend que les bons législateurs se sont encore plus
préoccupés de l'amitié que de la justice. Il est de fait que l'amitié
marque, dans la société, le plus haut degré de perfection. D'une façon
générale, toutes les affections auxquelles nous donnons ce nom, nées de
la satisfaction de nos plaisirs, des avantages que nous en retirons, ou
d'associations formées en vue de nos intérêts publics ou privés, sont
moins belles, moins généreuses et tiennent d'autant moins de l'amitié,
qu'elles ont d'autres causes, d'autres buts, et tendent à des résultats
autres que celle-ci. Ces affections qu'on classait jadis en quatre
catégories, suivant qu'elles étaient dictées par la nature, la société,
l'hospitalité ou le besoin des sens, ni dans leur ensemble, ni prises
isolément, ne réalisent cet idéal.
=Toute contrainte exclut l'amitié; c'est pourquoi les rapports entre
les pères et les enfants revêtent un autre caractère. De même entre
frères que divisent souvent des questions d'intérêt.=--Dans les
rapports des enfants avec leurs pères, c'est plutôt le respect qui
domine. L'amitié a besoin d'un échange continu de pensées qui ne peut
régner entre eux, en raison de la trop grande différence qui existe
à tous égards; cet échange pourrait parfois choquer les devoirs
réciproques que la nature leur a imposés, car toutes les pensées
intimes des pères ne se peuvent communiquer aux enfants, il pourrait en
résulter des familiarités déplacées; davantage, les enfants ne peuvent
ni donner des avis ni reprendre leurs pères, ce qui est des premières
obligations de l'amitié. Chez certaines nations, il était d'usage que
les enfants tuent leurs pères; chez d'autres, c'étaient les pères qui
tuaient leurs enfants, pour éviter, ainsi qu'il arrive quelquefois,
qu'ils ne se fassent réciproquement obstacle; du reste, du fait même
de la nature, la mort de l'un n'est-elle pas la complète émancipation
de l'autre?--Il s'est trouvé des philosophes qui ont affecté de ne
tenir aucun compte des liens du sang: Aristippe, par exemple, à qui
l'on parlait de l'affection qu'il devait à ses enfants, issus de lui,
se mit à cracher en disant que cela aussi était issu de lui; le même
disait encore que, si nous engendrons nos enfants, nous engendrons
aussi des poux et des vers; un autre, que Plutarque cherchait à mettre
d'accord avec son frère, lui répondait: «Ce n'est pas parce qu'il est
sorti du même trou que moi, que j'en fais plus grand cas.»--Je conviens
que c'est un beau nom, témoignage d'une grande affection, que celui de
«frère»; et c'est pour cela que La Boétie et moi en fîmes usage, l'un
à l'égard de l'autre, quand nous fûmes liés; mais, dans la réalité,
la communauté des intérêts, les partages de bien, la pauvreté de l'un
conséquence de la richesse de l'autre, détrempent considérablement
l'union fraternelle; des frères devant, pour faire leur chemin en ce
monde, suivre la même voie, marcher du même pas, il est inévitable
qu'ils se heurtent et se choquent souvent. Bien plus, c'est la
conformité de goûts et de relations qui engendre ces véritables et
parfaites amitiés, or il n'y a pas de raison pour qu'elle se rencontre
ici; père et fils peuvent être de goûts absolument différents, des
frères également: c'est mon fils, c'est mon parent, ce n'en est pas
moins un homme peu sociable, un méchant, un sot. Dans les amitiés dues
à la loi, à des obligations naturelles, notre volonté ne s'est pas
exercée librement; elles ne résultent pas d'un choix de notre part;
et, de tout ce qui naît de notre libre arbitre, rien n'en dépend plus
exclusivement que l'affection et l'amitié. Ce n'est pas que je n'aie
été à même, sous ce rapport, de juger tout ce qui peut en être, car mon
père a été le meilleur des pères qui fut jamais, le plus indulgent et
est demeuré tel jusque dans son extrême vieillesse; notre famille était
réputée par l'excellence des rapports qui ont toujours existé entre
père et fils, et la concorde entre frères y était exemplaire: «_Connu
moi-même pour mon affection paternelle pour mes frères_ (_Horace_).»
=Entre hommes et femmes, dans le mariage comme en dehors, un autre
sentiment prédomine et l'amitié ne saurait trouver place.=--Notre
affection pour les femmes, bien qu'issue de notre choix, ne saurait
être comparée à l'amitié ni en tenir la place. Dans ses élans, je
le confesse: «_Car je ne suis pas inconnu à la déesse qui mêle une
douce amertume aux peines de l'amour_ (_Catulle_)», elle est plus
active, plus aiguë, plus âpre; mais c'est un feu téméraire et volage,
ondoyant et varié; feu de fièvre qui a ses accès, qui tombe, et ne
nous tient que dans une partie de nous-mêmes. La chaleur de l'amitié
s'étend à tout notre être, elle est universelle mais tempérée et
toujours égale; c'est une chaleur constante et paisible, souverainement
douce et délicate, qui n'a rien d'âpre, rien d'excessif. L'amour,
c'est par-dessus tout un désir violent de ce qui nous fuit: «_Tel
le chasseur poursuivant un lièvre par la chaleur et par le froid, à
travers montagnes et vallées; il le désire tant qu'il fuit; l'a-t-il
atteint, il le dédaigne_ (_l'Arioste_).» Quand l'amour revêt les
formes de l'amitié, ce qui se produit lorsque l'accord des volontés
s'est établi, il faiblit et tombe en langueur; la jouissance l'éteint
parce que son but est charnel et que la satiété l'apaise. L'amitié,
au contraire, s'accentue avec le désir qu'on en a; elle s'élève, se
développe et s'accroît par la jouissance, parce qu'elle est d'essence
spirituelle et que l'usage affine l'âme. Concurremment avec cette
parfaite amitié, j'ai autrefois connu ces affections passagères, sur
lesquelles je n'insisterai pas pour la raison que dépeignent trop bien
les vers que je viens de citer; ces deux passions je les ai éprouvées,
simultanément, à la connaissance l'une de l'autre, mais sans jamais
qu'elles entrent en parallèle: la première pleine de noblesse, se
maintenant toujours dans les régions élevées, dédaigneuse de l'autre
qui passait presque inaperçue loin, bien loin au-dessous d'elle.
Quant au mariage, outre que c'est un marché dont l'entrée seule est
libre et dépendante de notre volonté, tandis que sa durée indéfinie
nous est imposée, il se conclut généralement en vue de fins tout autres
et mille incidents étrangers, qui éclatent à l'improviste, s'y mêlent
et suffisent pour y troubler le cours de la plus vive affection et
rompre le fil auquel elle tient; tandis que lorsqu'il s'agit d'amitié,
rien autre n'intervient, il n'est question que d'elle, d'elle seule.
A quoi s'ajoute que les femmes ne sont vraiment pas, d'ordinaire, à
même de prendre part aux discussions et échanges d'idées, pour ainsi
dire nécessaires à l'entretien de ces relations d'ordre si élevé que
crée l'amitié; leur âme semble manquer de la fermeté indispensable
pour soutenir l'étreinte de ce sentiment dont la durée est sans limite
et qui nous unit si fort. Sans cela, s'il pouvait se former avec une
femme, librement et de notre plein gré, une semblable liaison dans
laquelle non seulement l'âme éprouverait cette pleine jouissance mais
où le corps trouverait lui aussi satisfaction, où chacun serait de la
sorte engagé tout entier, corps et âme, il est certain que l'amitié y
aurait au plus haut degré son plein effet; mais il n'est pas d'exemple
que la femme soit capable d'en arriver là; et, * d'un commun accord,
toutes les écoles philosophiques de l'antiquité ont conclu que cela ne
se pouvait pas.
=Les unions contre nature, admises chez les Grecs, y tendaient
parfois.=--Cet autre genre de débauche contre nature qui était admis
chez les Grecs, mais que nos mœurs réprouvent avec juste raison,
nécessitant chez ceux qui s'y livraient une certaine différence d'âge
et des rôles différents, ne répondait pas davantage par cela même
à l'entente parfaite et à la conformité de sentiments que réclame
l'amitié: «_Qu'est-ce, en effet, que cet amour dans l'amitié? d'où
vient qu'il ne s'attache ni à un jeune homme laid, ni à un beau
vieillard_ (_Cicéron_)?»--Ici, les philosophes de l'Académie ne me
désavoueront pas, car je leur emprunte la description même qu'ils
en ont faite: Ce délire, disaient-ils, inspiré par le fils de Vénus
qui, de prime abord, s'empare de l'amant et fait qu'il se livre,
sur la fleur de jeunesse à laquelle il s'est attaché, aux actes les
plus extravagants et les plus passionnés auxquels peut entraîner une
ardeur immodérée, était simplement provoqué par la beauté des formes
extérieures et une fausse similitude avec l'acte de génération; ce
n'était pas par son esprit que l'adolescent, objet de cette passion,
pouvait l'inspirer; il n'était pas à même d'en montrer, étant encore
trop jeune et en voie de développement. Si ces transports s'adressaient
à un être de sentiments vulgaires, l'argent, les cadeaux, les dignités
et toutes faveurs autres aussi peu recommandables et que condamnaient
du reste ces philosophes, étaient les moyens mis en œuvre pour vaincre
sa résistance et se l'attacher. Si le sujet était d'un caractère
plus relevé, les moyens étaient eux-mêmes plus honorables; c'était
alors par des enseignements philosophiques, en prônant le respect de
la religion, l'obéissance aux lois, le dévouement au pays pouvant
aller jusqu'au sacrifice de la vie, en lui donnant l'exemple de la
vaillance, de la prudence, de la justice, par les grâces de son esprit,
l'élévation de son âme compensant sa beauté physique déjà étiolée,
que l'amant s'appliquait à se faire accepter de celui auquel il
proposait une sorte d'association mentale, espérant que le marché en
serait plus sérieux et plus durable. La liaison une fois contractée,
il arrivait un moment où l'esprit s'éveillait en l'être aimé sous
l'influence des qualités morales qui se révélaient chez l'amant. Ce
résultat n'était pas immédiat; car si nos philosophes n'imposaient
à celui-ci aucune limite de temps et lui laissaient toute latitude
pour en arriver à ses fins, ils admettaient que ces mêmes conditions
avaient bien davantage encore leur raison d'être chez l'objet de son
affection, d'autant que découvrir chez celui avec lequel il était lié
ces qualités qui lui constituaient une beauté que rien ne révélait à
l'extérieur et arriver à en être captivé, était pour lui chose longue
et difficile. C'était là pour ces philosophes le point capital de
ces liaisons, que sous l'influence de cette beauté spirituelle qu'il
constatait chez son amant, naquît en l'aimé le désir de participer à
cette supériorité intellectuelle et morale, sans tenir compte chez son
conjoint de la beauté du corps, chose en lui accidentelle et toute
secondaire; chez l'amant, c'était tout le contraire qui se produisait,
et c'est pourquoi ces philosophes donnaient la préférence au rôle de
l'aimé et s'évertuaient à prouver que les dieux pensaient de même.
C'est cette façon de voir qui leur faisait faire si grand reproche
au poète Eschyle d'avoir, dans les amours d'Achille et de Patrocle,
interverti les rôles, en donnant celui d'amant à Achille qui, imberbe
et dans la première floraison de la jeunesse, était le plus beau des
Grecs.--Cette mise en commun de tout leur être, au moral comme au
physique, complètement réalisée, l'affection qui en naissait et en
était l'élément essentiel et avouable produisait, disaient-ils, par
son action et la prédominance qu'elle acquérait, des résultats des
plus profitables pour les intéressés et pour le bien public; elle
concourait au premier chef à la force du pays où cela était admis,
exerçant parfois une influence décisive dans la défense de la justice
et de la liberté, témoin les amours d'Harmodius et d'Aristogiton, qui
servirent si bien cette cause. Aussi vont-ils jusqu'à la qualifier de
sacrée et de divine et estiment-ils qu'elle n'a eu contre elle que la
violence des tyrans et la lâcheté des peuples.--Tout ce qu'on peut
alléguer pour excuser de la part de l'Académie un plaidoyer semblable,
c'est que c'était là un amour qui finissait par devenir de l'amitié, ce
qui est assez en rapport avec la définition que les Stoïciens donnent
de l'amour lui-même: «_L'amour est l'envie d'obtenir l'amitié d'une
personne qui nous attire par sa beauté_ (_Cicéron_).»
=Caractère essentiel de l'amitié parfaite; elle ne se raisonne pas
et deux âmes unies par ce sentiment n'en forment qu'une.=--J'en
reviens à ma thèse qui a trait à une amitié plus dans la nature et
plus estimable: «_L'amitié a son plein rayonnement dans la maturité
de l'âge et de l'esprit_ (_Cicéron_).» En somme, ce que nous appelons
d'ordinaire amis et amitiés, ne sont que des liaisons familières,
amenées par l'occasion ou l'intérêt, et par lesquelles nos âmes entrent
en communication et s'y maintiennent. Dans l'amitié qui régnait
entre La Boétie et moi, elles se mêlaient et se confondaient en une
seule, tellement unies sous tous rapports qu'on ne les distinguait
plus l'une de l'autre; la ligne de démarcation n'existait plus. Si on
me pressait, me demandant pourquoi j'avais pour lui une si profonde
amitié, je sens que je serais hors d'état de le dire, je ne pourrais
que répondre: «Il en était ainsi, parce que c'était lui et parce que
c'était moi.» Plus que les raisons que j'en pourrais donner, d'une
façon générale et dans ce cas particulier, il intervient dans les
liaisons de cette nature une force inexplicable et fatale que je ne
saurais définir. Nous nous recherchions avant de nous être vus, en
raison de ce que nous entendions dire l'un de l'autre, qui faisait
naître en nous une affection hors de proportion avec ce qui avait amené
nos rapports; je crois vraiment que c'était là le fait de quelque
décret de la Providence. Sans nous connaître, nos noms nous étaient
déjà chers; et dès la première fois que nous nous rencontrâmes, ce
qui eut lieu à Bordeaux, par hasard, dans une grande fête publique
et en nombreuse compagnie, nous nous trouvâmes si attirés l'un vers
l'autre, si connus l'un de l'autre, si liés l'un à l'autre que, dès
lors, rien ne nous fut si proche que nous le fûmes l'un pour l'autre.
La Boétie a écrit en latin une satire qui a été publiée, dans laquelle
il justifie et explique comment notre amitié si soudaine en est arrivée
si promptement à ce degré de perfection. Elle devait durer si peu,
s'était formée si tard (nous étions tous deux des hommes faits, et il
avait quelques années de plus que moi), qu'il n'y avait pas de temps à
perdre et qu'elle n'avait pas à prendre modèle sur ces amitiés banales,
contractées dans les conditions ordinaires que, par précaution, on fait
précéder de fréquentations plus ou moins longues. Dans notre cas, rien
de semblable; il est unique en son genre; ce n'est pas en raison d'un
fait d'ordre particulier, de deux, de trois, de quatre ou de mille;
nous y avons été entraînés par je ne sais quelle attraction résultant
d'un ensemble qui, s'emparant de nos volontés, les a amenées par un
élan simultané et irrésistible à se perdre l'une dans l'autre et à se
confondre en une seule; je dis se perdre, parce qu'en vérité cette
association de nos âmes s'effectua sans réserve aucune; nous n'avions
plus rien qui nous appartînt en propre, rien qui fût soit à lui, soit à
moi.
Quand, après la condamnation de Tibérius Gracchus, Lélius, en présence
des consuls romains qui intentaient des poursuites contre tous ceux
qui avaient suivi son parti, en vint à demander à Caius Blosius, qui
était son plus intime ami, à quel point il eût accédé à ce que Gracchus
lui eût demandé, Blosius lui répondit: «A tout.»--«Comment à tout?
reprit Lélius; et pourtant, s'il t'avait commandé de mettre le feu
à nos temples?»--«Jamais, il ne l'eût commandé.»--«Mais s'il l'eût
fait?»--«J'aurais obéi.»--Ami de Gracchus dans toute la force du terme,
comme nous le dépeint l'histoire, il n'avait pas crainte d'offenser les
consuls par cette déclaration si pleine de hardiesse et ne devait pas
donner à penser qu'il n'était pas absolument sûr de la volonté de son
ami. Ceux qui tiennent cette réponse pour séditieuse, ne comprennent
pas la puissance qu'il exerçait sur cette volonté, la connaissance
qu'il en avait, sa certitude de ce qu'elle pouvait être. Un tel
mystère, ils n'arrivent pas à le saisir; Gracchus et lui étaient amis,
plus qu'ils n'étaient citoyens, plus qu'ils n'étaient amis ou ennemis
de leur pays; leur ambition, leurs projets séditieux ne venaient
qu'après leur amitié; s'étant entièrement donnés l'un à l'autre, leurs
deux volontés marchaient d'un parfait accord; supposez-les dirigées
par la vertu et la raison, et il ne saurait en être autrement, sans
cela cet accord ne se maintiendrait pas, et vous reconnaîtrez que la
réponse de Blosius a été telle qu'elle devait être. Si leurs actions
avaient différé, ils n'eussent pas été amis l'un de l'autre comme
je le comprends, ni amis d'eux-mêmes. Au surplus, cette réponse ne
signifie pas plus que si, à quelqu'un qui me poserait cette question:
«S'il vous venait la volonté de tuer votre fille, le feriez-vous?» je
venais à répondre affirmativement. Cela ne donnerait pas à croire que
pareil dessein est dans mes intentions; parce que je ne suppose pas un
seul instant que je ne sois pas maître de ma volonté, pas plus que je
n'ai en doute celle d'un ami tel que La Boétie. Tous les raisonnements
du monde ne m'ôteront pas la certitude que j'ai de ses intentions
et de sa manière de penser; aucune de ses actions ne saurait m'être
présentée, de quelque façon que ce soit, sans qu'immédiatement je
n'en saisisse le mobile. Nos âmes ont cheminé si complètement unies,
elles étaient éprises l'une pour l'autre d'une si ardente affection,
de cette affection qui pénètre et lit jusqu'au plus profond de
nous-mêmes, que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne,
mais que j'aurais eu certainement, dans les questions m'intéressant
personnellement, plus confiance en lui qu'en moi-même.
=Dans les amitiés communes, il faut user de prudence et de
circonspection.=--Qu'on n'aille pas mettre sur ce même rang les amitiés
qui se forment communément; je les connais autant que qui que ce soit,
j'en connais même des plus parfaites en leur genre. Mais ce serait se
tromper que de confondre les règles de conduite applicables en l'un et
l'autre cas. Dans ces amitiés autres, il faut toujours avoir la bride
en main et marcher avec prudence et précaution; le nœud d'assemblage
n'est pas d'une solidité telle qu'on ne doive s'en défier. «Aimez-le,
disait Chilon, comme si vous deviez un jour le haïr; haïssez-le, comme
si vous deviez un jour en arriver à l'aimer.» Ce principe si abominable
dans le cas d'une amitié exclusive et nous possédant tout entier, est
salutaire quand il s'agit de ces amitiés qui se contractent dans le
courant habituel de la vie et auxquelles s'applique ce mot qui était
familier à Aristote: «O mes amis! un ami est une chose qui n'existe
pas!»
=Entre amis véritables, tout est commun; et si l'un est assez
heureux, pour pouvoir donner à son ami, c'est celui qui donne qui est
l'obligé.=--Entre amis, unis par ce noble sentiment, les services
et les bienfaits, éléments essentiels qui entretiennent les amitiés
autres, n'entrent même pas en ligne de compte; et cela, parce que
leurs volontés intimement confondues sont une. De même, en effet,
que l'affection que je me porte ne s'accroît pas d'un service qu'au
besoin je me rends, bien que les Stoïciens prétendent le contraire; de
même que je ne me sais aucun gré de ce service rendu à moi-même par
moi-même; de même aussi l'union de tels amis atteint une si réelle
perfection, qu'elle leur fait perdre le sentiment qu'ils puissent, en
pareil cas, se devoir quelque chose, et les amène à haïr et repousser
tous ces mots de bienfait, obligation, reconnaissance, prière,
remerciements et autres semblables qui tendent à marquer une division
ou une différence entre eux. Et de fait, tout leur étant commun:
volonté, pensée, manière de voir, biens, femmes, enfants, honneur et
jusqu'à la vie, ce qu'ils recherchent étant de n'être qu'une âme en
deux corps, suivant l'expression très juste d'Aristote, ils ne peuvent
ni rien se prêter, ni rien se donner. Voilà pourquoi les législateurs,
dans le but d'honorer le mariage par un vague air de ressemblance avec
cette liaison d'essence divine, interdisent les donations entre mari et
femme, voulant par là qu'on soit amené à comprendre que tout ce qui est
à chacun doit être aux deux; qu'ils n'ont rien leur appartenant qui se
puisse diviser, ni attribuer en propre à l'un plutôt qu'à l'autre.
Si, dans cette amitié dont je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce
serait le bienfaiteur qui serait l'obligé; tous deux plaçant au-dessus
de tout le bonheur d'obliger l'autre, celui qui en procure sujet et
occasion à son ami est celui qui se montre le plus généreux, par cela
qu'il lui donne la satisfaction de faire ce qui lui tient le plus au
cœur.--Quand Diogène le philosophe avait besoin d'argent, il disait
qu'il allait en réclamer à ses amis, et non pas qu'il allait leur
en demander.--Pour traduire par un fait cet état d'âme, je vais en
tirer un singulier exemple, tiré des anciens: Le corinthien Eudamidas
avait deux amis, Charixène de Sicyone et Aréthée de Corinthe; il
était pauvre, ses amis étaient riches. Près de mourir, il rédigea
ainsi son testament: «Je lègue à Aréthée de recueillir ma mère et de
l'entretenir sa vieillesse durant, à Charixène de marier ma fille
et de lui constituer une dot aussi élevée qu'il le pourra; dans le
cas où l'un des deux viendrait à manquer, j'attribue sa part à celui
qui survivra.» Les premiers qui virent ce testament, s'en moquèrent;
mais les héritiers, prévenus, l'acceptèrent avec une satisfaction qui
étonna. L'un d'eux, Charixène, étant mort cinq jours après, Aréthée,
substitué à lui dans la part qui lui était échue, pourvut soigneusement
à l'entretien de la mère; son patrimoine s'élevait à cinq talents: il
en donna deux et demi à sa propre fille qui était fille unique, et deux
et demi en dot à la fille d'Eudamidas, et les maria toutes deux le même
jour.
=Aussi, dans l'amitié véritable, les deux amis ne s'appartenant
plus, ce sentiment est exclusif et ils ne sauraient l'étendre à une
tierce personne.=--Cet exemple est on ne peut mieux approprié; si
une objection peut être faite, c'est le nombre des amis, parce qu'un
sentiment, arrivé au degré de perfection que j'indique, ne se peut
diviser. Chacun se donne si entièrement à son ami, qu'il ne reste rien
en lui dont il puisse disposer pour d'autres; au contraire, il est au
regret de n'être pas double, triple, quadruple de lui-même, de n'avoir
pas plusieurs âmes et plusieurs volontés, pour les mettre pareillement
à son entière disposition. Les amitiés ordinaires se peuvent partager;
on peut aimer chez celui-ci sa beauté, chez cet autre son heureux
caractère; chez l'un sa libéralité, chez un autre la manière dont
il s'acquitte de ses devoirs de père, chez celui-là son affection
fraternelle, etc.; mais cette amitié qui emplit notre âme et y règne
en maître, il est impossible qu'elle se subdivise. Si nous avons deux
amis, que tous deux réclament immédiatement notre secours, auquel
courir? S'ils nous demandent des services allant à l'encontre l'un de
l'autre, lequel primera l'autre? Si l'un nous recommande de garder le
silence sur quelque chose qu'il importe à l'autre de connaître, quel
parti prendre? Avec un ami unique, qui occupe dans notre vie une place
prépondérante, vous êtes délié de toutes autres obligations; le secret
que j'ai juré de ne communiquer à * nul autre, je puis sans parjure
le communiquer à qui n'est pas un autre, qui est moi-même. C'est déjà
un assez grand miracle de se doubler ainsi; ceux qui parlent de se
tripler, n'en connaissent pas la grandeur. Rien de ce qui a son pareil,
n'est extrême; celui qui suppose qu'ayant deux amis, j'aime autant l'un
que l'autre, qu'ils s'aiment entre eux et m'aiment autant que je les
aime, ne croit à rien moins qu'à la possibilité de multiplier, pour en
constituer des confréries, cette chose une et unie dont il est déjà
si rare de trouver des exemples en ce monde. L'histoire d'Eudamidas
confirme bien ce que j'en dis: il emploie ses amis suivant le besoin
qu'il en a, et en cela il leur octroie une faveur qui témoigne de ses
bonnes grâces à leur égard; il leur lègue généreusement les moyens
de lui faire du bien, et l'affection qu'il leur témoigne ainsi est
bien plus grande encore que celle dont fit preuve Aréthée.--En somme,
ce sont là des sensations incompréhensibles pour qui ne les a pas
ressenties et qui font que j'estime si fort cette réponse de ce jeune
soldat à Cyrus, lui demandant quel prix il voudrait d'un cheval avec
lequel il venait de gagner une course et s'il consentirait à l'échanger
pour un royaume: «Assurément non, Sire! pourtant je le laisserais
volontiers, si cela pouvait me procurer l'amitié d'un homme que je
reconnaîtrais digne d'être mon ami.» Cette forme dubitative est bien
celle qui convient; car si on trouve aisément des hommes qui se prêtent
facilement à des relations superficielles, il n'en est pas de même
quand l'intimité que l'on recherche doit être sans réserve et nous
pénétrer au plus profond de nous-mêmes; il faut alors que tout ce qui
s'y rattache soit clair et nous offre une sécurité absolue.
=Dans les autres relations que l'on peut avoir, peu importent
d'ordinaire le caractère, la religion, les mœurs des personnes avec
lesquelles on est en rapport; il n'en est pas de même en amitié.=--Aux
associations qui ne se tiennent que par un point, il suffit de pourvoir
à ce qui est susceptible de compromettre particulièrement la solidité
de ce point. Que m'importe la religion à laquelle appartiennent mon
médecin et mon avocat? cela n'a rien de commun avec les services
que j'attends d'eux. J'en use de même dans mes rapports avec mon
personnel domestique: s'agit-il d'un laquais, je ne m'enquiers pas de
sa chasteté, je m'informe surtout s'il est diligent; s'il me faut un
muletier, je ne redoute pas tant de tomber sur un joueur que sur un
imbécile; que mon cuisinier jure, peu m'importe, pourvu qu'il sache
son métier. Du reste, je ne me mêle pas d'enseigner au monde ce qu'il
faut faire, assez d'autres s'en chargent; j'expose simplement ce que
je fais: «_C'est ainsi que j'en use; quant à vous, faites comme vous
l'entendrez_ (_Térence_).»
A table, pour m'égayer, je convie plus volontiers quelqu'un qui fait
et dit des plaisanteries, que quelqu'un qui se distingue par son
discernement; au lit, je recherche la beauté plus que la bonté; chez
ceux avec lesquels je cause de choses sérieuses, je préfère qu'ils
possèdent leur sujet, lors même que la noblesse de sentiments ferait
défaut, et ainsi du reste. A l'exemple de celui qui, rencontré à
califourchon sur un bâton jouant avec ses enfants, priait l'homme, qui
l'avait ainsi surpris de n'en rien dire avant que lui-même fût père,
dans la pensée que les sentiments que cette qualité ferait naître en
lui le rendraient plus apte à apprécier comme il convenait semblable
enfantillage, je voudrais ne m'adresser ici qu'à des gens ayant ce dont
je parle; mais n'ignorant pas qu'une telle amitié est bien loin d'être
d'usage commun, sachant combien elle est rare, je ne m'attends pas à
rencontrer quelqu'un qui soit bon juge. Les ouvrages que l'antiquité
elle-même nous a laissés sur ce sujet, me semblent bien pâles, comparés
au sentiment que j'en éprouve et dont les effets outrepassent même
les préceptes des philosophes: «_Tant que j'aurai ma raison, je ne
trouverai rien de comparable à un tendre ami_ (_Horace_).»
=Regrets profonds qu'a laissés à Montaigne jusqu'à la fin de ses jours
la perte de son ami.=--Dans les temps anciens, Ménandre disait que
celui-là pouvait s'estimer heureux, auquel avait seulement été donné
de rencontrer l'ombre d'un ami; et il était dans le vrai, même s'il
avait goûté ce bonheur. Si, en effet, je compare le reste de ma vie
qui, grâce à Dieu, m'a été douce, facile, exempte d'afflictions trop
pénibles si j'en excepte la perte de mon ami, pleine de tranquillité
d'esprit, m'étant contenté des avantages que je devais à la nature et à
ma naissance sans en rechercher d'autres; si je compare, dis-je, ma vie
entière aux quatre années durant lesquelles il m'a été donné de jouir
de la compagnie si douce de La Boétie et de sa société, elle n'est que
fumée; c'est une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour où je l'ai
perdu, «_Jour malheureux, mais que j'honorerai toujours, puisque telle
a été la volonté des dieux_ (_Virgile_)», je ne fais que me traîner
languissant; les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me
consoler, redoublent le regret que j'ai de sa perte, car nous étions
de moitié en tout, et il semble aujourd'hui que je lui dérobe sa part:
«_Aussi, ai-je décidé de ne plus participer à aucun plaisir, maintenant
que je n'ai plus celui avec lequel je partageais tout_ (_Térence_).»
J'étais déjà si fait, si accoutumé à nous trouver deux partout, qu'il
me semble n'être plus qu'à demi: «_Puisqu'une mort prématurée m'a ravi
cette meilleure partie de mon âme, qu'ai-je à faire de l'autre? Un même
jour a causé notre perte commune_ (_Horace_).» Je ne fais rien, je n'ai
pas une seule pensée, que je ne trouve qu'il m'y fait défaut, comme
certainement il eût, en pareil cas, trouvé lui-même que je lui eusse
manqué; car, s'il me surpassait à l'infini en mérites de tous genres
et en vertu, il me distançait de même, quand il était question des
devoirs de l'amitié: «_Pourquoi avoir honte? Pourquoi cesser de pleurer
une tête si chère_ (_Horace_)»?--«_O mon frère, que je suis malheureux
de t'avoir perdu! Avec toi, ont péri d'un coup toutes nos joies et ce
charme que ta douce amitié répandait sur ma vie. En mourant, frère, tu
as brisé tout mon bonheur; mon âme est descendue au tombeau avec la
tienne. Depuis que tu n'es plus, j'ai dit adieu à l'étude et à toutes
les choses de l'intelligence_ (_Catulle_).»--«_Ne pourrai-je donc plus
ni te parler, ni t'entendre? Jamais je ne te verrai donc plus, ô frère,
qui m'étais plus cher que la vie! Ah! du moins je t'aimerai toujours_
(_Catulle_)!»
Mais écoutons parler ce garçon de seize ans.
=Pourquoi Montaigne substitue au «Discours sur la servitude volontaire»
de La Boétie qu'il avait dessein de transcrire ici, la pièce de
vers du même auteur qu'il donne dans le chapitre suivant.=--J'avais
projeté de placer ici son «Discours sur la servitude volontaire»;
mais depuis, cet écrit a déjà vu le jour. Ceux qui l'ont publié, gens
qui cherchent à troubler notre état politique actuel et à le modifier
sans se demander s'ils l'amélioreront, l'ont fait dans une mauvaise
intention, l'intercalant parmi d'autres émanant d'eux et conçus dans un
mauvais esprit; cela m'a amené à revenir sur mon intention première.
Ne voulant pas toutefois laisser peser sur la mémoire de l'auteur une
fâcheuse appréciation de la part de ceux qui n'ont pu juger de près
ses opinions et ses actes, je les avertis que ce discours, qui a été
composé par lui dans son enfance et simplement à titre d'exercice,
porte sur un sujet fréquemment traité et que l'on retrouve répété en
mille endroits dans les livres. Je ne mets pas en doute que La Boétie
pensait ce qu'il écrivait, car il était trop consciencieux pour mentir,
même en se jouant; et je sais pertinemment qu'il eût préféré, ce que
je comprends, être né à Venise qu'à Sarlat; mais obéir et se soumettre
très scrupuleusement aux lois sous lesquelles il vivait, était un
autre principe qui, chez lui, primait tout. Il n'y eut jamais meilleur
citoyen; personne n'a été plus désireux de la tranquillité de son pays,
ni plus ennemi des troubles et des idées nouvelles qui se produisirent
en son temps; il se fût bien plutôt appliqué de tout son pouvoir à les
éteindre, qu'à fournir des aliments à leur extension; son esprit était
taillé sur le modèle de siècles autres que le nôtre.--En place de cet
ouvrage sérieux, je vais en donner un autre de tout autre caractère,
plus libre et plus enjoué, que l'on trouvera dans le chapitre suivant;
il a été fait à la même époque de sa vie.